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Muddy What? : en quête d’émotion [Interview]

L’aventure d’Ina et Fabian Spang a débuté très tôt, et pour cause, c’est ensemble à la maison qu’ils ont commencé à s’accorder et à imaginer un Blues qui irait au-delà d’une certaine tradition, toujours respectée, mais jamais immobile. De cette complicité est né MUDDY WHAT?, une formation qui s’articule en trio essentiellement, et qui prend surtout vie sur scène. Car entre deux albums, « Neon Soul » étant le cinquième, c’est sur la route que prend forme et se transmet la musique des Allemands. Une spontanéité qu’on retrouve d’ailleurs sur disque. Avec beaucoup d’audace et de naturel, entre riffs affûtés très Rock et accords plus délicats de mandoline, leur nouvel opus dévoile une liberté et une envie intarissable d’exprimer un Blues sincère et tout en émotion. Entretien avec un fratrie complice et très inspirée.

– Alors que vous sortez votre cinquième album studio, j’aimerais qu’on fasse un peu les présentations. MUDDY WHAT? est un groupe originaire de Munich et l’une de vos particularités est qu’il est guidé par votre fratrie, Ina et Fabian, qui êtes tous deux guitaristes et dont le frère tient le micro. Tout d’abord, j’imagine que votre entente musicale ne date pas d’hier. Quand avez-vous commencé à jouer ensemble et était-ce déjà du Blues ?

Ina : Notre lien remonte vraiment à très loin. Fabian et moi avons commencé la guitare vers l’âge de six ou sept ans. Ayant grandi sous le même toit, les répétitions n’étaient jamais planifiées, la musique faisait tout simplement partie de notre quotidien.

Fabian : Le Blues n’était pas un choix délibéré, il était déjà là. Notre père possède une vaste collection de vinyles de Blues, et ce son nous a paru familier dès le départ. Lorsque nous avons commencé à jouer ensemble, nous nous sommes naturellement tournés vers ce style. Avec le temps, bien sûr, notre univers musical s’est élargi. Mais la spontanéité émotionnelle du Blues est restée au cœur de notre musique. C’est toujours comme un retour aux sources.

– Vous aviez été demi-finalistes du fameux International Blues Challenge de Memphis et votre premier album s’intitulait justement « Gone To Mississippi ». Etait-ce prémonitoire, ou plutôt un carnet de souvenirs ?

Fabian : « Gone To Mississippi » a été enregistré quelques années avant notre première participation à l’International Blues Challenge, ce n’était donc certainement pas une prémonition calculée. Enfants, nous avons eu la chance de voyager aux Etats-Unis, et le Sud américain nous avait déjà marqués. Il y a quelque chose de spécial dans cette atmosphère, ces profondes racines musicales qui semblent omniprésentes. Le titre de l’album était plutôt un hommage à ce sentiment. Le Mississippi symbolisait quelque chose de mythique pour nous, et il le symbolise encore.

Ina : Jouer ce morceau en live sur Beale Street à Memphis des années plus tard était donc un moment très spécial. C’était comme boucler la boucle, ou plutôt l’ouvrir. Donc, ce n’était donc pas une prédiction réalisée, mais la belle suite d’une histoire commencée bien plus tôt.

– Pour rester un moment sur votre parcours, vous avez créé votre propre label et, forcément, quand on s’appelle MUDDY WHAT?, il lui fallait un nom à la hauteur et vous avez opté pour Howlin’ Who Records. D’une part, on sent que l’humour fait partie intégrante du groupe et d’autre part, vous a-t-il paru essentiel dès le départ de fonder votre structure pour vous produire ?

Ina : L’humour fait partie intégrante de notre identité. C’est sain de ne pas se prendre trop au sérieux… (Sourires) Mais créer notre propre label était aussi une décision mûrement réfléchie. Dès le départ, nous avons senti que la liberté artistique était essentielle.

Fabian : Avoir notre propre label, notre propre structure, nous permet d’avancer à notre rythme et de suivre notre intuition. Il s’agit moins de contrôle que de responsabilité et nous apprécions cela.

– Il y a aussi une chose que j’ai trouvé assez étonnante. Vous vous présentez comme étant un trio, alors que vous êtes bien quatre sur ce nouvel album, avec Michi Lang qui tient la basse. C’est vrai que sur scène, vous êtes souvent trois. Pourquoi ce changement de formule ? Les enregistrements et les concerts tiennent-ils une place différente à vos yeux ?

Fabian : Nous sommes essentiellement un trio, c’est l’essence même du groupe. Pour « Neon Soul », nous avons invité Manfred Mildenberger à la batterie, ce qui a permis à Michi de se concentrer pleinement sur la basse. Michi est à la fois batteur et bassiste, mais comme tu peux l’imaginer, il ne peut pas faire les deux en même temps… (Sourires) Vu notre calendrier de concerts très chargé, Michi ne peut pas être avec nous à chaque représentation. Ces dernières années, nous avons donné de nombreux concerts avec Manfred, et il est vraiment devenu un membre à part entière de la famille MUDDY WHAT?. Il apporte une fantaisie et une sensibilité musicale uniques au groupe, et enregistrer l’album à quatre nous a semblé tout à fait naturel.

Ina : Sur scène, nous adorons la spontanéité du trio. Cela crée de l’espace, de la tension et une certaine imprévisibilité. Le studio, en revanche, est comme un terrain de jeu. Il nous permet d’explorer subtilement de nouveaux sons sans perdre notre identité. Pour nous, concerts et albums sont étroitement liés, mais ils ne sont pas forcément identiques. Un album est une photographie instantanée, alors que la scène est un organisme vivant.

– A ce propos, « Neon Soul » a été mixé et enregistré par votre batteur, Manfred Mildenberger. MUDDY WHAT? semble donc à même de pouvoir tout gérer. Faire votre album en interne et sur votre propre label a toujours été votre façon de faire ? Vous n’avez jamais ressenti le besoin d’un regard neuf et extérieur ?

Fabian : Pour « Neon Soul », il était naturel de travailler dans le studio de Manfred Mildenberger à Munich. Il n’est pas ‘seulement’ batteur, il dirige aussi son propre studio. Enregistrer là-bas pour la première fois ensemble nous a immédiatement semblé un équilibre parfait entre familiarité et nouveauté. Nous avons toujours privilégié le travail indépendant, mais nous avons abordé chaque album différemment. « Gone To Mississippi », par exemple, a été enregistré aux Bavaria Musikstudios de Munich avec une équipe talentueuse de deux jeunes ingénieurs du son. « Spider Legs », quant à lui, a été entièrement produit par nous-mêmes, en trio. Cette fois-ci, enregistrer et mixer avec Manfred a apporté un regard neuf, tout en conservant la collaboration étroite et fiable qui nous est si précieuse.

Ina : Enregistrer en live, tous ensemble, avec la batterie et la basse, a donné à l’album son énergie et sa spontanéité. Et le fait que Manfred s’occupe de l’enregistrement et du mixage, avec Ludwig Maier au mastering, nous a permis d’intégrer une contribution extérieure subtile sans perdre notre indépendance. Pour nous, le travail en interne ne se résume pas au contrôle. Il s’agit de liberté, d’espace pour expérimenter et de la possibilité d’explorer de nouvelles idées dans un environnement sûr et de confiance. Il en résulte un mélange stimulant d’intimité, d’énergie et d’inspiration renouvelée.

– Musicalement MUDDY WHAT? se distingue par un Blues moderne, d’une grande sensibilité et qui semble chercher à se détacher le plus possible de ses influences, preuve d’une belle originalité. Il y a même un petit côté David Byrne chez Fabian dans la voix. C’est assez rare de voir des groupes de Blues contemporain réinventer un style aussi impressionnant par son impact. Etait-ce votre ambition première en créant le groupe de pouvoir aussi inclure toutes sortes de sonorités et d’approches émotionnelles ?

Ina : C’est une très belle observation, merci ! (Sourires)

Fabian : A nos débuts, nous étions très inspirés par le Blues traditionnel. Mais nous n’avons jamais ressenti le besoin de le reproduire à l’identique. Nous aimons insuffler de la vie et de la modernité à notre musique. Nos émotions, nos influences et nos expériences sont contemporaines. Naturellement, cela se reflète dans notre musique. On ne se dit pas : « Réinventons le blues ! ». On suit simplement notre intuition. Si cela implique des textures différentes, des dynamiques inhabituelles, ou un passage vocal un peu Art-Rock, alors cela fait partie intégrante de notre langage musical.

– Vous êtes donc deux à la guitare, et Ina joue également de la mandoline, ce qui est assez rare dans le Blues actuel, en dehors des Anglais de When Rivers Meet, où c’est d’ailleurs aussi une femme qui en joue (Grace Bond). Justement, de quelle manière cet instrument s’est-il fait une place dans vos chansons, d’autant qu’Ina y met beaucoup de virtuosité ?

Ina : J’ai commencé la mandoline vers six ou sept ans. Mon père me l’a offerte, pensant qu’elle serait parfaite pour mes petites mains. J’étais vraiment toute petite à l’époque ! (Rires) Il écoutait aussi beaucoup de Bluegrass, donc il connaissait bien l’instrument et me l’a fait découvrir très tôt. Au fil des années, j’ai grandi avec la mandoline et elle me semble tout à fait naturelle. Comme une extension de moi-même. Je ne me soucie pas de ce qui a déjà été fait ou des ‘règles’ qui pourraient exister. Si j’ai envie de jouer du Blues funky, je réfléchis à la façon dont ça pourrait sonner bien à la mandoline. Si j’ai envie de jouer des ballades émouvantes, j’explore des harmonies qui me semblent justes. L’important est de suivre la musique et le feeling. J’ai aussi pris des cours de musique classique enfant et j’ai appris des chansons de Bluegrass. Mais j’ai finalement décidé de m’affranchir de toutes les conventions. Cette liberté de simplement jouer et d’expérimenter est incroyable. Ma mandoline et moi, on est de vraies complices. C’est un instrument qui invite à la fantaisie, à la créativité et à l’expression dans chaque note.

– A l’écoute de « Neon Soul », on sent une audace nouvelle et plus prégnante peut-être que sur vos albums précédents. Est-ce que vous pensez que MUDDY WHAT? est aujourd’hui à un stade de sa carrière, où vous pouvez vous autoriser beaucoup plus de choses ?

Fabian : Après des années de tournées, d’enregistrements et d’évolution commune, nous avons indéniablement développé une grande confiance en nous-mêmes, l’un envers l’autre et en notre intuition. Nous n’éprouvons plus le besoin de faire nos preuves, et c’est incroyablement libérateur. Cela nous permet de suivre notre musique où qu’elle nous mène. Ce n’est pas que nous ayons jamais eu l’impression de devoir nous retenir, mais aujourd’hui, nous nous sentons encore plus libres d’explorer, d’expérimenter et de nous épanouir. L’audace que vous entendez sur « Neon Soul » est donc sans doute un mélange d’expérience, de confiance et, surtout, de plaisir.

– On l’a dit, votre Blues Rock sait se faire aussi délicat que costaud, et il y a également une atmosphère très live sur ce nouvel album. Et MUDDY WHAT? est aussi un groupe qui tourne beaucoup. Est-ce que c’est ce que vous avez chercher à reproduire ? Cette intensité et cette proximité qu’offre la scène ?

Ina : Absolument. On enregistre toujours en live, tous ensemble dans la même pièce, sans superposition de pistes. Il y a quelque chose de magique dans ce moment où tous les instruments, toutes les émotions, toute l’énergie s’harmonisent parfaitement. Les tournées nous ont forgés, on est vraiment un groupe de scène. On donne entre 80 et 100 concerts par an et ça vous apprend vite. La musique est un échange d’énergie. Ça ne se simule pas. Avec « Neon Soul », on voulait capturer cette énergie. Intense, certes, mais aussi intime. C’est le cœur même du groupe.

– Enfin, j’aimerais qu’on dise un mot sur l’Allemagne dont la scène Blues est très vivante, et vous en êtes la preuve. D’autres artistes s’y installent d’ailleurs aussi comme l’Argentine Vanesa Harbek ou l’Irlandais Eamonn McCormack, qui y ont posé leurs valises il y a des années. Votre pays est-il devenu le nouvel Eldorado européen du Blues et comment vivez-vous cette bonne santé artistique chez vous ?

Fabian : L’Allemagne possède une scène Blues dynamique et ouverte. Il y a une scène, un public et des promoteurs qui aiment y participer et soutenir le blues en live. Et nous apprécions énormément cela ! Nous adorons voir des artistes d’autres pays, comme Vanesa, apporter leurs propres histoires et influences, ce qui enrichit considérablement la scène.

Ina : Nous aimons montrer, et que cela soit aussi le cas par d’autres artistes, que le Blues peut avoir de multiples facettes et qu’il est plus que bienvenu de se sentir novateur et vivant. Le Blues est à la fois vénérable et ouvert, laissant place à la tradition et aux nouvelles idées. C’est quelque chose à célébrer ensemble. On ne sait pas si l’on peut déjà qualifier l’Allemagne d’Eldorado européen du Blues, mais une chose est sûre : nous sommes ravis de voir la scène devenir encore plus ouverte, colorée et accueillante à toutes les voix du blues. Vivement la suite ! (Sourires)

Le nouvel album de MUDDY WHAT?, « Neon Soul », est disponible sur le site du groupe : https://muddywhat.de

Photos : Denis Carpentier (1) et Walter Korn (4).

Retrouvez aussi la chronique de leur album précédent, « Spider Legs » :

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