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A Dream Of Poe : failures and falls [Interview]

De par son contexte, ce nouvel album a une résonance particulière pour A DREAM OF POE. L’entité portugaise portée par Miguel Santos se présente avec « Katabasis : A Marriage Among Ashes », une cinquième réalisation née dans une douleur personnelle, qui s’est greffée à des thématiques déjà lourdes de sens. Toujours accompagné par son partenaire Paulo Pacheco, garant de l’univers narratif du groupe, le multi-instrumentiste semble même y franchir un cap en termes de profondeur, que ce soit musicalement ou à travers les mots posés sur ce Doom Symphonique à la fois ample et pesant. D’une grande finesse dans les arrangements et articulé autour d’une écriture très poétique, la noirceur guide l’auditeur dans quelque chose d’aussi monumentale que solennelle. C’est l’histoire d’une chute, d’une descente qui paraît inéluctable et qui se traduit dans un maelstrom d’émotions. Interview avec un musicien dont le parcours de vie se fond dans l’œuvre…

– Nommer son groupe A DREAM OF POE n’a rien d’anodin. Quelle relation entretiens-tu avec l’œuvre du poète américain, et en quoi pèse-t-elle sur ta musique ?

C’est un rapport entre esthétisme et émotion, car elle va chercher en chacun de nous et au plus profond. C’est quelque chose qui me parle vraiment. Dans ma musique, c’est essentiellement l’aspect narratif et atmosphérique qui en est le lien principal. Même sans le vouloir, j’ai toujours voulu composé une musique, qui évoque la chute à plusieurs niveaux. Ce sentiment d’inéluctabilité propre à Poe, cet effondrement progressif de soi, s’est naturellement inscrit dans l’ADN de A DREAM OF POE. Le nom lui-même est aussi, d’une certaine manière, né d’une chanson. Il y a de nombreuses années, Paulo Pacheco et moi jouions ensemble dans un groupe appelé Sacred Tears. A l’époque, j’avais déjà décidé de créer un projet solo, brièvement baptisé Theatre of Seven Hells. Mais lors d’une répétition en particulier, j’ai été frappé par les paroles que chantait Paulo. La fin disait : « L’un de nous doit partir, dans un rêve… un rêve de Poe ». Ce fut une révélation. A cet instant précis, j’ai su non seulement la direction que je voulais prendre, mais aussi le nom sous lequel je composerais ma musique.

– « Katabasis : A Marriage Among Ashes » a mis cinq ans à voir le jour, puisque tu as subi un incendie qui a détruit toute ta maison, mais aussi ton travail. Est-ce qu’une telle tragédie peut se transformer en un moteur créatif pour la suite, malgré tout ?

Je l’ai vécu comme une véritable tragédie. Perdre sa maison, la plupart de ses biens et devoir reconstruire sa vie à partir de rien est une épreuve incroyablement difficile, non seulement à surmonter, mais aussi à accepter pleinement. Retrouvez sa maison entièrement détruite par les flammes et ne plus jamais pouvoir y retourner. Rien que ça, ça m’a brisé le cœur. Franchement, je ne suis pas sûr de m’être jamais remis de cette incapacité à dire adieu à cette partie de ma vie. Concernant ma musique, ce fut un immense déchirement. En tant que musicien, quelqu’un qui utilise la musique pour exprimer ses émotions et immortaliser des moments, perdre des années de travail comme ça a été un véritable déchirement. J’écris avant tout pour moi, pour le processus créatif, pour ce que la musique m’apporte, mais il y a aussi quelque chose de très spécial à la partager, à savoir que quelqu’un d’autre pourrait s’y reconnaître. Alors, l’idée que ces chansons ne seraient plus jamais entendues, même pas par moi, était incroyablement difficile à accepter. Je me suis retrouvé dans un état étrange, entre le chagrin et le vide. Pendant un temps, il n’y avait plus rien sur quoi se reposer, si ce n’est un fragment survivant : ‘La Complainte de Phaeton’. Mais avant même de penser à nouveau à la musique, il y avait des choses plus importantes à gérer : s’assurer que ma copine, nos chats et moi étions en sécurité, que nous avions un toit, des vêtements… tout. C’était comme renaître dans un corps d’adulte, sans rien, et devoir reconstruire toute sa vie à partir de zéro.

Ce n’est qu’une fois ces bases posées que j’ai pu envisager de reprendre une guitare – une guitare que j’ai dû acheter, ainsi que du nouveau matériel de studio – et de recommencer à composer. D’une certaine manière, cette perte totale est devenue le fondement de l’album. Je n’avais pas d’autre choix que de recommencer et ce processus s’est avéré plus honnête, plus vulnérable, plus brut émotionnellement. Tout ce que j’écris est issu de mon vécu et un événement aussi bouleversant ne pouvait que façonner le résultat. Cet album ne parle pas d’une descente imaginaire, il est une descente. C’est vrai qu’il est devenu une force motrice, mais pas au sens d’une source d’inspiration. Plus par nécessité, pour donner enfin voix à quelque chose d’intérieur, là où les mots seuls ne suffisaient plus. Et je ne pouvais répondre à cette question sans remercier toutes les personnes qui nous ont accompagnés. Amis, collègues et même inconnus se sont mobilisés pour nous soutenir financièrement, moralement, et même en nous fournissant des choses essentielles comme de la nourriture et des vêtements. Cette solidarité, je ne l’oublierai jamais. Je leur en suis profondément et éternellement reconnaissant.

– Est-ce que vingt après la naissance de A DREAM OF POE, tu considères ce nouvel album comme un renouveau, un nouvel ancrage avec de nouvelles possibilités aussi peut-être ?

En effet, même si je le considère plutôt comme une transformation finalement. A bout de vingt ans, on peut aussi prendre des habitude pas toujours bonnes et c’est peut-être donc le moment de me renouveler, de me réinventer, mais sans perdre de vue mon identité. « Katabasis » reflète bien cette dualité. Il reprend tout ce qui a précédé, mais le redéfinit aussi. Le son, l’orchestration, la charge émotionnelle, tout est poussé plus loin que jamais. Si mes précédents albums exploraient une identité, celui-ci, pour des raisons évidentes, donne l’impression d’être… d’incarner.

– Alors que tu composes, arranges, orchestres et produis l’intégralité de l’album, en plus de jouer de presque tous les instruments, c’est ton partenaire Paulo Pacheco qui co-écrit les paroles et a développé le concept de « Katabasis : A Marriage Among Ashes ». Comment fonctionne cette collaboration, qui exige sans doute une grande complicité, mais aussi un travail d’équipe intense ?

Elle fonctionne car, à la base, il y a une amitié de plus de 25 ans. Paulo n’écrit pas seulement des paroles, il construit des univers. Le concept de « Katabasis : A Marriage Among Ashes », comme celui de tous les albums précédents, vient de lui et donne à la musique une trame narrative. Mon rôle est de composer la bande-son de cet univers. Parfois, la musique vient en premier et il y réagit, parfois c’est l’inverse, et d’autres fois encore, les deux processus se déroulent presque indépendamment. Mais au final, ça fonctionne toujours, car nous sommes sur la même longueur d’onde. Nous partageons beaucoup de choses, surtout artistiquement. Il y a un dialogue constant entre nous, et surtout, une grande confiance. Nous n’envisageons pas les choses comme deux rôles distincts, mais comme deux perspectives convergeant vers un même résultat émotionnel.

– Par ailleurs, plusieurs musiciens t’accompagnent sur l’album à la basse, à la batterie, à la guitare, au violon et au chant. Est-ce aussi une façon d’éviter le syndrome du one-man-band et un certain isolement artistique ?

En partie, oui. Même si je m’occupe de la majeure partie de la composition et de la production, faire appel à d’autres musiciens est essentiel. J’ai une vision claire en tête, je sais généralement où je veux aller, surtout une fois que la structure principale d’une chanson est en place. Mais inviter des musiciens de confiance à développer cette base apporte quelque chose que je ne peux pas créer seul. Cela ajoute une perspective différente, une énergie nouvelle. Il ne s’agit pas seulement d’éviter l’isolement artistique, même si cela en fait partie, il s’agit de donner plus de vie aux chansons. Chaque personne apporte quelque chose d’humain et d’unique à la musique. Au final, il s’agit de laisser la musique respirer au-delà de moi.

– Les arrangements jouent aussi un rôle très important sur l’album, par ailleurs très bien produit. Avec son aspect symphonique, il ouvre également une fenêtre sur le musique classique. Est-ce que ta volonté était de jouer sur cette dualité entre une certaine douceur et une violence contenue dans le Doom ?

Ce serait plutôt une forme de coexistence, car le côté symphonique peut également augmenter cette impression de ‘violence’. Ils sont là pour l’amplifier, lui insuffler une nouvelle vie, voire la mort ou la misère. C’est simplement une autre façon de transmettre des émotions et des lignes mélodiques que j’écrirais autrement à la guitare. Remplacer ou compléter ces lignes par une orchestration ouvre des possibilités totalement différentes, qu’il s’agisse de créer quelque chose de plus intime ou de plus chaotique et bouleversant. J’ai toujours été influencé autant par des artistes comme Andrea Bocelli que par le Metal lui-même, et par bien d’autres genres. Ce sens de l’espace, de la mélodie et de l’intensité émotionnelle se fond naturellement avec la lourdeur, tant émotionnelle que musicale, du Doom Metal. Ainsi, plutôt que de faire le lien entre deux mondes, il s’agit d’en créer un où les deux peuvent coexister sans compromis. Au lien de créer un lien, l’idée pour moi est de les faire coexister. Je sais que ce ne sera pas du goût de tout le monde, certains pourraient même y voir une hérésie, mais pour moi, c’est simplement la façon la plus honnête d’exprimer ce que j’entends dans ma tête.

– De plus, on retrouve une touche gothique, au sens le plus pur du terme, tout au long de l’album. On l’associe souvent au romantisme, alors qu’ici, elle évoque davantage la souffrance et l’effondrement. L’idée était-elle de souligner l’aspect monumental et solennel, ou simplement de présenter deux scènes différentes, comme deux points de vue ou deux interprétations ?

Le gothique est plus synonyme de décrépitude pour moi que de romantisme, même si très souvent, les deux sont très liés et même inhérents. J’y perçois une beauté brisée. Pour moi, l’élément gothique a toujours été plus proche de la décrépitude que du romantisme, même si je ne pense pas qu’on puisse véritablement avoir l’un sans l’autre. Il y a de la beauté là-dedans, mais une beauté brisée. L’album ne cherche pas à présenter des points de vue opposés, il présente une descente continue. Une descente très réelle, enracinée dans la tragédie que nous avons vécue en 2023, et une descente imaginaire, façonnée par Paulo Pacheco. Le côté monumental vient de ce sentiment que l’effondrement se fait quoiqu’il arrive de manière assez lente, mais irrémédiable. Et toutes ses composantes, ses vérités et ses perspectives mènent toutes au même endroit. Et finalement, j’espère que les auditeurs trouveront leur propre vérité dans l’album. Cela a toujours été l’objectif : créer quelque chose avec lequel les gens puissent se connecter personnellement.

– Enfin, j’ai remarqué que tu te produisais assez rarement en concert. Est-ce dû à la difficulté de recréer parfaitement l’univers de A DREAM OF POE, tel que tu l’imagines ?

Ce n’est pas certain. Vu le peu de concerts, ça pourrait le laisser penser, mais j’adore vraiment jouer en live, et je pense que ça se voit sur scène. Après l’incendie, je me suis promis de faire plus de choses qui me rendent vraiment heureux, et jouer avec A DREAM OF POE en fait assurément partie. Cela dit, la réalité est un peu plus complexe. Même si on le perçoit souvent comme un projet solo, ce n’en est pas vraiment un, et cela engendre des défis. Monter un spectacle représente un coût important, et pour que cela se concrétise, de nombreux éléments doivent être réunis. Cela exige aussi plus des musiciens qui m’accompagnent. Dans un groupe ‘traditionnel’, tout le monde participe à la composition, ce qui facilite naturellement l’apprentissage et l’intégration des morceaux. Avec A DREAM OF POE, les musiciens qui me rejoignent sur scène n’ont pas participé à la création initiale. Il faut donc plus de temps pour atteindre le même niveau de confort et de confiance avec le répertoire. Nous avons été un peu plus actifs entre 2015 et 2017, principalement à Edimbourg, avec aussi un concert en Roumanie. Après cela, je me suis concentré sur l’écriture de « The Wraith Uncrowned » (sorti en 2019 – NDR), et nous avions prévu une tournée en 2020 pour fêter les 15 ans du groupe… mais on connaît la suite.

Pour ce qui est de recréer la musique en live, la technologie moderne le permet très bien. Certains puristes critiquent l’utilisation de samples, comme s’il s’agissait de playback, mais c’est tout à fait faux. Jouer au métronome, rester parfaitement synchronisé avec l’orchestration, exige précision, discipline et assurance. Si quelque chose tourne mal, la musique ne vous attend pas. Nous l’avons déjà fait, avec la formation écossaise et la formation açoréenne, et ça a extrêmement bien fonctionné. En 2024, nous avons donné un concert exceptionnel aux Açores, où nous avons interprété des morceaux plus orchestraux, comme « The Lament of Phaethon », « The Bringer Of Dawn » et une réinterprétation de « Whispers Of Osiris ». Ce fut une expérience incroyable, même pour moi. Par moments, on ferme les yeux et on a presque l’impression d’avoir un orchestre complet derrière soi. Cela dit, nous mettons tout en œuvre pour remonter sur scène d’ici fin 2026 et en 2027. Nous avons tous hâte de jouer en live et de présenter ces nouveaux morceaux à un nouveau public comme à nos fans de longue date.

Le nouvel album de A DREAM OF POE,  « Katabasis : A Marriage Among Ashes », est disponible chez Meuse Music Records.

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Classic Rock Hard 70's Rock Progressif

Franck Carducci : d’un naturel éclatant

Nul n’est prophète en son pays et FRANCK CARDUCCI en est une preuve éclatante. Cependant, avec « Sheeple », il devrait pouvoir enfin s’y imposer, car la dextérité et la qualité d’interprétation à l’œuvre sont irréprochables. Ancré dans un Rock Progressif originel et un Rock très 70’s, son style affiche beaucoup de vélocité et un souci du détail imparable. Sur le fond, le musicien nous questionne sur le libre-arbitre et l’obéissance aveugle. Un travail d’équilibriste personnel réussi et robuste.

FRANCK CARDUCCI

« Sheeple »

(Cherry Red Records/Socadisc)

Autoproduit depuis ses débuts en 2011, le multi-instrumentiste virtuose semble avoir trouvé son bonheur sur le prestigieux label britannique Cherry Red Records, où les Français ne sont d’ailleurs pas légion. Une belle reconnaissance pour celui qui a opté pour un registre un brin vintage, évoluant entre un Classic Rock musclé et un Rock Progressif délicat. Avec « Sheeple », FRANCK CARDUCCI signe son cinquième album studio, auquel il faut ajouter deux live. Autant dire que le Lyonnais possède une belle expérience, essentiellement acquise à l’étranger également.

Producteur de « Sheeple », il y joue la plupart des instruments, à savoir la basse, la batterie, l’orgue Hammond et les guitares, en plus du chant, ce qui ne l’empêche pas d’être très bien entouré. Réputé pour ses prestations live, on retrouve ce même côté immédiat et organique sur les neuf morceaux. Grâce à un étonnant sens de la narration et une production brillante, FRANCK CARDUCCI propose ici un voyage musical dense, où les passages à forte intensité flirtent avec le Hard Rock et où se mêlent des instants suspendus d’une grande finesse.

Guidé par une ambition artistique largement à sa portée, le musicien joue sur les contrastes avançant sur des morceaux fleuves (« Love Or Survive », « The Betrayal Of Blues »), d’autres plus costauds (« Self-Righteousness ») et offre même une petite trilogie mélancolique très subtile (« Sweet Cassandra »). Emprunt d’une grande liberté et très abouti, ce nouvel opus ne se fond pas uniquement dans un esprit old school, il pose aussi un regard neuf et moderne sur un Rock Progressif qu’on croyait difficile à renouveler. Une leçon de volonté et d’humilité.

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Blues Blues Rock Contemporary Blues International

Muddy What? : en quête d’émotion [Interview]

L’aventure d’Ina et Fabian Spang a débuté très tôt, et pour cause, c’est ensemble à la maison qu’ils ont commencé à s’accorder et à imaginer un Blues qui irait au-delà d’une certaine tradition, toujours respectée, mais jamais immobile. De cette complicité est né MUDDY WHAT?, une formation qui s’articule en trio essentiellement, et qui prend surtout vie sur scène. Car entre deux albums, « Neon Soul » étant le cinquième, c’est sur la route que prend forme et se transmet la musique des Allemands. Une spontanéité qu’on retrouve d’ailleurs sur disque. Avec beaucoup d’audace et de naturel, entre riffs affûtés très Rock et accords plus délicats de mandoline, leur nouvel opus dévoile une liberté et une envie intarissable d’exprimer un Blues sincère et tout en émotion. Entretien avec un fratrie complice et très inspirée.

– Alors que vous sortez votre cinquième album studio, j’aimerais qu’on fasse un peu les présentations. MUDDY WHAT? est un groupe originaire de Munich et l’une de vos particularités est qu’il est guidé par votre fratrie, Ina et Fabian, qui êtes tous deux guitaristes et dont le frère tient le micro. Tout d’abord, j’imagine que votre entente musicale ne date pas d’hier. Quand avez-vous commencé à jouer ensemble et était-ce déjà du Blues ?

Ina : Notre lien remonte vraiment à très loin. Fabian et moi avons commencé la guitare vers l’âge de six ou sept ans. Ayant grandi sous le même toit, les répétitions n’étaient jamais planifiées, la musique faisait tout simplement partie de notre quotidien.

Fabian : Le Blues n’était pas un choix délibéré, il était déjà là. Notre père possède une vaste collection de vinyles de Blues, et ce son nous a paru familier dès le départ. Lorsque nous avons commencé à jouer ensemble, nous nous sommes naturellement tournés vers ce style. Avec le temps, bien sûr, notre univers musical s’est élargi. Mais la spontanéité émotionnelle du Blues est restée au cœur de notre musique. C’est toujours comme un retour aux sources.

– Vous aviez été demi-finalistes du fameux International Blues Challenge de Memphis et votre premier album s’intitulait justement « Gone To Mississippi ». Etait-ce prémonitoire, ou plutôt un carnet de souvenirs ?

Fabian : « Gone To Mississippi » a été enregistré quelques années avant notre première participation à l’International Blues Challenge, ce n’était donc certainement pas une prémonition calculée. Enfants, nous avons eu la chance de voyager aux Etats-Unis, et le Sud américain nous avait déjà marqués. Il y a quelque chose de spécial dans cette atmosphère, ces profondes racines musicales qui semblent omniprésentes. Le titre de l’album était plutôt un hommage à ce sentiment. Le Mississippi symbolisait quelque chose de mythique pour nous, et il le symbolise encore.

Ina : Jouer ce morceau en live sur Beale Street à Memphis des années plus tard était donc un moment très spécial. C’était comme boucler la boucle, ou plutôt l’ouvrir. Donc, ce n’était donc pas une prédiction réalisée, mais la belle suite d’une histoire commencée bien plus tôt.

– Pour rester un moment sur votre parcours, vous avez créé votre propre label et, forcément, quand on s’appelle MUDDY WHAT?, il lui fallait un nom à la hauteur et vous avez opté pour Howlin’ Who Records. D’une part, on sent que l’humour fait partie intégrante du groupe et d’autre part, vous a-t-il paru essentiel dès le départ de fonder votre structure pour vous produire ?

Ina : L’humour fait partie intégrante de notre identité. C’est sain de ne pas se prendre trop au sérieux… (Sourires) Mais créer notre propre label était aussi une décision mûrement réfléchie. Dès le départ, nous avons senti que la liberté artistique était essentielle.

Fabian : Avoir notre propre label, notre propre structure, nous permet d’avancer à notre rythme et de suivre notre intuition. Il s’agit moins de contrôle que de responsabilité et nous apprécions cela.

– Il y a aussi une chose que j’ai trouvé assez étonnante. Vous vous présentez comme étant un trio, alors que vous êtes bien quatre sur ce nouvel album, avec Michi Lang qui tient la basse. C’est vrai que sur scène, vous êtes souvent trois. Pourquoi ce changement de formule ? Les enregistrements et les concerts tiennent-ils une place différente à vos yeux ?

Fabian : Nous sommes essentiellement un trio, c’est l’essence même du groupe. Pour « Neon Soul », nous avons invité Manfred Mildenberger à la batterie, ce qui a permis à Michi de se concentrer pleinement sur la basse. Michi est à la fois batteur et bassiste, mais comme tu peux l’imaginer, il ne peut pas faire les deux en même temps… (Sourires) Vu notre calendrier de concerts très chargé, Michi ne peut pas être avec nous à chaque représentation. Ces dernières années, nous avons donné de nombreux concerts avec Manfred, et il est vraiment devenu un membre à part entière de la famille MUDDY WHAT?. Il apporte une fantaisie et une sensibilité musicale uniques au groupe, et enregistrer l’album à quatre nous a semblé tout à fait naturel.

Ina : Sur scène, nous adorons la spontanéité du trio. Cela crée de l’espace, de la tension et une certaine imprévisibilité. Le studio, en revanche, est comme un terrain de jeu. Il nous permet d’explorer subtilement de nouveaux sons sans perdre notre identité. Pour nous, concerts et albums sont étroitement liés, mais ils ne sont pas forcément identiques. Un album est une photographie instantanée, alors que la scène est un organisme vivant.

– A ce propos, « Neon Soul » a été mixé et enregistré par votre batteur, Manfred Mildenberger. MUDDY WHAT? semble donc à même de pouvoir tout gérer. Faire votre album en interne et sur votre propre label a toujours été votre façon de faire ? Vous n’avez jamais ressenti le besoin d’un regard neuf et extérieur ?

Fabian : Pour « Neon Soul », il était naturel de travailler dans le studio de Manfred Mildenberger à Munich. Il n’est pas ‘seulement’ batteur, il dirige aussi son propre studio. Enregistrer là-bas pour la première fois ensemble nous a immédiatement semblé un équilibre parfait entre familiarité et nouveauté. Nous avons toujours privilégié le travail indépendant, mais nous avons abordé chaque album différemment. « Gone To Mississippi », par exemple, a été enregistré aux Bavaria Musikstudios de Munich avec une équipe talentueuse de deux jeunes ingénieurs du son. « Spider Legs », quant à lui, a été entièrement produit par nous-mêmes, en trio. Cette fois-ci, enregistrer et mixer avec Manfred a apporté un regard neuf, tout en conservant la collaboration étroite et fiable qui nous est si précieuse.

Ina : Enregistrer en live, tous ensemble, avec la batterie et la basse, a donné à l’album son énergie et sa spontanéité. Et le fait que Manfred s’occupe de l’enregistrement et du mixage, avec Ludwig Maier au mastering, nous a permis d’intégrer une contribution extérieure subtile sans perdre notre indépendance. Pour nous, le travail en interne ne se résume pas au contrôle. Il s’agit de liberté, d’espace pour expérimenter et de la possibilité d’explorer de nouvelles idées dans un environnement sûr et de confiance. Il en résulte un mélange stimulant d’intimité, d’énergie et d’inspiration renouvelée.

– Musicalement MUDDY WHAT? se distingue par un Blues moderne, d’une grande sensibilité et qui semble chercher à se détacher le plus possible de ses influences, preuve d’une belle originalité. Il y a même un petit côté David Byrne chez Fabian dans la voix. C’est assez rare de voir des groupes de Blues contemporain réinventer un style aussi impressionnant par son impact. Etait-ce votre ambition première en créant le groupe de pouvoir aussi inclure toutes sortes de sonorités et d’approches émotionnelles ?

Ina : C’est une très belle observation, merci ! (Sourires)

Fabian : A nos débuts, nous étions très inspirés par le Blues traditionnel. Mais nous n’avons jamais ressenti le besoin de le reproduire à l’identique. Nous aimons insuffler de la vie et de la modernité à notre musique. Nos émotions, nos influences et nos expériences sont contemporaines. Naturellement, cela se reflète dans notre musique. On ne se dit pas : « Réinventons le blues ! ». On suit simplement notre intuition. Si cela implique des textures différentes, des dynamiques inhabituelles, ou un passage vocal un peu Art-Rock, alors cela fait partie intégrante de notre langage musical.

– Vous êtes donc deux à la guitare, et Ina joue également de la mandoline, ce qui est assez rare dans le Blues actuel, en dehors des Anglais de When Rivers Meet, où c’est d’ailleurs aussi une femme qui en joue (Grace Bond). Justement, de quelle manière cet instrument s’est-il fait une place dans vos chansons, d’autant qu’Ina y met beaucoup de virtuosité ?

Ina : J’ai commencé la mandoline vers six ou sept ans. Mon père me l’a offerte, pensant qu’elle serait parfaite pour mes petites mains. J’étais vraiment toute petite à l’époque ! (Rires) Il écoutait aussi beaucoup de Bluegrass, donc il connaissait bien l’instrument et me l’a fait découvrir très tôt. Au fil des années, j’ai grandi avec la mandoline et elle me semble tout à fait naturelle. Comme une extension de moi-même. Je ne me soucie pas de ce qui a déjà été fait ou des ‘règles’ qui pourraient exister. Si j’ai envie de jouer du Blues funky, je réfléchis à la façon dont ça pourrait sonner bien à la mandoline. Si j’ai envie de jouer des ballades émouvantes, j’explore des harmonies qui me semblent justes. L’important est de suivre la musique et le feeling. J’ai aussi pris des cours de musique classique enfant et j’ai appris des chansons de Bluegrass. Mais j’ai finalement décidé de m’affranchir de toutes les conventions. Cette liberté de simplement jouer et d’expérimenter est incroyable. Ma mandoline et moi, on est de vraies complices. C’est un instrument qui invite à la fantaisie, à la créativité et à l’expression dans chaque note.

– A l’écoute de « Neon Soul », on sent une audace nouvelle et plus prégnante peut-être que sur vos albums précédents. Est-ce que vous pensez que MUDDY WHAT? est aujourd’hui à un stade de sa carrière, où vous pouvez vous autoriser beaucoup plus de choses ?

Fabian : Après des années de tournées, d’enregistrements et d’évolution commune, nous avons indéniablement développé une grande confiance en nous-mêmes, l’un envers l’autre et en notre intuition. Nous n’éprouvons plus le besoin de faire nos preuves, et c’est incroyablement libérateur. Cela nous permet de suivre notre musique où qu’elle nous mène. Ce n’est pas que nous ayons jamais eu l’impression de devoir nous retenir, mais aujourd’hui, nous nous sentons encore plus libres d’explorer, d’expérimenter et de nous épanouir. L’audace que vous entendez sur « Neon Soul » est donc sans doute un mélange d’expérience, de confiance et, surtout, de plaisir.

– On l’a dit, votre Blues Rock sait se faire aussi délicat que costaud, et il y a également une atmosphère très live sur ce nouvel album. Et MUDDY WHAT? est aussi un groupe qui tourne beaucoup. Est-ce que c’est ce que vous avez chercher à reproduire ? Cette intensité et cette proximité qu’offre la scène ?

Ina : Absolument. On enregistre toujours en live, tous ensemble dans la même pièce, sans superposition de pistes. Il y a quelque chose de magique dans ce moment où tous les instruments, toutes les émotions, toute l’énergie s’harmonisent parfaitement. Les tournées nous ont forgés, on est vraiment un groupe de scène. On donne entre 80 et 100 concerts par an et ça vous apprend vite. La musique est un échange d’énergie. Ça ne se simule pas. Avec « Neon Soul », on voulait capturer cette énergie. Intense, certes, mais aussi intime. C’est le cœur même du groupe.

– Enfin, j’aimerais qu’on dise un mot sur l’Allemagne dont la scène Blues est très vivante, et vous en êtes la preuve. D’autres artistes s’y installent d’ailleurs aussi comme l’Argentine Vanesa Harbek ou l’Irlandais Eamonn McCormack, qui y ont posé leurs valises il y a des années. Votre pays est-il devenu le nouvel Eldorado européen du Blues et comment vivez-vous cette bonne santé artistique chez vous ?

Fabian : L’Allemagne possède une scène Blues dynamique et ouverte. Il y a une scène, un public et des promoteurs qui aiment y participer et soutenir le blues en live. Et nous apprécions énormément cela ! Nous adorons voir des artistes d’autres pays, comme Vanesa, apporter leurs propres histoires et influences, ce qui enrichit considérablement la scène.

Ina : Nous aimons montrer, et que cela soit aussi le cas par d’autres artistes, que le Blues peut avoir de multiples facettes et qu’il est plus que bienvenu de se sentir novateur et vivant. Le Blues est à la fois vénérable et ouvert, laissant place à la tradition et aux nouvelles idées. C’est quelque chose à célébrer ensemble. On ne sait pas si l’on peut déjà qualifier l’Allemagne d’Eldorado européen du Blues, mais une chose est sûre : nous sommes ravis de voir la scène devenir encore plus ouverte, colorée et accueillante à toutes les voix du blues. Vivement la suite ! (Sourires)

Le nouvel album de MUDDY WHAT?, « Neon Soul », est disponible sur le site du groupe : https://muddywhat.de

Photos : Denis Carpentier (1) et Walter Korn (4).

Retrouvez aussi la chronique de leur album précédent, « Spider Legs » :

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Grunge Sludge

fátima : une féroce animalité

Avec son registre atypique fait de Grunge, de Stoner, de Doom et de Sludge, FÁTIMA avoue une certaine tendresse pour les années 90, et pourtant il n’en demeure pas moins aussi brutal qu’efficace. Grâce à un groove compact et enveloppant, la formation francilienne franchit à chaque effort un palier supplémentaire et si le côté primaire résonne fort, la nuance et la délicatesse ne sont jamais loin. « Primal » offre bien des visages et multiplie les atmosphères avec une attitude frontale réjouissante.

FÁTIMA

« Primal »

(Black Robes Records)

Depuis dix ans déjà, le power trio déverse son Sludge/Grunge mâtiné de Doom et de saveurs orientales et avec « Primal », son cinquième album, on peut affirmer qu’il atteint un sommet dans sa discographie. En partageant deux réalisations avec Seum en 2021 et Clegane en 2023, FÁTIMA a aussi perfectionné son art du DIY et paraît même changer de dimension dans son savoir-faire à chaque sortie. En effet, le son s’affine et monte en puissance, tandis que le groupe livre des compositions toujours plus fluides et maîtrisées.

Depuis « Fossil » (2022), puis « Eerie » (2024), les bestioles de ses pochettes changent elles aussi d’apparence, travaillant une délicieuse hostilité avec minutie. D’ailleurs, « Primal » n’est pas plus docile que ses prédécesseurs et son visuel ferait presque passer le célèbre King Kong pour une peluche. Bref, FÁTIMA est surtout devenue une machine bien huilée, massive et incisive, mais où les mélodies ont tout autant leur place que les lourdes rythmiques sur lesquelles elles reposent. Original et imprévisible, le combo s’affirme férocement.

S’ils font parfois penser à un Nirvana sous stéroïdes, les Parisiens gèrent l’animalité de leur style avec brio et sans retenue. Le duo Base/batterie est gras à souhait, les riffs d’une épaisseur impénétrable et le chant y trouve sa place avec autorité. FÁTIMA déroule son jeu, harangue et hypnotise même à l’occasion avec des envolées Stoner Psych bien senties (« Sassquatch », « Killer Wart Hog », « Chilled Monkey Brains », « Waters Of Babylon », « Gazelle Horns » et le morceau-titre). Instinctif et massif, le combo a bien mûri et « Primal » écarte les doutes avec conviction.

Retrouvez la chronique du split avec Clegane et le [Going Faster] à l’occasion de la sortie de « Fossil » :

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Americana Blues Soul

Elles Bailey : des racines fortes

Touchante et enjouée à la fois, cette nouvelle réalisation vient propulser la carrière de l’Anglaise et fait d’elle une valeur sûre de l’Americana Soul Blues Made in UK. « Can’t Take My Story Away » la dévoile aussi dans un spectre sonore nouveau avec une proximité musicale, qui met en valeur son timbre unique. Très narratifs dans leur déroulé, les onze titres présentent aussi ELLES BAILEY entouré de nouveaux partenaires, qui rendent son univers encore plus captivant. Une fois encore, le voyage vient défier le temps.

ELLES BAILEY

« Can’t Take My Story Away »

(Cooking Vinyl Records/Outlaw Music)

Avec le talent qu’on lui connaît, la chanteuse livre son cinquième album et il y a quelques changements chez l’artiste de Bristol, Avec « Can’t Take My Story Away », ELLES BAILEY s’ouvre d’autres horizons en œuvrant sur ce nouvel opus avec un tout nouveau groupe pour l’enregistrement. Elle retrouvera cependant ses musiciens sur la tournée à venir. Et c’est vrai que cet entourage inédit la mène vers d’autres sonorités, toujours Soul et Blues, de même que la production signée Luke Potashnick très élégante.

Si la Britannique s’est déjà imposée chez elle, raflant de très nombreux ‘UK Blues Awards’ au passage, elle parvient une fois encore à surprendre grâce à de nouveaux morceaux très groovy et avec des cuivres plus présents. Mais par dessus tout, c’est la voix chaleureuse et délicieusement éraillée d’ELLES BAILEY, qui s’imprime brillamment tout au long de « Can’t Take My Story Away », grâce à un aspect positif omniprésent, malgré quelques nuages plus sombres dans les textes. Et cette sincérité la suit note après note de manière intense.

Toujours très personnelle et d’une authenticité parfois poignante, la songwriter relate son histoire à travers onze chansons qu’elle travaille pour certaines depuis de longues années, A peine deux ans après « Beneath The Neon Glow », ELLES BAILEY parvient à se renouveler, tout en développant une irrésistible identité artistique (« Growing Roots », « Better Days », « Angel », « Tightrope », « Starling » et le morceau-titre en ouverture). Au-delà de s’affirmer dans un registre très maîtrisé, elle séduit avec force et délicatesse.

Photo : Blackham

Retrouvez l’interview accordée par l’artiste à l’occasion de la sortie de son album précédent et la chronique de « Shining In The Half Light » (2022) :

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Contemporary Blues R&B Soul

Greg Nagy : un instant de grâce

Caractérisé par une élégance de chaque instant, que ce soit à la guitare ou au chant, GREG NAGY fait partie de ces bluesmen pour qui le temps semble n’avoir aucune importance. Entouré d’un groupe brillant, et avec même la participation de Bobby Murray, six-cordiste attitré d’Etta James depuis un bon moment, il marie un Blues très contemporain dans un esprit Soul, alternant avec une puissance très bien contenue et un feeling tout en délicatesse et d’une grande finesse. Très intense dans l’interprétation, il fait preuve sur « Just A Little Morte Time » d’une profondeur et d’une sincérité pleine d’émotion.

GREG NAGY

« Just A Little More Time »

(Independant)

Après s’être forgé une solide réputation avec le groupe Root Doctor il y a quelques années en tant que lead guitariste, GREG NAGY s’est légitimement lancé dans une carrière solo. Songwriter aguerri, il donne livre court à ses inspirations et « Just A Little More Time » est déjà son cinquième album sous son nom, depuis « Walk Than Thin Line », sorti en 2009. Solidement ancré dans son époque, l’Américain ne tourne pas pour autant le dos à la tradition et il conjugue Blues, Soul, Rock et R&B avec beaucoup d’authenticité et la même intensité.

Toujours très bien entouré par des musiciens aussi chevronnés que reconnus, GREG NAGY distille avec passion un Blues aux multiples facettes, qu’il va piocher dans des registres assez opposés. Avec sa voix de velours et son jeu fluide et limpide, il se livre à un double exercice sur « Just A Little More Time », à savoir mêler des reprises triées sur le volet, et parfois étonnantes, avec ses propres compositions. Et enregistré avec un groupe hors-norme, dont une section cuivre chaleureuse et d’une grande précision, l’ensemble est rayonnant.

Avec beaucoup de personnalité, GREG NAGY s’approprie des morceaux que l’on redécouvre sous un nouveau jour. Que ce soit « Rainy Night In Georgia » de Tony Joe White (1969), « I’m The Moon » de John Lee Hooker (1951) ou l’inattendu « Only Women Bleed » d’Alice Cooper (1975), le chanteur et guitariste leur offre une impulsion lumineuse sur des arrangements de grande classe. Et il régale aussi et surtout sur ses propres compositions (« Breaking Me », « Between The Darkness And The Light », le morceau-titre et « Big City »). Splendide !

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Blues International R&B Soul

Robert Finley : creative wisdom [Interview]

S’il a un parcours pour le moins atypique, ce n’est plus ce que l’on retient aujourd’hui de ROBERT FINLEY. De son incroyable rencontre avec Dan Auerbach, moitié de The Black Keys et patron du label Easy Eye Sound, à ses premières tournées, il sort aujourd’hui son cinquième album et il vient marquer une décennie de créativité et la réalisation d’un rêve d’enfant. Avec « Hallelujah! Don’t Let The Devil Fool Ya », le chanteur Soul s’adresse à toutes les générations dans un registre plus Gospel que jamais, fait d’un Blues aux contours très jam, comme s’il laissait un esprit s’emparer de ses nouveaux morceaux. Cette fois aussi, c’est en famille, avec sa fille Christy Johnson, qu’il partage ce nouvel opus. Loin d’être un passage de témoin, c’’est surtout une réunion qui prend tout son sens. Entretien avec un chanteur à la voix de velours, qui a su garder un enthousiasme fou.      

– Il y a dix ans maintenant, ta vie prenait une tournant important avec la sortie de ton premier album, « Age Don’t Mean A Thing ». Ensuite, beaucoup de choses se sont accélérées. Quel est ton état d’esprit aujourd’hui ? Est-ce qu’une certaine routine s’est installée, ou y a-t-il toujours de l’émerveillement dans ton quotidien ?

Cela signifie surtout que les rêves peuvent devenir réalité et je n’ai jamais perdu espoir. Je n’ai jamais abandonné ma fierté, non plus, et je crois toujours en ce que je fais, car c’était vraiment un rêve d’enfance.

– « Hallelujah ! Don’t Tell The Devil Fool Ya » est ton cinquième album en l’espace de dix ans, ce qui est une fréquence assez soutenue. Y a-t-il chez toi la volonté de rattraper le temps perdu, ou au contraire as-tu le sentiment de faire les choses à ton rythme ?

J’ai l’impression que tout arrive en temps voulu. Je n’ai aucun regret là-dessus. Si la même opportunité s’était présentée il y a 20 ou 30 ans, je ne sais pas si j’aurais été mentalement préparé pour ce succès. Donc, mon conseil à tous les jeunes artistes qui commencent est de toujours rester soi-même, car les rêves peuvent se réaliser tôt ou tard.

– D’ailleurs, est-ce que depuis toutes ces années et au fil des albums, il y a des chansons que tu gardais depuis longtemps, et auxquelles tu tenais, et que tu as enfin pu enregistrer ?

Non, tout s’est passé sur le moment. J’ai juste eu cette opportunité de m’exprimer et ce nouvel album est ma façon de dire que j’ai toujours de l’espoir en moi et que je ne l’abandonnerai jamais. Son titre parle pour lui… (Sourires)

– J’aimerais que l’on revienne un instant sur cette rencontre et cette formidable collaboration avec Dan Auerbach et son label Easy Eye Sound. Sans mauvais jeu de mot, est-ce que tu te dis parfois que c’est un petit miracle ? Une sorte d’alignement des planètes finalement ?

Je pense que c’était le début de quelque chose de nouveau. Je gère bien cette collaboration avec Dan et son équipe, car ils n’essayent pas de faire de moi quelqu’un que je ne suis pas. Ils m’acceptent comme je suis et c’est ce que je veux être avant tout, d’autant que personne ne peut mieux le faire que moi-même. Je suis le seul à avoir cet ADN, à porter ce nom parmi des milliards de gens. Donc, je suis le seul à vraiment pouvoir être moi-même. Mon conseil à toutes et à tous est de rester vous-mêmes !

– C’est aussi Dan qui a constitué l’excellent groupe qui t’accompagne sur ce nouvel album et il y règne une osmose et une connexion très particulière. Comment arrive-t-on à un tel feeling entre musiciens ?

Je pense que le plus important est que tout le monde ait pu jouer ce qu’il ressentait. Nous étions tous ensemble et c’est de cette manière que tout est venu. On n’avait pas de plan précis, pas de notes ou de direction particulière. Cela a vraiment été un cadeau et on a tous saisi cette chance. Le bassiste a pu jouer ce qu’il voulait, le guitariste aussi et il s’est vraiment passé quelque chose dans cette connexion, c’est vrai. C’est incroyable que des étrangers se retrouvent dans la même pièce et parviennent à créer un album aussi incroyable.

– Avec ce nouvel album, tu réalises enfin ton rêve qui était de faire un disque entièrement Gospel. Même s’il y a toujours eu des chansons Gospel sur tes albums, pourquoi ne l’avais-tu pas fait avant ? Avais-tu besoin de certitudes et/ou de peaufiner certaines chansons ou certains textes peut-être ?

Quand nous sommes allés en studio, j’ai prié, car je n’avais aucune note. Quand bien même j’en aurais eu, je n’aurais pas réussi à les lire, car je suis presque aveugle ! (Sourires) C’est de là que vient ma foi. J’ai demandé au seigneur ce qu’il attendait de moi et de tout le groupe. J’avais un problème avec les paroles, alors je m’en suis remis à Dieu. Il faut juste croire. Et en croyant, on reçoit. C’est le principal message de ce disque. Ecoutez-le et vous aurez un regard nouveau sur la vie. (Rires)

– Il est bien sûr beaucoup question de Dieu sur cet album, puisque le Gospel y est directement lié. Comment cela se traduit-il au niveau de l’écriture des textes pour les rendre si personnels ? Est-ce ton vécu qui te guide dans ces moments-là ?

En fait, le plus important est ce dont je n’ai pas besoin. Comme je ne peux pas écrire de textes, il faut juste que je parle de la vie, des choses que chacun doit gérer au quotidien. C’est la réalité, finalement. Ce n’est pas quelque chose que j’ai découvert, ce n’est pas un secret. Il faut saisir chaque opportunité et écrire la bonne chose au bon moment. C’est ce que cherche tout le monde et c’est aussi ce qu’attendent d’autres personnes. Lorsque j’ai rencontré Dan Auerbach, je n’avais jamais entendu parler de lui, je ne savais pas qui était The Black Keys, aussi parce que nous sommes issus de générations différentes. Mais quand nous sommes arrivés en studio, il m’a juste dire : sois toi-même. Et c’est tout ce que j’ai toujours voulu entendu toute ma vie ! Quand quelqu’un te dit ça, c’est qu’il apprécie qui tu es. Ensuite, j’ai rencontré beaucoup de gens, car il m’a emmené dans beaucoup d’endroits. J’ai fait de nombreuses premières parties en concert, mais jamais celles des Black Keys. En fait, je jouais au milieu de leurs concerts. Dan disait au public qu’il aimerait me présenter et qu’on m’écoute. J’étais très surpris car, au fond de mon cœur, je n’étais personne aux yeux du monde et de ce public. Ensuite, j’ai vendu beaucoup de disques ! (Rires) On avait besoin l’un de l’autre et nous avons mis les trente ans qui nous séparent de côté. Je cherchais juste l’opportunité de chanter pour tous, tout en restant moi-même et Dan aussi d’ailleurs.

Pour l’anecdote, au tout début, nous avions quatre jours pour enregistrer quatre chansons en studio. C’était la proposition de départ de Dan et il en avait parlé avec mon manageur. Et je les ai faites en quatre heures ! On a bien rigolé ! (Rires) Et durant les trois jours restant, nous avons créé l’album « Gold Platinum », que Dan, Patrick (Carney, batteur et autre moitié des Black Keys – NDR) et Bobby Woods avaient déjà écrit en amont. Nous avons vraiment passé trois jours de plaisir. Ce n’était pas vraiment un travail pour moi d’aller en studio. Je flânais un peu et lorsqu’ils avaient terminé la musique, tous les arrangements, ils m’appelaient pour savoir si j’étais prêt à chanter. Ensuite, nous avons juste parlé de la façon dont j’allais le faire, rien de plus. C’était très simple et j’étais vraiment le plus heureux au monde ! (Sourires)

– D’ailleurs, contrairement à « Black Bayou » qui était plus direct, il règne ici un esprit très jam avec des morceaux qui véhiculent une sorte de transe R&B. Les musiciens prennent aussi possession de plages instrumentales plus importantes et tu te mets un peu en retrait vocalement. Est-ce que c’est le style de l’album qui veut ça, ou ce sont les musiciens qui t’accompagnent, qui ont créé cette nouvelle dimension musicale ?

J’ai adoré ça ! Je ne peux pas prendre le crédit de quelque chose que je n’ai pas créé, car ce sont les musiciens qui ont travaillé ensemble pour obtenir ces chansons fascinantes. Je leur ai dit de laisser la lumière briller et que chacun fasse ce qu’il a à faire. C’est finalement très simple et j’ai adoré partager cet élan, même si ce n’est pas moi qui ai inventé tout ça. C’était la combinaison d’un tout. Tous les gens qui sont crédités sur l’album ont participé à cette création. Ce n’est pas seulement ROBERT FINLEY. Chacun a joué comme il le sentait, et lorsqu’il me manquait quelque chose, ils ont su parfaitement le combler. Nous nous sommes amusés à réaliser l’album, d’autant que tous ont bénéficié d’un moment à eux sur les chansons. Beaucoup de jeunes artistes m’ont demandé durant ces deux dernières années comment j’avais fait pour réinventer un peu le style. Je leur réponds toujours qu’il faut toujours croire en soi-même et ne jamais oublier ses rêves. Et on n’est jamais trop vieux pour les réaliser ! (Sourires)

– Cette fois, ta fille Christy Johnson, qui est également chanteuse, est présente sur l’ensemble de l’album et jusque sur la pochette. Comment s’est passée cette collaboration familiale ? J’imagine que cela rapproche aussi un peu plus…

Tu sais, ma fille chante le Gospel depuis ses deux ans. C’est comme cela que nous l’avons élevé, elle n’avait pas vraiment le choix ! (Sourires) C’est dans la famille : sa mère, sa grand-mère, tout le monde chantait du Gospel. Ma mère avait un groupe qui s’appelait The Harmonified et c’est là que j’ai commencé à chanter. Tout le monde était dans le groupe, les frères, les sœurs, les fiancés, la belle-famille… Et ça marchait tellement bien que tous les enfants aussi voulaient chanter dans le groupe, ce qu’on a fait plus tard avec Brother Philly And The Gospel System. On chantait en direct à la radio chaque samedi matin et les sponsors ont commencé à s’y intéresser. Christy était la voix que tout le monde voulait entendre sur KMAR Radio à Williamsburg en Louisiane, alors qu’elle était si jeune. Et ensuite, nous avons fait des concerts dans les années 70 et 80. Tout vient de là… (Sourires)

– Enfin, tu as aussi beaucoup tourné ces dernières années, et  notamment en France où tu étais tout ce mois d’octobre. As-tu créé un lien particulier avec le pays et avec le public français ?

Partout où je vais, c’est la même chose. Je ne me contente pas de chanter, de prendre l’argent et de m’en aller. Le plus important, ce sont les gens sans qui ma carrière n’existerait pas. Je prends des photos avec des fans de 8 à 80 ans et il n’y a jamais un sentiment négatif. C’est une belle récompense. Le secret est de toujours rester humble et concentré. C’est la clef du succès…. Et ça commence au plus jeune âge, dans le jardin d’enfants. Et c’est quelque chose qu’il faut entretenir toute sa vie, à chaque étape. Tu sais, ici en France, je ne comprends grand-chose à ce qu’on peut me dire, mais je vois les sourires sur les visages et dans les voix. Ma musique les touche au cœur et c’est la plus belle chose pour moi. Je représente juste la vérité, et la vérité vous libère. Cette hospitalité me touche beaucoup, car je suis accueilli tel que je suis. Je ressens tout cet amour dans les applaudissements, dans les sourires… Je ne sais pas comment le dire, mais j’aime la France ! (Sourires)

Le nouvel album de ROBERT FINLEY, « Hallelujah! Don’t Let The Devil Fool Ya », est disponible chez Easy Eye Sound.

Photos : Jim Herrington (1, 2, 4, 5)

Retrouvez la chronique de « Black Bayou » :

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Hard FM Hard Rock

Sandness : italian freshness

Sortir de leur zone de confort a été le principal objectif des Italiens avec « Vertigo », qui marque, il est vrai, un changement dans leur discographie. Plus massif et avec une énergie très palpable, SANDNESS joue sur la diversité, tout en restant attaché à un Hard Rock très accrocheur. Si les références sont nombreuses et parfois même opposées, il règne une belle osmose sur les dix titres, même s’ils ne tiennent que sur une grosse demi-heure. Il y a une réelle proximité et le combo est d’une sincérité qui force le respect, sans pour autant bousculer le genre.

SANDNESS

« Vertigo »

(Rockshots Records)

En 15 ans d’existence, SANDNESS est parvenu à s’imposer dans son pays, et même au-delà, avec un Hard Rock mélodique et fédérateur qui fait un bel amalgame entre la scène la plus musclée des années 80 et 90 et un style très actuel. Toujours dans l’air du temps, le power trio a modernisé son jeu au fil de ses réalisations et ce cinquième album, en plus d’un EP, est un aboutissement de ces dernières années de travail. Résolument européen dans le son, « Vertigo » voit le combo monter en puissance et affirmer son identité musicale.

Même si le groupe a conservé un brin de nostalgie dans ses compositions, il a fait appel à son compatriote Alessandro Del Vecchio pour la production et le metteur-en-son, longtemps affilié à Frontiers Music, apporte une esthétique très soignée et une belle dynamique à « Vertigo ». SANDNESS prend du volume et cela se ressent dès « Per Aspera Ad Astra » en ouverture. Si on se rapproche d’un hard FM voire de l’AOR, notamment au niveau des refrains et de certains chorus, les riffs restent percutants et robustes.

Très directs et avec une intention très live, les Transalpins ont pensé ce nouvel opus pour la scène et l’efficacité de la configuration à trois le rend très authentique. L’un des principaux atouts de SANDNESS réside aussi dans le travail des voix, facilité par ses deux chanteurs et un batteur qui les soutient aux chœurs. En se partageant le chant, le guitariste et le bassiste s’offrent de multiples possibilités, dont celle de se présenter avec un registre élargi, bifurquant à l’occasion dans un Hard Blues délectable (« Not Your Dog », « Train Of Time »). Solide ! 

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Blues Folk/Americana Rock

Nina Attal : les cordes sensibles

Compositrice, chanteuse et guitariste accomplie, NINA ATTAL se présente avec une cinquième réalisation très aboutie, remarquablement bien produite et d’une belle diversité. Fluide et instinctif, son jeu paraît évident, malgré une technicité de chaque instant qui se niche au creux de chaque arrangement. Avec beaucoup de fraîcheur et d’énergie, « Tales Of A Guitar Woman » est la signature d’une artiste aguerrie et pleine de ressources. Organique et moderne.

NINA ATTAL

« Tales Of A Guitar Woman »

(LVCO)

Ce qui caractérise notamment NINA ATTAL depuis ses débuts il y a un peu plus de 15 ans, c’est son indépendance et sa liberté artistique. Et c’est sûrement ce qui a contribué à son éclosion et sa longévité… au-delà de son talent, bien sûr. Devenue incontournable sur la scène Rock et Blues française, elle s’est affranchi des frontières musicales depuis longtemps déjà pour laisser éclore un style très personnel où la Folk, le Rock, l’Americana et la Pop trouvent refuge autour d’un Blues rassembleur, qui fait le guide.

Quatre ans après un resplendissant « Pieces Of Soul », NINA ATTAL livre son cinquième album et il se montre largement à la hauteur des attentes. Très introspectif dans les textes, il est aussi une véritable déclaration d’amour à son instrument : la guitare. Et sur « Tales Of A Guitar Woman », elle passe de l’électrique à l’acoustique, de la 12 cordes au dobro avec la même dextérité, le même feeling et cette même technique qui fait d’elle l’une des plus impressionnantes et éclectiques musiciennes du paysage musical actuel.

Composé de 13 chansons, ce nouvel opus nous conte aussi 13 histoires, qui sont autant de propos intimes que de réflexions sur l’état de notre monde. NINA ATTAL joue sur les émotions avec douceur, toujours chevillée à cette explosivité qu’on lui connaît. Incendiaire ou délicate, la musicienne reste d’une spontanéité constante, et peu importe le style abordé. Enfin, « Tales Of A Guitar Woman » compte également trois titres en français et des duos, qui viennent confirmer sa polyvalence et un sens du songwriting imparable. Intense !

Retrouvez également sa récente interview et la chronique de « Pieces Of Soul » :

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Heavy Stoner Psych Stoner Prog

Rainbows Are Free : the colors of psych

RAINBOWS ARE FREE semble mettre un point d’honneur à surprendre à chaque sortie et il faut bien avouer qu’avec « Silver And Gold », il y ait encore parvenu. Sur un son très organique, les morceaux jouent aux montagnes russes, alternant habillement les ambiances sombres et les élans lumineux sur des tempos parfois inattendus. La cadence est soutenue et le décollage progressif pour parvenir à des sommets de puissance, où chaque musicien y va de son intrusion percutante. Un voyage vers le lointain entre agressivité et plénitude.

RAINBOWS ARE FREE

« Silver And Gold »

(Ripple Music)

Cinquième album pour RAINBOWS ARE FREE, qui continue l’aventure chez Ripple Music pour ce « Silver And Gold », qui arrive deux ans près « Heavy Petal Music », un Live démoniaque, qui sonnait une arrivée tonitruante sur le label californien. Et ce nouvel opus apparaît comme la réalisation la plus mature du combo de Norman en Oklahoma. Son Heavy Stoner Psych prend ici une nouvelle dimension, grâce à un savant mix de Prog, de Doom et d’un Rock souvent assourdissant, mais particulièrement entêtant. On a du mal à se défaire du style très abrasif du sextet américain, franchement décapant d’un bout à l’autre.

L’univers de RAINBOWS ARE FREE ne ressemble à aucun autre, car il ne se contente pas de reprendre les codes du genre. Il réinvente sa partition à chaque disque en allant toujours plus loin dans un psychédélisme obsédant d’une lourdeur parfois assourdissante. Et ses éléments ne font que renforcer la démarche expérimentale de la formation menée par le charismatique Brandon Kistler qui impose, et en impose, sur ce « Silver And Gold » qu’on dévore goulûment. L’ensemble a un côté spatial irrésistible où Richie Tarver (guitare solo), Joey Powell (guitare rythmique) et Josh Elam (claviers) rivalisent d’ingéniosité.

Porté par une rythmique aussi massive que groovy, RAINBOW ARE FREE est aussi aérien que compact et « Silver And Gold » prend aussi souvent l’auditeur à contre-pied, grâce à des compos inventives et hyper-musclées. Parmi les neuf pépites qui composent cette nouvelle production, on retiendra notamment « Your Girl », « Sleep », « Hide », « Fade Away » ou « The Gift ». Pour autant, l’écouter dans son entier permet une meilleure compréhension de cette formation hors-norme, qui manie autant l’humour que la théâtralité de son propos. Le sextet tire magnifiquement son épingle du jeu avec force et beaucoup de créativité.  

Photo : Giant Click