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Blues R&B Soul / Funk

Marc Broussard : bluesy bayou soul

Du Shuffle Blues en ballade délicate, tout en négociant des virages funky et cuivrés façon big band, le frontman de Louisiane s’est laissé entraîner pour la première fois de sa carrière dans l’aventure d’une réalisation entièrement Blues, ce qui ne lui était encore jamais arrivé. Avec la complicité de Joe Bonamassa notamment et d’un groupe hors-norme, il laisse parler son talent avec beaucoup d’intensité et une précision vocale exceptionnelle. Un chapitre inédit s’ouvre à lui.

MARC BROUSSARD

« Chance Worth Taking »

(KTBA Records)

Ayant déjà sorti une bonne douzaine d’albums, c’est pourtant une première pour le chanteur Soul R&B. Réputé pour la puissance et la chaleur de sa voix, celui qui apporte sa magie au Gospel n’a pu résister à la proposition de Calvin Turner. Ce dernier lui a tout simplement envoyé 15 titres instrumentaux, en lui demandant d’y poser ses mots. Sauf que cette fois, c’est dans un environnement Blues que MARC BROUSSARD navigue et c’est une évolution somme toute très naturelle vu son parcours. Et il est en très bonne compagnie… forcément !

Signé sur le label de Joe Bonamassa, on le retrouve également à ses côtés à la guitare, bien sûr, mais aussi à la production avec Josh Smith et Calvin Turner. Comme souvent, le virtuose livre une prestation exceptionnelle, loin d’être démonstrative et préférant des solos envoûtants, des parties de slide captivantes et des mélodies tout en finesse pour laisser jaillir le talent de MARC BROUSSARD. Accompagné de pointures, il a co-écrit dix chansons de « Chance Worth Taking » avec ses producteurs et Trombone Shorty, une autre légende.

Si les singles déjà sortis ont dévoilé plusieurs aspects de ce nouvel opus (« You’ll Be Sorry », « I’m Going Home », « Trying To Do Right », « Fever », « No More »), le maître de la ‘Bayou Soul’ se montre aussi très à l’aise dans son nouveau rôle de bluesman, même si les styles se rejoignent instinctivement. Poignant, énergique et funky à l’occasion, MARC BROUSSARD brille littéralement sur ce « Chance Worth Taking » aux ambiances variées et attachantes (« Blame », « Let Me Take You Out Tonight », « Sweet Love », « Laissez Les Bons Temps Rouler »). Epoustouflant !

Photo : Jeff Fasano

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Blues Blues Rock Contemporary Blues

Selwyn Birchwood : passion preacher

Familier des prestations enflammées, SELWYN BIRCHWOOD déclare pourtant avoir longtemps cherché sa voie. En s’émancipant de cette manière sur ce trépidant « Electric Swamp Funkin’ Blues », il rassemble tout ce qui le fait vibrer. De plus, le guitariste et chanteur s’est entouré de cuivres chaleureux, d’un orgue Hammond rassurant et de chœurs scintillants. Le songwriter colle au plus près de ce Blues bigarré et dynamique qu’il affectionne tant pour y plonger profondément. Positif et pointilleux, il libère une énergie communicative.

SELWYN BIRCHWOOD

« Electric Swamp Funkin’ Blues »

(Alligator Records)

Huitième album, cinquième chez Alligator Records et premier en tant que producteur pour SELWYN BIRCHWOOD, qui s’impose de plus en plus comme l’un des meilleurs bluesmen de sa génération. Produit par Tom Hambridge (Buddy Guy, Susan Tedeschi) sur ses deux précédentes réalisations, le Floridien a donc décidé de tout gérer seul et ça commence par l’écriture complète de ce génial « Electric Swamp Funkin’ Blues », dont le titre résume parfaitement l’état d’esprit de l’Américain et le contenu du disque. Entre modernité et un profond respect de la tradition.

Celui qui a remporté en 2013 l’International Blues Challenge et le prix Albert King du meilleur guitariste dans la foulée dévoile ici tout son talent avec sa fraîcheur habituelle et en étant toujours bien accompagné. Et les sept musiciens qui œuvrent à ses côtés sur ce nouvel opus sont aussi chevronnés qu’inspirés. Outre sa grande technicité, SELWYN BIRCHWOOD a particulièrement soigné le songwriting d’« Electric Swamp Funkin’ Blues », tout en s’attardant sur les moindres détails, à savoir des arrangements d’une grande finesse.

L’influence assumée du bayou sur son jeu, comme celle de Jimi Hendrix d’ailleurs, lui donne un aspect sauvage et insaisissable. Grâce à sa voix captivante, sa virtuosité et son incroyable approche de la lap-steel, SELWYN BIRCHWOOD est un artiste vraiment original, dont la touche personnelle est désormais immédiatement identifiable. Très varié dans les atmosphères et les registres empruntés, on se faufile avec délectation dans ces dix chansons qui sont autant de belles surprises (« All That Algorithm », « Talking Heads », « The Church Of Electric Swamp Funkin’ Blues »). Grand !

Photo : Laura Carbone

Retrouvez aussi la chronique de « Living In A Burning House » :

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Blues Rock Soul

Eliza Neals : l’émotion pure

Grâce encore à neuf titres solaires, ELIZA NEALS nous revient avec « Thunder In The House », un opus qui lui ressemble tellement et surtout qui l’a démarque aujourd’hui d’une scène Blues de plus en plus vaste. Sachant se faire très Rock, tout en laissant une empreinte Soul, notamment dans sa prestation vocale, l’Américaine se distingue de bien des manières, grâce aussi à des collaborations artistiques qui portent avec beaucoup d’élégance et de profondeur un songwriting personnel de plus en plus pertinent.

ELIZA NEALS

« Thunder In The House »

(E-H Records LLC)

Sur son disque précédent, « Colorcrimes », la chanteuse avait profité de sa tournée pour faire escale là où elle se produisait pour enregistrer, ce qu l’avait conduit à Nashville, dans le New-Jersey et bien sûr dans le Michigan. Née à Detroit, ELIZA NEALS est donc imprégnée de la culture Blues, Blues Rock et Soul de sa ville à laquelle ses origines arméniennes viennent s’ajouter pour former un mix original et assez unique. Sur « Thunder In The House », elle revient à Acacia Street, où elle a grandi en périphérique de la grande ville américaine.

Même si elle signe ici son treizième album, c’est surtout depuis « Black Crow Moan » (2020), puis « Badder To The Bone » (2022) et « Colorcrimes » (2024) qu’ELIZA NEALS s’est taillée une solide réputation de frontwoman, bien sûr, mais aussi de musicienne, compositrice et de productrice reconnue. Et son autre force réside dans un entourage de grande qualité, notamment son partenaire Michael Puwal, qui a œuvré avec Kenny Wayne Shepherd et Alberta James. Un duo de haut vol auquel viennent s’ajouter des musiciens aussi renommés que talentueux.

Toujours animée par ses thèmes de prédilection que sont la connexion entre chacun de nous, l’amour de l’humanité et de son prochain, ELIZA NEALS sait poser les mots sur ses compositions et et s’adapter avec brio à leurs thématiques. Entraînantes, plus enveloppantes et toujours très accrocheuses, les mélodies de ces nouveaux morceaux sont aussi réconfortants que résilients, avec pour seul guide une énergie très positive (« Speedy Beady », « Love Will », « Blues Bombspell », « Wicked Hear », « One Monkey »). Une fois encore, sa voix nous porte avec maestria.

Retrouvez l’interview accordée à l’occasion de la sortie de « Colorcrimes »…

et la chronique de son album « Badder To The Bone » :

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Blues Rythm'n' Blues Soul

Malted Milk : une respiration salvatrice

Incontournable formation Soul Blues de l’hexagone, MALTED MILK aurait pu se contenter de célébrer, comme quelques autres, ce registre intemporel et si fédérateur en appliquant les codes du genre, mais ce serait mal connaître son leader et frontman. Depuis trois décennies, MALTED MILK s’évertue au contraire à y apporter de la brillance, exacerber le feeling, faire jaillir ce groove qui reste le moteur de son jeu. Guidé par une grande liberté et des ambiances aussi suaves qu’entraînantes, « Time Out » est le reflet d’un projet musical, qui se réinvente avec une bonne humeur communicative.

MALTED MILK

« Time Out »

(Blues production)

Que le chemin parcouru en 30 ans par MALTED MILK est beau et inspirant. En constante évolution tout en suivant une même trajectoire artistique, le collectif nantais vient surprendre une fois encore. Bien plus qu’un simple groupe, les musiciens s’y sont toujours succédés avec enthousiasme et c’est là toute sa force créatrice et son originalité. Autour d’Arnaud Fradin, fondateur et dernier membre originel, le groove se perpétue, prend de la hauteur et se nourrit de ses membres comme de ses rencontres. « Time Out » respecte avec beaucoup d’élégance cette tradition interne et continue d’aller de l’avant.

Entre Soul, Blues et Rhythm n’Blues, le septet croise pourtant d’autres univers comme avec le BIM (Bénin International Musical), qu’il a invité sur le morceau-titre pour une envolée Afrobeat pétillante. Rien de surprenant pour autant, car tout ce beau monde œuvre dans une même dynamique et enflamme un peu plus l’identité très vaste d’un MALTED MILK toujours aussi inspiré. La cohésion et l’élan commun, qui illumine « Time Out », montrent une fois encore les capacités du groupe à se renouveler sans perdre ses repères, mais en cultivant plutôt une identité qui va puiser délicatement dans divers registres pour en tirer le meilleur.

Certes, la petite demi-heure de ce huitième album laisse un peu sur sa faim, il faut le reconnaître. Alors, la boucle se déclenche et c’est au fil des écoutes qu’on saisit toute la subtilité et le soin apportés aux arrangements. Une classe qui se niche dans les détails… et ils sont nombreux. Des cuivres scintillants aux chœurs envoûtants en passant par des parties de guitares d’une rare délicatesse, MALTED MILK captive par sa néo-Soul, embrase par son côté funky et la contribution de Marco Cinelli à l’écriture et la production affirme aussi l’aspect Blues du combo (« What A Night », « I Feel Numb », « Midnight Hour », « Shouldn’t Talk About It »). Radieux !

Photo : Sarah Cross

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Southern Rock

The Black Crowes : back for real

L’attente de leur réconciliation, puis de leurs retrouvailles, fut si longue que c’en est presque surprenant de voir Chris et Rich Robinson enchaîner les albums avec autant de fraîcheur et surtout de qualité depuis deux ans. Littéralement réoxygéné et toujours aussi inspiré, le duo accompagné d’un groupe de rêve fait la passe de dix avec un « A Pound Of Feathers » très solide. THE BLACK CROWES joue habillement sur les contrastes et la profondeur de son Southern Rock reste unique en son genre.

THE BLACK CROWES

« A Pound of Feathers »

(Silver Arrow Records)

Il semblerait qu’une bonne fée veille à nouveau sur la fratrie Robinson depuis deux ans et la sortie de « Happiness Bastards ». Non pas que leurs projets respectifs n’avaient aucune saveur, très loin de là, mais il faut reconnaître que leur association fait à chaque fois des étincelles. Reprenant leurs bonnes habitudes, c’est en l’espace de dix jours que THE BLACK CROWES ont mis en boîte « A Pound Of Feathers », du côté de Nashville et toujours sous la houlette du multi-récompensé Jay Joyce à la production. Et dans la lignée de son prédécesseur, leur Southern Rock est scintillant.

Ce retour aux fondamentaux, après 15 ans de disette discographique, effectué par les deux frères semble franchement leur faire du bien. C’est même une véritable cure de jouvence. Sans filtre et sans calcul, THE BLACK CROWES affichent une insolente confiance, qui se retrouve avec la même spontanéité présente sur leurs meilleurs albums… d’il y a plus de 30 ans. L’expérience en plus, les Américains font toujours l’équilibre entre une poésie assez rugueuse et la force et la puissance d’un Rock rendu plus délicat grâce à des vibrations Blues et Soul particulièrement intenses.

Ce dixième opus studio est à ranger sur le haut de leur pile discographique et les deux singles dévoilés avaient donné la teneur de « A Pound Of Feathers » (« Profane Prophecy » et « Pharmacy Chronicles »). Et puis, THE BLACK CROWES a parfaitement compris qu’il ne s’agissait plus de créer la surprise, mais plutôt de jouer la carte du plaisir (« It’s Like That », « Cruel Steak »). Bien sûr, ils se reposent sur un bel héritage, mais ils le réinventent et le font perdurer avec élégance (« Blood Red Regrets », « High And Lonesome », « You Call This A Good Time », « Doomsday Doggerel »).

Photo : Ross Halfin

Retrouvez la chronique de « Happiness Bastards » :

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Blues Rock Contemporary Blues Southern Blues

Jonathon ‘Boogie’ Long : l’émotion et la passion

Bercé par la Soul, le Southern Rock, le Gospel, le Blues et l’Americana, JONATHAN ‘BOOGIE’ LONG a trouvé sa voie et son style, d’une finesse et d’une délicatesse de chaque instant, qui le guident dans un registre porté par l’espoir. « Courage In The Chaos » parle d’identité avec la sérénité d’un sage. Des chansons très rythmées en passages plus doux, la force de l’Américain prend racine dans un apprentissage effectué auprès des plus grands. Et ce nouvel opus est déjà essentiel.

JONATHON ‘BOOGIE’ LONG

« Courage In The Chaos »

(Myrical Records)

Guitariste, chanteur et songwriter, JONATHON ‘BOOGIE’ LONG a toujours baigné dans le Blues. C’est à Baton Rouge qu’il fait ses premières scènes à l’âge de dix ans avant de partir, quatre ans plus tard et donc tout juste adolescent, sur la route avec Henry Turner Jr. Consacré meilleur guitariste de Blues indépendant des Etats-Unis en 2011, le Louisianais possède déjà une longue expérience qui lui a permis de forger un style original et immédiatement identifiable. « Courage In The Chaos », son sixième album, est déjà un sommet dans sa carrière et un incontournable de cette année.

Produit par Samantha Fish sur ses deux précédents disques, « Jonathon Long » (2018) et « Parables Of A Southern Man » (2021), JONATHON ‘BOOGIE’ LONG a aujourd’hui trouvé refuge chez Myrical Records, label fondé par le légendaire Jim Odom, membre du mythique groupe LeRoux et ingénieur du son multi-récompensé. Et cela s’entend sur « Courage In The Chaos », qui est limpide et fluide. Cette nouvelle réalisation défit le temps et entre un Southern Blues Rock teinté d’Americana et une interprétation parfaite, le musicien vient se poser parmi les meilleurs du genre.

JONATHON ‘BOOGIE’ LONG n’est pas qu’un virtuose de plus, ses capacités vocales sont également hors-norme, et la combinaison offre une authenticité rayonnante à son jeu. Très actuel tout en étant inscrit dans une tradition fidèle au Sud des Etats-Unis, le bluesman captive tout au long de « Courage In The Chaos », magnifique recueil d’histoires duquel émane un esprit de liberté apaisant (« Hell Or High Water », « A Fool Can See », « The World Is A Prison », « Drinking Through », « Tomorrow », « Lipstick », « Catfish Blues »). Un tel groove, aussi naturel, est rarissime.

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Blues Delta Blues International

Eric Bibb : le sage du Blues [Interview]

Les premières notes de « One Mississippi » nous transportent au cœur même de cette terre lointaine et inconnue aussi pour beaucoup d’entre-nous. Pourtant, il y a quelque chose de familier dans ce nouvel album d’ERIC BIBB. Le guitariste, chanteur et songwriter a beau vivre à des milliers de kilomètres du terrain de jeu qui l’occupe ici, l’impression est telle que l’on s’y tromperait. Grâce à une proximité sonore et artistique omniprésente, le bluesman tient l’auditeur et l’embarque dans un voyage où chaque note est d’un bleu limpide et éblouissant de beauté. Toujours acoustique, l’Américain se meut dans des sphères organiques avec beaucoup de conviction et une sagesse qui se reflète sur sa vision du monde à travers ses chansons. Entretien avec un artiste aussi passionnant que passionné.

– Tu es un musicien très prolifique, puisque tu sors environ un album par an depuis des années. Est-ce le fruit d’un travail assidu et quotidien, ou est-ce que la musique est juste une manière d’exprimer ce que tu as déjà en toi ? Et d’ailleurs, as-tu une méthode précise pour donner vie à toutes ces chansons ?

Depuis mon plus jeune âge, les chansons ont été pour moi les fondements de mon univers, mon refuge. Tout mon environnement est influencé par les chansons que j’écoute, celles qui me touchent, celles que j’écris et celles que j’écoute sur les disques que je collectionne. Les chansons ont véritablement façonné mon monde plus que bien d’autres choses. Ainsi, depuis que j’ai commencé à en écrire, vers l’âge de quatorze ans, je dirais que c’est le moyen que j’ai utilisé pour découvrir mes convictions profondes et mes observations sur le monde dans lequel je vis. Donc, encore une fois, les chansons ont été, depuis le tout début, mes compagnes et la matière même de mon univers. En effet… Quant à ma méthode, je sais que certains auteurs-compositeurs ont une routine, un emploi du temps, comme c’est le cas de la plupart des écrivains, et ils consacrent un certain temps chaque jour à l’écriture. Je ne fais pas ça, mais il arrive souvent que chaque jour soit, d’une manière ou d’une autre, un jour d’écriture, simplement parce qu’une idée m’appelle et que je décide de la concrétiser. Ou alors je prends ma guitare, une idée en entraîne une autre et me voilà en mode composition. Ça arrive assez souvent, mais il y a des moments où je fais autre chose et… oui… les chansons et leur processus d’émergence sont des créatures mystérieuses. Je suis plongé au cœur de ce mystère et j’y prends toujours autant de plaisir.

– Tu es un Américain devenu très européen au fil du temps, Pourtant, ta musique résonne d’une authenticité qui provient directement des origines du Blues, Est-ce que c’est toujours naturel pour toi que ces racines soient toujours si vivaces ? C’est gravé pour toujours ?

En ce qui concerne les racines, je pense qu’elles jouent un rôle dans votre vie dans la mesure où vous les reconnaissez et savourez la richesse de celles qui ont donné naissance à… vous savez… cet arbre généalogique. Musicalement parlant, mon amour pour la culture Blues du Sud, musicale et autre, a commencé dès mon enfance et s’est nourri de cette culture, sans pour autant s’en détacher ou la perdre de vue. Au contraire, il s’’est enrichi davantage lorsque j’ai déménagé en Europe. Ce que j’ai découvert en France et surtout en Scandinavie, c’est une véritable passion pour les musiques afro-américaines, en particulier le Blues et le Jazz. J’y ai trouvé tout ce dont j’avais besoin pour poursuivre mon apprentissage : écouter, assister à des concerts. Ce lien s’est d’ailleurs renforcé après mon installation en Europe. C’est ma passion et le langage du Blues est une façon pour moi d’exprimer qui je suis et de le partager avec le monde. Alors, je crois que nous sommes guidés, si nous voulons bien le reconnaître… Nous prenons conscience que nous attirons à nous ce qui nous intéresse et nous nourrissons nos passions pour la musique, ou quoi que ce soit d’autre, simplement en nous concentrant dessus, et nous trouvons alors ce dont nous avons besoin pour continuer. On est reconnaissant… C’est tout ce que je peux dire. Je suis reconnaissant de l’héritage dont je fais partie. Je suis reconnaissant que mes parents aient encouragé ma passion pour cette musique et je suis reconnaissant d’être encore en mesure de la partager avec des gens du monde entier.

– Au-delà de la musique, tu portes aussi un héritage historique, civique et spirituel qui se libère dans tes chansons. Est-ce que, finalement, elles sont le véhicule idéal pour les transmettre ? Et d’ailleurs, te mets-tu parfois certaines barrières dans tes textes ?

Ayant grandi dans un environnement où la musique et l’actualité – d’abord au sein de ma famille, puis parmi mes amis – étaient étroitement liées aux mouvements progressistes de l’époque, comme la lutte pour les droits civiques et le mouvement pacifiste, ces mouvements étaient en phase avec ceux de nombreux acteurs du milieu artistique. Le milieu Folk, notamment, était profondément engagé dans ces deux mouvements. Ce lien étroit entre la musique et les mouvements progressistes a donc été fondamental dans mon éducation. Je pense que les chansons sont un formidable moyen de consigner l’Histoire de façon durable, car elles perdurent. Nous chantons des chansons qui étaient déjà entonnées il y a des siècles. Elles constituent donc un témoignage historique précieux. C’est une excellente chose, car la censure sévit encore aujourd’hui, comme par le passé. Des livres sont brûlés, la censure est omniprésente, les archives historiques sont manipulées numériquement. Les chansons sont donc, à mon avis, un excellent moyen de transmettre la vérité. Il en a toujours été ainsi. Quant aux limites que je pourrais m’imposer à ma propre expression, je peux seulement dire que certains qualifient mes écrits de politiques, mais je ne suis pas d’accord, je pense que cela va au-delà de la politique. Je crois qu’il est question d’éthique humaine… d’évolution de l’humanité… d’évolution spirituelle. Nous apprenons de nos expériences sur le terrain et, selon moi, commenter l’actualité exige une certaine prise de décision, voire un code de conduite. Je n’appelle pas cela des limitations, mais plutôt le fait de choisir consciemment son message et la manière dont on souhaite qu’il soit perçu.

– Avant que l’on parle de ce nouvel album, j’aimerais revenir un instant sur « In The Real World », enregistré dans les prestigieux studios de Peter Gabriel. Y as-tu retrouvé une atmosphère propice au Blues et à ses vibrations si particulières, ou est-ce que l’endroit importe finalement peu à tes yeux ?

Enregistrer aux Real World Studios a été un véritable plaisir à bien des égards. L’ingénieure du son principale, Katie May, était une ingénieure du son et une musicienne formidable… Une technicienne hors pair, tout simplement. L’environnement est unique et incarne véritablement une vision. C’est un lieu très inspirant, physiquement parlant, et l’espace est très accueillant. Bien sûr, l’endroit où l’on enregistre a son importance, mais vous savez… La véritable essence peut jaillir de n’importe où. Elle peut jaillir de votre iPhone dans votre chambre. Elle peut jaillir du merveilleux rêve devenu réalité de Peter Gabriel. Je trouve que lorsqu’on prend sa propre musique et son partage au sérieux, lorsqu’on aborde sa création musicale avec tout le professionnalisme dont on est capable, on se rend service à soi-même et à ses fans. Cela fait toute la différence. Tout cela, c’est de la musique, mais au final, c’est l’essence même de la musique… son intention… son but véritable qui devrait primer. C’est l’essentiel, et si un environnement peut favoriser l’émergence de cet esprit fondamental, vous savez… cette essence… cette chose divine… alors oui… créons davantage de studios magnifiques, véritables visions.

– « One Mississippi » a été enregistré en Suède avec Glen Scott à la production et un groupe toujours aussi exceptionnel pour t’accompagner. L’idée d’aller enregistrer dans le Delta en Louisiane cette fois-ci t’a-t-elle traversé l’esprit, afin de te connecter directement à la source ?

Le lien avec la source transcende la géographie… la distance, l’espace, le temps. Ce lien est mystérieux à bien des égards. Il est génétique… Il est canalisé d’une manière que nous ne comprenons pas vraiment, mais que nos ancêtres comprenaient peut-être mieux. Néanmoins, lorsqu’il s’agit d’enregistrer avec de merveilleux musiciens, on a tendance à se rapprocher de l’endroit où ils se trouvent. Les musiciens que je connais bien et avec lesquels je partage une profonde affinité sont assez proches de chez moi. Les réunir et voyager jusqu’en Louisiane… Les dépenses et tout ce que cela implique seraient discutables quant à l’intérêt que cela aurait pour la qualité de l’enregistrement. Alors, je pense que ce qui compte vraiment, ce sont les musiciens, la musique et la vision de la production, plus que le lieu. J’ai enregistré en Louisiane et c’est inspirant d’être dans ce milieu, vous savez, mais au final, la musique s’exprimera où que l’on soit.

– Comme toujours « One Mississippi » est un album varié et d’une grand richesse, qui traverse le temps et les ambiances avec beaucoup de profondeur. Tout en restant très roots, il dégage beaucoup de force. Et étonnamment, celle-ci se traduit par une grande douceur. Est-ce la première choses sur laquelle tu te focalises au moment de composer et d’écrire ?

Je crois qu’’en fin de compte, l’essence même d’un auteur-compositeur se révèle dans ses chansons. Entendre la puissance de ma musique qualifiée de ‘douce puissance’ me fait sourire, car je privilégie la douceur. La force n’est pas ma voie, ce n’est pas dans ma nature. Je pense que la douceur est une force immense, et si ma musique peut être associée à cette façon d’aborder le chemin de la vie, j’en suis ravi. Je suis heureux que cela soit évident. Mais, comme je l’ai dit, je crois que ce que l’on est, au final, se reflète dans ce que l’on partage. Et quand on a fait certains choix quant à sa vision du monde et sa façon d’y vivre, il en résulte une certaine cohérence. C’est une bonne chose, je crois. C’est important de trouver sa voie, et cela transparaîtra dans son travail, dans son expression. Je ne pense pas qu’il faille décider album après album, c’est un phénomène naturel.

– L’une des autres richesses de cet album réside dans la qualité des arrangements, où l’on retrouve du dobro, de l’harmonica, du tuba, du violon, des chœurs, … En tant que compositeur, laisses-tu une certaine liberté à tes musiciens, ou est-ce le fruit d’un véritable travail de groupe ?

Les arrangements exquis qui entourent les chansons de cet album, ainsi que ceux de mes précédentes collaborations avec Glen Scott, qui un véritable génie, à mon avis, reflètent ses talents de multi-instrumentiste, de chanteur et d’ingénieur du son. Je n’ai jamais rencontré de musicien aussi accompli, doté d’une telle variété de compétences à un niveau aussi élevé. C’est une véritable chance de le connaître et de collaborer avec lui sur scène et en studio. Travaillant ensemble depuis des décennies, nous partageons une vision commune, un socle commun, quant aux chansons qui me permettent de donner le meilleur de moi-même en tant qu’artiste. En tant que producteur, il a joué un rôle essentiel dans mon développement personnel, m’aidant à identifier mes forces et à me concentrer sur ma vocation artistique. Avoir quelqu’un qui reconnaît ces qualités en vous et vous aide à les exprimer… Je ne crois pas qu’il y ait mieux pour un artiste. Grâce à ce soutien indéfectible, fondé sur une admiration et une amitié mutuelles, je suis idéalement placé pour continuer à produire un album par an pendant les vingt prochaines années.

– Enfin, il y a une question que je souhaitais te poser par rapport à ton instrument. On te voit toujours entouré, ou en train de jouer de la guitare acoustique. Tu n’as jamais été tenté par un jeu en électrique, ou est-ce c’est la question de la chaleur musicale et des sonorités organiques qui prime ?

Mon amour indéfectible pour la guitare acoustique est inné. Concernant la guitare électrique et ses sonorités, j’aime combiner le son de ma guitare acoustique avec une grande variété de styles et de sonorités électriques, compatibles avec ma musique, bien sûr. Je trouve ce mélange très stimulant. Je possède quelques guitares électriques, mais je les joue essentiellement comme mes guitares acoustiques. Il y a donc une différence de sonorité, plus que de style de jeu. Mais comme je le disais, rien ne vaut la chaleur et la profondeur d’un bel instrument acoustique, et rien ne vaut l’écoute au plus près de soi… vous savez… pas à travers un haut-parleur, pas un amplificateur, mais juste… à une trentaine de centimètres au-dessus de la rosace… c’est là qu’il faut être. C’est un monde merveilleux.

Le nouvel album d’ERIC BIBB, « One Mississippi », est disponible chez Repute Records.

Photos : Jan Malmstrom

Retrouvez les chroniques des deux derniers albums de l’artiste :

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Americana Blues Soul

Elles Bailey : des racines fortes

Touchante et enjouée à la fois, cette nouvelle réalisation vient propulser la carrière de l’Anglaise et fait d’elle une valeur sûre de l’Americana Soul Blues Made in UK. « Can’t Take My Story Away » la dévoile aussi dans un spectre sonore nouveau avec une proximité musicale, qui met en valeur son timbre unique. Très narratifs dans leur déroulé, les onze titres présentent aussi ELLES BAILEY entouré de nouveaux partenaires, qui rendent son univers encore plus captivant. Une fois encore, le voyage vient défier le temps.

ELLES BAILEY

« Can’t Take My Story Away »

(Cooking Vinyl Records/Outlaw Music)

Avec le talent qu’on lui connaît, la chanteuse livre son cinquième album et il y a quelques changements chez l’artiste de Bristol, Avec « Can’t Take My Story Away », ELLES BAILEY s’ouvre d’autres horizons en œuvrant sur ce nouvel opus avec un tout nouveau groupe pour l’enregistrement. Elle retrouvera cependant ses musiciens sur la tournée à venir. Et c’est vrai que cet entourage inédit la mène vers d’autres sonorités, toujours Soul et Blues, de même que la production signée Luke Potashnick très élégante.

Si la Britannique s’est déjà imposée chez elle, raflant de très nombreux ‘UK Blues Awards’ au passage, elle parvient une fois encore à surprendre grâce à de nouveaux morceaux très groovy et avec des cuivres plus présents. Mais par dessus tout, c’est la voix chaleureuse et délicieusement éraillée d’ELLES BAILEY, qui s’imprime brillamment tout au long de « Can’t Take My Story Away », grâce à un aspect positif omniprésent, malgré quelques nuages plus sombres dans les textes. Et cette sincérité la suit note après note de manière intense.

Toujours très personnelle et d’une authenticité parfois poignante, la songwriter relate son histoire à travers onze chansons qu’elle travaille pour certaines depuis de longues années, A peine deux ans après « Beneath The Neon Glow », ELLES BAILEY parvient à se renouveler, tout en développant une irrésistible identité artistique (« Growing Roots », « Better Days », « Angel », « Tightrope », « Starling » et le morceau-titre en ouverture). Au-delà de s’affirmer dans un registre très maîtrisé, elle séduit avec force et délicatesse.

Photo : Blackham

Retrouvez l’interview accordée par l’artiste à l’occasion de la sortie de son album précédent et la chronique de « Shining In The Half Light » (2022) :

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Contemporary Blues R&B Soul

Greg Nagy : un instant de grâce

Caractérisé par une élégance de chaque instant, que ce soit à la guitare ou au chant, GREG NAGY fait partie de ces bluesmen pour qui le temps semble n’avoir aucune importance. Entouré d’un groupe brillant, et avec même la participation de Bobby Murray, six-cordiste attitré d’Etta James depuis un bon moment, il marie un Blues très contemporain dans un esprit Soul, alternant avec une puissance très bien contenue et un feeling tout en délicatesse et d’une grande finesse. Très intense dans l’interprétation, il fait preuve sur « Just A Little Morte Time » d’une profondeur et d’une sincérité pleine d’émotion.

GREG NAGY

« Just A Little More Time »

(Independant)

Après s’être forgé une solide réputation avec le groupe Root Doctor il y a quelques années en tant que lead guitariste, GREG NAGY s’est légitimement lancé dans une carrière solo. Songwriter aguerri, il donne livre court à ses inspirations et « Just A Little More Time » est déjà son cinquième album sous son nom, depuis « Walk Than Thin Line », sorti en 2009. Solidement ancré dans son époque, l’Américain ne tourne pas pour autant le dos à la tradition et il conjugue Blues, Soul, Rock et R&B avec beaucoup d’authenticité et la même intensité.

Toujours très bien entouré par des musiciens aussi chevronnés que reconnus, GREG NAGY distille avec passion un Blues aux multiples facettes, qu’il va piocher dans des registres assez opposés. Avec sa voix de velours et son jeu fluide et limpide, il se livre à un double exercice sur « Just A Little More Time », à savoir mêler des reprises triées sur le volet, et parfois étonnantes, avec ses propres compositions. Et enregistré avec un groupe hors-norme, dont une section cuivre chaleureuse et d’une grande précision, l’ensemble est rayonnant.

Avec beaucoup de personnalité, GREG NAGY s’approprie des morceaux que l’on redécouvre sous un nouveau jour. Que ce soit « Rainy Night In Georgia » de Tony Joe White (1969), « I’m The Moon » de John Lee Hooker (1951) ou l’inattendu « Only Women Bleed » d’Alice Cooper (1975), le chanteur et guitariste leur offre une impulsion lumineuse sur des arrangements de grande classe. Et il régale aussi et surtout sur ses propres compositions (« Breaking Me », « Between The Darkness And The Light », le morceau-titre et « Big City »). Splendide !

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Musique celtique Pop

Kaz Hawkins : une perspective apaisante

On la sait authentique et sincère, alors lorsque que KAZ HAWKINS décide de renouer avec son héritage celte, c’est pour livrer une version sans far d’elle-même. Dans des atmosphères assez cinématographiques et même contemplatives à l’occasion, « Coming Home » s’ouvre sur un horizon lumineux et intimiste, malgré la richesse musicale de cette nouvelle réalisation. En se tournant vers son Irlande, la native de Belfast explore des contrées que ses fans vont découvrir, et qui lui sont finalement si naturelles.

KAZ HAWKINS

« Coming Home »

(EarlyBird Records)

Alors qu’elle est reconnue sur la scène Blues et Soul notamment depuis « Until We Meet Again », sorti il y a deux ans, et qu’elle a brillamment confirmé son talent avec le premier volet de « Live In Brezoi », dont on attend impatiemment la suite, la chanteuse nord-irlandaise s’offre une belle balade avec ce retour à ses racines. Pour autant, « Coming Home » n’est pas si dépaysant qu’il n’y parait. KAZ HAWKINS reste d’auteure et la compositrice que l’on connaît et sa voix, d’un registre à l’autre, domine les genres, les fait siens et impose sans mal son timbre unique.

Et si « Coming Home » a cette résonnance personnelle et familière, c’est probablement dû au fait que ces chansons ont en partie été écrites il y a 25 ans, tandis que de nouvelles sont venues se greffer pour composer un album de 15 morceaux qui forment une unité très spontanée. C’est à Berlin et entourée de ses collaborateurs Mathis Richter-Reichhelm et Michael Handschuch, que KAZ HAWKINS a redonné de l’éclat à des anciennes compositions, toute en faisant un parallèle judicieux avec les plus récentes. Une sorte de quête spirituelle, qui ne dit pas son nom et qui sonne juste.

Avec beaucoup d’émotion, « Coming Home » résonne comme une ode à la résilience, à l’amour et à l’espoir en faisant écho au parcours et à la vie de l’artiste. Musicalement, KAZ HAWKINS s’éloigne donc de la Soul et du Blues pour s’épanouir dans une ambiance qui, sans s’inscrire dans un répertoire traditionnel, libère de délicieuses saveurs celtiques. Sur des notes de violon notamment, le pays du shamrock s’offre des sonorités contemporaines dans de vastes paysages et une orchestration souvent poignante, des arrangements d’une délicate finesse et des textes d’une grande sensibilité. Somptueux !

Photo : Philip Ducap

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