Parmi les formations les plus inventives de la scène Stoner de ces dernières années, GOZU repousse toujours ses limites et c’est le cas cette fois encore. Intense et débordant d’énergie, « VI » est d’une grande profondeur et se montre à certains égards encore plus enivrant que son prédécesseur « Remedy » (2023). Parfois Old School, les styles se bousculent pour se fondre dans un même élan et une perspective assez roots, mais très élaborée. Le combo du Massachusetts est aussi frondeur qu’efficace.
GOZU
« VI »
(Metal Blade Records/Blacklight Media Records)
Depuis plus d’une décennie maintenant, le Stoner des Américains est en plein ébullition. Entre Rock et Metal, Psych et Doom et naviguant dans des sphères inspirées des 70’s, GOZU ne cesse de se renouveler sans y perdre son âme, bien au contraire. Entier et sans concession, il a fait du chemin depuis « Locust Season » (2010) et semble même se renforcer au fil des albums. Avec « VI », il atteint un sommet créatif et la phénoménale production du fameux Benny Grotto des studios Mad Oak de Boston le hisse à un niveau quasi-dantesque.
Traversant une période difficile au niveau personnel, Marc Gaffney s’est jeté à corps perdu dans la composition de ce nouvel opus, et le guitariste-chanteur a su trouver les ressources nécessaires en se plongeant pleinement au cœur d’un Stoner aussi lourd et épais qu’aérien et mélodique. GOZU frappe au bon moment, laisse aussi pleinement passer les émotions. Saturé ou limpide, le jeu des Bostoniens reste nerveux, souvent tendu, mais ne tombe jamais dans la facilité. « VI » livre bien des facettes en œuvrant dans des mélanges de genres savoureux.
Le quatuor (oui, il en manque un sur la photo!) propose une incroyable immersion dans un disque qui, malgré sa fluidité, se découvre au fil des écoutes. Heavy et fuzz, les titres s’enchaînent sur un son massif, presque Soul dans l’esprit, toujours accrocheurs voire franchement hypnotiques (« Corinthian Leatherface », « Killer Khan », « Corner Lariot », « Banacek », « They Did Know Karate »). Toujours aussi pimentée, l’approche musicale de GOZU est de plus en plus pertinente et originale et il se démarque vraiment de la scène actuelle avec classe.
Abrasif et décomplexé, le Sludge de SEUM fait trembler les murs depuis quelques années et aujourd’hui, même le métro de Montréal ou les bretelles d’autoroutes perçoivent ses vibrations. Bien plus qu’une simple rythmique, la batterie et la basse du power trio mènent l’ensemble avec un radicalité musicale dans laquelle le frontman s’engouffre avec hargne et vigueur. Pour son troisième album, « Parking Life » vient bousculer les habitudes frontales du groupe pour une expérience musicale unique, qui fait fi des codes et poursuit une trajectoire sans compromis et dorénavant très expérimentée. Des certitudes sur lesquelles Piotr, bassiste du combo, revient à travers un entretien qui dresse aussi un rapide bilan de l’aventure québécoise de nos trois Français.
– Tout d’abord et comme je vous suis depuis six ans maintenant et la sortie de votre premier EP, « Summer OF Seum », il est temps de faire un petit bilan de votre aventure québécoise. Est-ce que ce que vous vivez aujourd’hui correspond aux attentes que vous aviez en allant créer SEUM à Montréal ?
C’est vrai que ça fait déjà six ans, et merci pour ton soutien durant tout ce temps. Tout ce que nous vivons avec SEUM dépasse de loin toutes nos attentes initiales, car nous n’en avions pas ! (Rires) Lorsque nous avons commencé à jouer ensemble en 2020, l’idée était simplement de refaire de la musique après s’être trop oubliés dans le travail pendant plusieurs années après notre immigration au Canada. Nous n’avions pas vraiment d’attentes, mais nous souhaitions faire les choses bien : prendre notre temps pour écrire de bonnes chansons, collaborer sur des visuels marquants et trouver des manières originales et fun de promouvoir notre musique. Nous voulions avoir du plaisir dans chaque domaine lié au groupe. Nous continuons avec cette approche et nous apprécions chaque moment, que ce soit une interview avec toi, ou une invitation au Hellfest. On a hâte de voir la suite.
– Vous sortez déjà votre troisième album, « Parking Life », après des EPs, des Live, des singles et des splits, et toujours avec le même line-up, bien sûr. Etre aussi soudés montre également votre détermination. Est-ce que c’est le fait d’être aussi prolifiques qui alimente votre créativité ?
Je t’avoue que nous n’y avons jamais vraiment réfléchi, on aime être dans l’action. On a aussi la chance de pouvoir enregistrer et mixer nous-mêmes ce qui nous permet sûrement de sortir des disques plus vites que d’autres groupes. Diffuser de la nouvelle musique relance la machine à chaque fois, car on peut reprendre la route, faire de nouveaux concerts et rencontrer de nouvelles personnes. C’est aussi l’occasion pour nous à chaque fois de nous remettre en cause et d’essayer de modifier un peu la formule pour que chaque sortie ait sa personnalité.
– Depuis vos débuts, vous prônez la culture DIY et vous vous y tenez. Pourtant, pour vos trois albums, vous avez fait appel à de grands noms pour les masteriser. Pour « Winterized », c’était Erwin Hermsen (Trouble, Pestilence, Dead) et pour « Double Double », ce fut John Golden (Melvins, Sleep, Weedeater). Et pour « Parking Life », c’est Chris Fielding (Conan, Electric Wizard), qui réalise le mastering. Es-ce une manière pour vous de valider votre travail en quelque sorte ?
C’est Fred, notre batteur, qui s’occupe presque à chaque fois d’enregistrer, ce qui n’est d’ailleurs pas le cas pour « Parking Life », et de mixer nos projets, il en a aussi masteriser quelques-uns (le split avec Fatima, « Summer of Seum », « Live From The Seum-Cave »). On s’est rendu compte que c’était plus intéressant d’avoir quelqu’un de l’extérieur pour revenir sur notre travail, car écouter les morceaux en boucle impactait notre esprit critique. Faire appel à de grands noms nous permet aussi de réaliser un petit rêve de fan. On est à une poignée de main de groupes légendaires, car John Golden a travaillé avec Nirvana ! (Sourires) On est très contents de ces collaborations et pour « Parking Life », Chris Fielding a fait un travail remarquable. Il a réussi à donner de l’énergie aux morceaux, tout en conservant leur lisibilité.
– D’ailleurs, quel est l’apport principal de ces collaborations extérieures pour finaliser vos albums, selon vous ? Ça se joue sur la garantie d’un bon traitement sonore, car on retrouve toujours le son de SEUM ?
Collaborer avec des gens extérieurs lors du mastering nous permet d’entendre et de gommer certaines erreurs de mix que nous n’aurions pas entendu nous-mêmes. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le processus, c’est un peu comme poser une couche de vernis sur une peinture. Alors, ça nous permet de faire rentrer un peu d’air dans le processus créatif, ça fait du bien… (Sourires)
– Un petit rappel pour ceux qui ne sont pas encore familiers avec SEUM, il n’y pas de guitare dans votre ‘Doom’n Bass’. En six ans, vous n’avez jamais été tenté ? Vous auriez pu croiser un six-cordiste québécois en phase avec votre Sludge, par exemple…
On a déjà rencontré des guitaristes qui se sont proposés, bien sûr ! Mais depuis son origine, le groupe s’est toujours voulu basse/batterie/chant. Ça peut apparaître comme une contrainte, mais c’est ce qui nous a permis de fabriquer notre formule avec le temps, c’est ce qui nous caractérise. Alors, pas de guitares à l’horizon, mais en revanche pourquoi pas un projet composé à deux basses distinctes ? (Sourires) Ça pourrait être une idée pour le prochain projet. A ce sujet, on a eu plaisir à jouer en tournée avec le groupe français Vantre, qui joue à deux basses et la manière de faire de la musique sans guitare est vraiment inspirante. Si vous ne connaissez pas, je vous invite à les écouter !
– L’une des nouveautés de « Parking Life » est l’apparition de voix claires et même de quelques mélodies. Vous avez déclaré avoir traité chaque morceau comme un titre Pop. Que vouliez-vous dire par là, car on en est tout de même très loin ?
La formule est volontairement provocante, car mélanger Sludge et Pop, a priori, n’a aucun sens ! Pour la promo de l’album, on comparait même le disque à la rencontre improbable et alcoolisée de Jimmy Bower d’Eyehategod et de Britney Spears ! (Rires) Ce qu’on a voulu par là, c’est créer des morceaux courts, catchy, ‘fredonnables’ et traitant de sujets que nous sommes nombreux à partager, un peu comme sur des titres de Pop. L’ajout de chant clair sur certains refrains nous permet aussi de jouer avec notre formule et d’ajouter, on espère, un petit côté entêtant aux chansons. On fait de la musique extrême, mais on est pas snobs par rapport à la musique mainstream. « Parking Life » est un album fun sur des sujets qui ne le sont pas comme la vieillesse, les ruptures, l’addiction, le travail abrutissant et ce qui nous attend tous, la mort.
– Derrière ce titre, « Parking Life », il y a aussi toute la philosophie et la démarche de SEUM, qui est résumé. Le voyez-vous comme un simple pied-de-nez à l’industrie musicale, ou est-ce que cela s’étend jusqu’à notre société actuellement en pleine dérive ?
C’est notre manière de nous exprimer sur le monde qui nous entoure. Nous avons commencé initialement comme un groupe de Sludge fumeurs de joints et buveurs de bières, mais nous nous sommes engagés de plus en plus au fur et à mesure du temps,. J’imagine que vivre à notre époque en Amérique du Nord et observer les dégâts du capitalisme de près laisse des traces. Nous essayons d’opérer des changements humblement à notre échelle. Nos disques sont maintenant à participation libre, les concerts que nous faisons aussi. Nous en organisons régulièrement qui sont ouverts aux mineurs, car d’habitude les concerts en Amérique du Nord sont réservés aux plus de 18 ans, voire plus de 21, ou dans des conditions uniques comme sous une bretelle d’autoroute ou dans le métro pour accueillir le plus de gens possible. Le monde actuel est en train de se fissurer, on peut rester dans son coin effrayé par le changement, ou en profiter pour s’insérer dans les brèches à coup de créativité. On a choisi la seconde option !
– Enfin, malgré le fait de donner l’impression d’avoir ‘popisé’ votre Doom’n’ Bass, il y a ce changement de logo qui vient apporter un sacré contraste avec son graphisme emprunté au Black Death. Le moment est bien choisi pour cette transition, alors que vous dites être en quête de plus d’accessibilité. Cela dit, SEUM n’est-il pas plus Sludge que jamais ?
Ce nouveau logo est un vrai coup de cœur! Notre graphiste Clément nous l’a proposé spontanément alors qu’il travaillait sur la mise en page de la pochette. Nous avons décidé de l’utiliser pour l’album d’autant plus qu’il se marie très bien à la photo de la pochette. Tu as raison, ce logo est en décalage avec le côté plus accessible de notre musique, mais le mariage des extrêmes est quand même une caractéristique du Sludge, non ? (Sourires) Melvins, qui ont inventé le genre, ont des albums extrêmement lourds avec des pochettes très douces… Disons que nous avons fait l’opposé ! (Sourires)
Le nouvel album de SEUM, « Parking Life », ainsi que toutes les sorties et le merchandising du groupe sont disponibles sur son Bandcamp : www.seumtheband.bandcamp.com
Retrouvez les différentes chroniques et la dernière interview de SEUM :
Pierre angulaire du post-Metal depuis la fin du siècle dernier, la formation d’Oakland a montré la voie à un grand nombre de groupes, qu’ils évoluent dans un registre similaire, post-HardCore, Sludge ou même d’obédience Punk. Toute sa carrière, NEUROSIS n’a eu de cesse d’expérimenter et de repousser les limites de son imaginaire. Après de (trop) longues années d’absence, « An Undying Lover For A Burning World » marque la fin d’une pause globalement subie et d’une régénération audacieuse et solide.
NEUROSIS
« An Undying Love For A Burning World »
(Neurot Recordings)
Surprise de taille il y a quelques jours avec l’inattendu retour de NEUROSIS suite à une décennie de silence. Trois ans après « Fires Within Fires » en 2016, le groupe s’était également séparé de son leader Scott Kelly en raison de l’attitude inadmissible et condamnable de son guitariste et vocaliste envers ses proches. C’est dorénavant l’ancien frontman et six-cordiste d’Isis, Sumac et quelques autres, Aaron Turner, qui a pris le relais et de quelle manière ! Le combo semble prendre un nouvel élan, même si son jeu reste d’une noirceur et d’une obscurité inchangées, sorte d’abîme de la douleur. Et on retrouve toujours cet aspect viscéral et cathartique dans sa musique.
Le propos des Californiens n’est donc pas plus positif que jadis et se développe autour du sens à donner à une existence naviguant dans un monde aussi déconnecté que le nôtre. Sous cet angle, le point de vue vient alimenter l’univers déjà torturé de NEUROSIS et « An Undying Love For A Burning World » se révèle être un instantané de notre époque. Mais ce qui est encore plus remarquable, c’est que les dix ans passés et le changement majeur de line-up ont apporté encore plus de puissance et de profondeur à ce post-Metal très Doom, captivant et quasi-obsédant, le propulsant bien au-dessus du lot de très nombreuses productions actuelles.
Musicalement, ce douzième album commence sur des cris de détresse avec « We Are Torn Wide open », ouvrant l’espace sonore au monde si original de NEUROSIS. Devenu au fil du temps une influence incontournable dans le monde du Metal au sens large, le quintet n’a rien perdu de cette créativité unique et de cette facilité à exprimer des sentiments entremêlés qu’il est à peu près le seul à maîtriser à ce point. Bien sûr, on retiendra les mastodontes « First Red Rays », « Blind » et « Setting And Scattered », et le travail effectué sur les textures sonores, les combinaisons de guitares et des parties vocales qui restent une marque de fabrique si personnelle. Une claque !
Avec son registre atypique fait de Grunge, de Stoner, de Doom et de Sludge, FÁTIMA avoue une certaine tendresse pour les années 90, et pourtant il n’en demeure pas moins aussi brutal qu’efficace. Grâce à un groove compact et enveloppant, la formation francilienne franchit à chaque effort un palier supplémentaire et si le côté primaire résonne fort, la nuance et la délicatesse ne sont jamais loin. « Primal » offre bien des visages et multiplie les atmosphères avec une attitude frontale réjouissante.
FÁTIMA
« Primal »
(Black Robes Records)
Depuis dix ans déjà, le power trio déverse son Sludge/Grunge mâtiné de Doom et de saveurs orientales et avec « Primal », son cinquième album, on peut affirmer qu’il atteint un sommet dans sa discographie. En partageant deux réalisations avec Seum en 2021 et Clegane en 2023, FÁTIMA a aussi perfectionné son art du DIY et paraît même changer de dimension dans son savoir-faire à chaque sortie. En effet, le son s’affine et monte en puissance, tandis que le groupe livre des compositions toujours plus fluides et maîtrisées.
Depuis « Fossil » (2022), puis « Eerie » (2024), les bestioles de ses pochettes changent elles aussi d’apparence, travaillant une délicieuse hostilité avec minutie. D’ailleurs, « Primal » n’est pas plus docile que ses prédécesseurs et son visuel ferait presque passer le célèbre King Kong pour une peluche. Bref, FÁTIMA est surtout devenue une machine bien huilée, massive et incisive, mais où les mélodies ont tout autant leur place que les lourdes rythmiques sur lesquelles elles reposent. Original et imprévisible, le combo s’affirme férocement.
S’ils font parfois penser à un Nirvana sous stéroïdes, les Parisiens gèrent l’animalité de leur style avec brio et sans retenue. Le duo Base/batterie est gras à souhait, les riffs d’une épaisseur impénétrable et le chant y trouve sa place avec autorité. FÁTIMA déroule son jeu, harangue et hypnotise même à l’occasion avec des envolées Stoner Psych bien senties (« Sassquatch », « Killer Wart Hog », « Chilled Monkey Brains », « Waters Of Babylon », « Gazelle Horns » et le morceau-titre). Instinctif et massif, le combo a bien mûri et « Primal » écarte les doutes avec conviction.
Retrouvez la chronique du split avec Clegane et le [Going Faster] à l’occasion de la sortie de « Fossil » :
Entièrement féminin, le combo transalpin vient s’inscrire dans cette lignée d’artistes qui revitalisent la scène Heavy Rock avec un Stoner occulte aux effluves Doom. Si elles ne sont pas sans rappeler High Priestess ou Alunah, leur sens du Fuzz et de la mélodie diffuse un groove massif et ensorceleur. Teinté d’un esprit Desert Rock qui lui offre de la hauteur et du relief, « Ice Age Desert » intronise brillamment DUNE AURORA avec un premier long format à la fois conquérant, abouti et bien produit.
DUNE AURORA
« Ice Age Desert »
(Octopus Rising)
Après avoir émergé sur la scène underground turinoise en 2022 avec son premier EP « Lonely Town », DUNE AURORA passe à l’échelon supérieur avec « Ice Age Desert », un album aussi attendu que réussi. Ginny Wagon (chant, guitare), Roberta Finiguerra (basse, chœurs) et Serena Bodratto (batterie, choeurs) proposent un univers Stoner Fuzz aussi glacial que lumineux et se montrent ambitieuses et particulièrement sûres de leur force. Entre Heavy Rock et une impression Désert envoûtante, leur disque est captivant.
L’un des atouts d’« Ice Age Desert » est la succession d’atmosphères qui traversent les neuf titres. En intégrant des sonorités Doom, Sludge, Psych, Grunge et même Alternative, DUNE AURORA fait preuve de beaucoup de diversité, tout en parvenant à une solide unité musicale. Très bien enregistré et mixé par Davide Donvito et masterisé par James Plotkin (Isis, Pelican, Earth), qui vient y apporter une belle brillance, ce premier opus conserve aussi une saveur vintage, que l’on doit sûrement au voile occulte posé sur ces compositions.
Avec beaucoup de fluidité, DUNE AURORA libère sa pleine puissance et laisse aussi la place à de la finesse. Très fusionnel, le power trio déroule son Stoner brut, efficace et le travail sur les choeurs apporte du relief et même un peu de chaleur. Et si elles ne s’en laissent pas compter, les Italiennes déploient créativité et fraîcheur sur des morceaux très bien ciselés (« Gateway », « Tundra », « Crocodile », « Sunless Queen », la version étendue de leur single « Fire » sorti l’an dernier et « Se Ponga El Sol » dans leur langue natale). Solide !
Ayant émergé de la brume et des ténèbres du Connecticut en 2016, BONE CHURCH n’a pas mis bien longtemps à conquérir un public toujours plus nombreux, grâce à un jeu aussi explosif que singulier. Si le quintet revendique développer des atmosphères sombres, il ne faut pas compter sur lui pour rester figer dans un registre unique. Les Américains sont des explorateurs sonores et si leurs racines vont puiser dans le Heavy Metal et le Doom marqué d’une touche 70’s, « Deliverance » vient prendre tout le monde de revers. C’est en effet sa facette la plus Rock et surtout Blues de son Stoner qui ressort de ce troisième album à la fois roots et addictif. Dan Sefcik, lead guitariste du groupe, nous en dit plus sur sa conception et sur les chemins tortueux empruntés par le quintet.
– BONE CHURCH a fait du chemin depuis 2017 et la sortie du premier album éponyme. Aujourd’hui sur « Deliverance », qui porte d’ailleurs bien son titre, vous affichez beaucoup d’assurance et de confiance. On vous sent à un sommet créatif. Est-ce aussi ton sentiment ?
Oui, je pense que c’est notre meilleur album à ce jour. Nous avions pour objectif d’écrire un disque de Rock qui deviendrait un classique et je crois que nous avons plutôt bien réussi. Après ça, ça ne pourra être que moins bien ! (Sourires)
– Sur vos deux premiers albums, les aspects Heavy Metal et Doom étaient nettement plus présents, même si une teinte bluesy était déjà perceptible. « Deliverance » est clairement Hard Rock, Classic Rock et surtout Blues. Est-ce le style de Stoner que vous avez toujours cherché à jouer, ou êtes-vous toujours en quête d’exploration sonore ?
C’était un choix délibéré lors de la composition de cet album. Comme la plupart des musiciens, je puise mon inspiration dans la musique que j’écoute le plus. Comme ce sont principalement Lynyrd Skynyrd, Black Sabbath et ZZ Top, cela se reflète naturellement dans mes compositions. Cela dit, j’écoute aussi beaucoup de styles différents et il m’arrive de me passionner pour certains genres, ou groupes. Alors, qui sait, vous aurez peut-être le droit à un album de Country Outlaw ou de Funk de la part de BONE CHURCH à l’avenir ! (Rires)
– Pour rester sur le Blues, même si BONE CHURCH est avant tout un groupe de Stoner Rock, vous sentez-vous d’une manière ou d’une autre appartenir à cette famille musicale ?
Je pense que nous sommes une petite branche sur l’immense arbre du Blues, tout comme l’étaient Zeppelin ou Black Sabbath. Nous voulions juste que vous l’entendiez, car c’est un élément essentiel de notre son. Mais nous ne sommes certainement pas un groupe de Blues à part entière.
– En réécoutant votre discographie, une chose m’a amusé. Vos albums comptent assez peu de morceaux, même si certains s’étalent sur la longueur. Le premier en contenait cinq, le deuxième six et celui-ci sept. Y a-t-il eu cette fois un élan supplémentaire, ou est-ce votre univers qui s’élargit ?
Beaucoup de ces chansons ont été écrites au début du confinement lors de la pandémie, j’avais donc plus de temps qu’avant pour me consacrer entièrement à la musique. Huit chansons ont été enregistrées pour l’album « Deliverance », mais l’une d’entre elles ne correspondait pas tout à fait à l’ensemble. Elle finira cependant par être publiée un jour ou l’autre, je pense.
– Depuis « Acid Communion » sorti il y a cinq ans maintenant, vous avez beaucoup tourné et cela s’entend sur « Deliverance », car si vos thématiques sont les mêmes, vous évoquez dorénavant la vie sur la route et les joies simples du Rock’n’Roll. Le côté obscur de BONE CHURCH est-il en train de s’éclaircir, d’autant que vos morceaux sont aussi plus lumineux ?
Eh bien, la réponse est tout simplement oui. Nous voulions écrire des chansons qui soient simplement amusantes et dont les thèmes soient moins noirs ou pesants. En même temps, je pense que des chansons comme « Lucifer Rising » et « The Sin of 1000 Heathens » sont plus sombres que jamais. C’est donc juste une autre facette de notre personnalité que nous voulions montrer.
– Ce qui est aussi un peu surprenant sur « Deliverance », c’est cette approche plus Southern dans votre jeu, notamment sur « Goin’ To Texas » et « Muchachos Muchachin’ », évidemment. BONE CHURCH est-il en train de déplacer son centre de gravité du Connecticut vers le Sud, car il y avait aussi déjà eu la reprise de « Fortunate Son » de Creedence Clearwater Revival sur le tribute « Burn On The Bayou » ?
J’adore quand la musique peint un tableau vivant. C’est génial quand une chanson peut vous transporter dans un lieu et une époque précis. C’était donc l’intention derrière ces morceaux. Imaginez une longue route désertique et brûlante du Texas, menant au bar de motards du film « Pee-Wee’s Big Adventure », où il danse sur « Tequila » ! (Rires)
– « Deliverance » possède aussi un son très live, direct et spontané. Est-ce que l’idée était de s’approcher au plus près de cette ambiance très 70’s et roots qui règne sur l’album ?
Oui, c’était tout à fait intentionnel. C’est pour cette raison que nous avons choisi d’enregistrer au Dirt Floor Studios dans le Connecticut, car nous savions qu’Eric Lichter et Guido Falivene pourraient nous aider à obtenir ce son. C’est aussi là que nous avions réalisé la reprise de « Fortunate Son ». Nous enregistrons sans métronome, nous jouons simplement la chanson en direct jusqu’à ce que le résultat nous convienne, et nous ajoutons les autres éléments par la suite.
– Enfin, j’aimerais qu’on dise un mot sur « Deliverance », le morceau-titre qui clot l’album sur plus de huit minutes. Le groove et les guitares sont incroyables avec beaucoup d’émotion aussi et un crescendo exceptionnel. On sent BONE CHURCH pris d’une vulnérabilité assez rare. Qu’est-ce que cette chanson peut avoir de spécial pour vous, car elle se distingue un peu de votre répertoire ?
Elle a été écrite pendant une période extrêmement tumultueuse, tant au niveau mondial que dans ma vie personnelle. Lorsque j’ai commencé à l’écrire, je savais déjà quelles émotions je voulais transmettre avant même que la chanson ne soit terminée. Je savais juste qu’elle devait être très intense émotionnellement, au niveau des paroles comme du thème. Et elle a été interprétée de façon incroyable par le reste du groupe, et tout particulièrement par notre chanteur Jack (Rune- NDR). C’est un rappel poignant de ce que l’on ressent lorsque le monde entier s’écroule autour de soi. C’est en quelque sorte notre version apocalyptique de « Free Bird ». Je pense que c’est le meilleur morceau que BONE CHURCH ait jamais composé.
L’album de BONE CHURCH, « Deliverance », est disponible chez Ripple Music et d’un simple clic sur la bannière en page d’accueil.
Grand maître de l’esprit Doom, le songwriter américain n’en finit pourtant pas de surprendre à travers un parcours en solitaire, ou presque, où il se dévoile depuis quelques disques déjà, dans la peau d’un artiste toujours aussi rebelle, mais peut-être plus apaisé. Suivant une devise qui lui va bien, « Create Or Die » pose un regard très éloigné de celui de ses anciens groupes Saint Vitus et The Obsessed notamment. WINO s’autorise tout et le fait avec talent, laissant apparaître un musicien aux ressources illimitées, dont la ligne musicale a mûri et s’est aussi affinée.
WINO
« Create Or Die »
(Ripple Music)
Figure iconique de l’underground américain, et bien au-delà, WINO mène depuis quelques années maintenant, une carrière solo assez éloignée du Doom et du Heavy qui ont forgé sa légende. Cela ne l’a pourtant pas empêché de reformer The Obsessed avec un nouvel album, « Gilded Sorrow » sorti en 2023. L’ancien membre de Saint Vitus et également Spirit Caravan affiche un visage totalement différent sous son nom, et même si l’esprit du Doom n’est jamais bien loin, ses envies aujourd’hui se tournent vers un registre assez acoustique, surtout sur le précédent « Forever Gone » (2020) d’ailleurs, car « Create Or Die » vient électrifier les nouvelles compositions du chanteur dans un bel élan d’authenticité.
Et pour mener à bien cette nouvelle aventure, il ne pouvait donc être totalement seul. Si les guests sont assez nombreux sur divers morceaux, WINO a principalement fait appel à Ky Anto (batterie, basse, orgue, percussions), lui-même étant à la guitare, bien sûr, ainsi qu’à la basse, derrière le micro et à la production aux côtés de Frank Marchand. Autant dire qu’il sait parfaitement où il va, tout en diversifiant de manière assez incroyable ce « Create Or Die ». Difficile donc de bien cerner ce quatrième opus dans une globalité artistique, tant il s’amuse à passer de titres très Hard Rock à une Folk sauvage aux saveurs Southern. Mais peu importe puisque sa voix nous guide à travers cette nouvelle introspection.
Ce qui devait être au départ une sorte de voyage intimiste a donc pris du volume, se fait parfois Heavy (« Anhedonia », « Carolina Fox », « Hopeful Defiance », « Us Or Them ») avec cette lenteur apparente dans le chant. Cette constance ‘doomesque’ se fond d’ailleurs sur tout l’album, comme pour mieux appuyer un propos articulé autour de réflexions personnelles et sans détour sur sa vie. WINO y expose son âme, entre colère et contemplation, mais avec une lucidité et une sincérité de chaque instant, notamment sur les chansons acoustiques (« Cold And Wrong », « Lost Souls Fly », « Noble Man »). A travers un éclectisme fulgurant, il reste fidèle à un univers unique et tellement personnel.
Imprégné de la scène Heavy Metal britannique comme des formations Stoner Rock d’outre-Atlantique, SOLAR SONS s’est façonné un univers qui fait le pont entre diverses traditions métalliques pour se retrouver dans un registre finalement très personnel, et surtout qui devrait parler à tous les amoureux de Metal au sens large. Les trois Ecossais ont parfaitement digéré leurs influences pour en livrer une version efficace, sans bidouillage et très percutante. Capable aussi d’être plus progressifs sur les titres plus longs, la maîtrise est là et l’ensemble fait des étincelles.
SOLAR SONS
« Altitude »
(Argonauta Records)
Après cinq albums en indépendant, SOLAR SONS rejoint Argonauta Records et en profite pour célébrer la magie de la musique sur son nouvel effort. « Altitude » parle donc d’amitié, d’évacuer les idées noires et de refuser l’ambiance folle des villes. Cela dit, c’est avec beaucoup d’énergie qu’il propose de s’y mettre, et de façon plutôt explosive. Le power trio de Dundee nous embarque dans des paysages écossais balayés par la tempête et, malgré quelques éclaircies, les vibrations sont jubilatoires et hyper-Rock’n’Roll dans l’attitude.
Sur une base Stoner Metal légèrement Doom, le groupe se déploie surtout dans un élan Heavy Metal fortement impacté par l’héritage de la NWOBHM. Véloce, rugueux et accrocheur, SOLAR SONS ne laisse que peu de répits et passé l’intro épique « Sky Night », on entre dans le vif du sujet avec le morceau-titre, qui ouvre la voie dans un mouvement à la fois intrépide et puissant. En moins de dix ans, les Britanniques se sont aguerris et se sont faits une belle place dans l’underground, ce qui ne doit rien au hasard. C’est du costaud !
Très bien produit, « Altitude » a été enregistré en conditions live et ça ne trompe pas, tant l’énergie est présente et le plaisir du combo très palpable. De riffs acérés en solos plein de feeling, Danny Lee enflamme autant qu’il se montre accrocheur. A la batterie, Pete Garrow martèle ses fûts avec force, tandis que Rory Lee enchaîne les lignes de basse avec sérieux et se montre inflexible au chant. SOLAR SONS est exaltant, galope de titres en titres avec passion et livre une sixième réalisation sans filtres, ni détours. Intense et rassembleur.
Tout en menant une belle carrière solo et divers projets en parallèle, la chanteuse, guitariste et songwriter Buick Audra poursuit l’aventure FRIENDSHIP COMMANDERS avec le batteur et bassiste Jerry Roe qui, de son côté, enchaîne les sessions studio sur un rythme soutenu. A eux deux, ils élaborent un Heavy Rock aux accents Stoner et Metal et avec « Bear », ils sont parvenus à une synthèse très solide, cohérente et mélodique. Intelligent, solide, accessible et plein de finesse, ce nouvel effort ouvre des brèches où il fait bon se perdre.
FRIENDSHIP COMMANDERS
« Bear »
(Magnetic Eye Records)
Après quatre EPs et une flopée de singles depuis dix ans, le duo de Nashville sort son quatrième album, « Bear », et il ne manque pas de saveur. En effet, la chanteuse et guitariste Buick Audra et le batteur, bassiste et claviériste Jerry Roe ont concocté, et aussi coproduit, dix nouveaux titres, qui se dévoilent un peu plus à chaque écoute. Entre Heavy Rock et Stoner Doom, FRIENDSHIP COMMANDERS froisse les étiquettes autant qu’il les rassemble pour obtenir un univers artistique très singulier, où le Sludge côtoie aussi le Hard-Core très naturellement.
Malgré son aspect expérimental, « Bear » est d’une grande fluidité et d’une liberté totale. Il faut aussi préciser que le tandem est aussi ardent qu’expérimenté et reconnu. Auréolée de deux Grammy Awards, Buick Audra est une songwriter accomplie, tandis que Jerry Roe est l’une des batteurs les plus demandés. Avec FRIENDSHIP COMMANDERS, ils jouent sur les contrastes en confrontant les styles. Et ils finissent par faire de ces apparentes contradictions un épanouissement musical, qui défie les codes et explose dans un Rock musclé et accrocheur.
Deux ans après « Mass », « Bear » se montre assez insaisissable et pourtant, il y a une réelle unité artistique chez les Américains. Grâce à la puissance et la polyvalence vocale de sa frontwoman, FRIENDSHIP COMMANDERS œuvre dans un Heavy Rock qui emprunte autant au Grunge qu’au Metal, ce qui en fait un modèle d’éclectisme, tout en maîtrise (« Keeping Score », « Dripping Silver », « Midheaven », « Dead & Discarded Girls »). Energétique, épais et positif, ce nouvel opus porte bien son nom et on se régale littéralement d’autant de créativité.
Atmosphérique et jouant sur une vélocité explosive, ABSENCE OF COLORS évolue cette fois sur la longueur et les cinq titres interprétés ici confirment la signature du groupe, qui acte aussi l’arrivée d’un troisième membre. Malgré une apparente rugosité, « Poison On Your Lips » devient très vite immersif et nous embarque sur des mélodies tout en finesse, qui ne manque pourtant pas d’épaisseur dans le ton. En multipliant les ambiances, l’homogénéité se créé d’elle-même et passe d’une dimension à l’autre avec beaucoup de fluidité.
ABSENCE OF COLORS
« Poison On Your Lips »
(Weird Noise)
Après « Cycles » en 2022, un premier EP très réussi qui a révélé l’univers et l’approche singulière du groupe français, ABSENCE OF COLORS livre « Poison On Your Lips » avec quelques changements. A commencer par le line-up, puisque Damien Bernard (batterie) et Olivier Valcarcel (guitare) accueillent en renfort le bassiste et claviériste Brice Berrerd. Et comme les trois musiciens sont également adeptes d’arrangements soignés et d’effets variés, de nouvelles possibilités s’offrent à eux et elles donnent à cet album volume et profondeur.
Cela dit, le trio ne bouche pas le spectre sonore, mais laisse respirer son post-Metal pour obtenir un son élaboré et organique. Toujours en mode instrumental, ABSENCE OF COLORS ponctue cependant « Poison On Your Lips » de quelques samples vocaux, qui viennent accentuer la sensation déjà très narrative des cinq morceaux. Polymorphe, le jeu de la formation de Chambéry montre beaucoup de relief, s’aventure aussi dans des voies où le Stoner côtoie le Doom, l’Indus et le post-Rock. Autant de courants qui ne finissent par ne faire qu’un.
Moins sombre que son prédécesseur, « Poison On Your Lips » s’étend pourtant sur un espace ténébreux, mais plus lumineux. Et il doit sans doute cet éclat à une vision distincte et plus personnelle de son style. ABSENCE OF COLORS fait habillement le lien entre l’aspect poétique de sa musique et des éléments plus brutaux et sauvages. Dès « Ignorance Is Strength », on plonge dans un précipice sonore, où l’expérimentation est aussi intense que maîtrisée (« Fury Room », « Death From Alone » et ses chœurs, « Perfect Storm »). Complet et captivant.