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Americana Dark Folk International Roots Rock

Jay Buchanan : une sérénité rayonnante [Interview]

Incontournable frontman de Rival Sons depuis plus de 15 ans, JAY BUCHANAN a quitté un temps la bruyante civilisation pour s’isoler dans le désert de Mojave pour y trouver l’inspiration dans le calme. Très introspectif, « Weapons Of Beauty » révèle un tout autre visage du Californien, qui nous a habitué à livrer un Rock musclé et sauvage devant des foules denses avec son groupe. Très aéré, ce premier album solo s’aventure dans des sonorités Americana, teinté de Country et puisant ses fondations dans un Roots Rock américain interprété avec une précision d’orfèvre. Le chanteur, guitariste et compositeur est allé chercher ces chansons au plus profond de lui-même pour faire jaillir un disque magistral, délicat et profond. Les émotions, les sentiments et les paysages défilent et nous imprègnent de cette douceur apparente, qui émerge de cet écrin musical rare. Entretien avec un artiste passionné, passionnant et dont la vision de son art sort des carcans d’une industrie artistique qui étouffe.

– Ma première sensation à l’écoute de cet album a été de me dire qu’il te ressemblait beaucoup. « Weapons Of Beauty » est très personnel et on te découvre aussi dans un autre registre. Est-ce un projet que tu avais en tête depuis longtemps ?

Oui, c’est un projet auquel je pense depuis très longtemps. D’ailleurs, depuis ces dix dernières années, c’est même quelque chose à laquelle je pense tous les ans. J’ai cette intention de faire cet album gravé en moi, mais la vie s’est mise en travers à chaque fois. Il y a toujours quelque chose d’autre à faire, même quand tu sais très bien que tu n’as besoin de la faire ! (Rires)

– On est très loin du Rock puissant de Rival Sons et tu évolues cette fois dans un Roots Rock américain, proche de l’Americana et parfois même de la Country. Avais-tu l’envie de montrer une autre facette de te personnalité, ainsi que de ta propre culture musicale ? Ou est-ce plus simplement la musique dont tu rêves depuis longtemps ?

Je pense que c’est tout simplement la musique que je voulais faire. Je n’ai pas regardé les choses en fonction de ce qu’elle reflète de moi, ou pour montrer quelque chose d’autre de bien spécifique en termes de sonorités. La seule chose que je savais à partir du moment où est née l’idée de l’album, c’est que je souhaitais que la musique contienne beaucoup d’espace autour d’une bonne histoire et d’intervalles de vide, en quelque sorte. Je voulais écrire une musique qui évoque la patience. Tu vois, typiquement, le Rock’n’Roll n’a rien de patient, il y est toujours question d’immédiatement. Et il y a beaucoup d’informations dans un disque de Rock, parce qu’il y a aussi énormément de son en termes de volume et c’est précisément ce qu’il représente. C’est son essence. Et c’est aussi quelque chose que je suis habitué à faire. Avec cet album solo, j’ai voulu aller exactement à l’opposé.

– L’ensemble est assez apaisé, introspectif aussi et très serein. A son écoute, on a vraiment envie de grands espaces, tant il y a un aspect cinématographique et narratif qui renvoie à un univers très visuel. Est-ce aussi cette impression que tu as cherché en composant ?

Oui, absolument. C’est d’ailleurs l’environnement dans lequel je me suis mis et où j’ai plongé pour terminer la composition de l’album, au cœur du désert de Mojave. Je pense que cet isolement a été un précieux collaborateur pour moi, une sorte de co-compositeur. Il m’a aidé pour beaucoup de chansons de l’album. Etre isolé dans cet espace si vaste m’a permis de discerner aussi les fréquences que j’étais prêt à utiliser et la ligne instrumentale vers laquelle je voulais me diriger… dans une espèce d’économie de l’attention. Je pense que c’était très important pour moi de ne pas écraser l’auditeur, mais plutôt de lui offrir suffisamment d’espace pour sa propre introspection.

– Si tu ne joues pas sur la puissance comme avec Rival Sons, « Weapons Of Beauty » est d’une grande intensité. Bien sûr, la force de ta voix aide beaucoup, mais tu utilises aussi d’autres leviers. De quelle manière t’y es-tu pris pour faire émerger cette profondeur et cette émotion à travers des chansons apparemment plus calmes ?

(Silence)… Je pense qu’écrire depuis un endroit aussi particulier pour moi était la seule chose dont j’étais vraiment sûr dès le début en composant cette musique. Je voulais être sûr que ce que j’écrivais résonnerait très fort. Je pouvais simplement m’asseoir et écrire une chanson. Mais tu sais, François, ce n’est non plus nécessairement lié à un endroit spécifique. A la fin de l’interview, je pourrais très bien sortir de ce lieu qui me rend nerveux et le faire de la même manière. En fait, je devais trouver ces chansons, elles devaient naître et venir à moi d’une façon bien précise. Elles devaient résonner en moi d’une façon très spéciale. Quand j’étais dans le désert, j’ai vraiment écrit beaucoup de musique que personne n’entendra jamais. C’est une sorte d’exercice qui me permet de rester libre et créatif, flexible aussi et suffisamment ouvert pour que des chansons profondes viennent à moi.

– Il y a également une ambiance très romantique et sauvage sur tout l’album, qui se traduit par une sorte d’Americana un peu dark. Est-ce que cela a été un véritable exercice de style pour toi, ou au contraire l’album s’est écrit de manière très naturelle ?

Je n’avais pas d’histoire précise en tête, ni de concept particulier pour l’album. Il n’y avait pas vraiment de ligne directrice. Je pense que toutes ces années à tourner, puis le paysage dans lequel je me suis retrouvé dans le désert de Mojave, ont aidé à ce que les chansons viennent à moi naturellement. En ce qui concerne l’aspect Americana et de ballades Country, cela vient du fait que j’ai écrit une musique plus lente, plus axée sur le songwriting en mettant en avant les paysages sonores et l’histoire. C’est l’une des particularités et des qualités de l’Americana, c’est vrai. Et donc, j’ai voulu me trouver à travers cette écriture et ces récits, qui sont nichés dans cette dialectique. Finalement, tout s’est passé de manière très naturelle. J’ai trouvé tout ça en moi-même, de manière très instinctive. Rien n’était prémédité, ce n’était pas prévu, mais c’est venu de cette façon-là.

– Il est beaucoup question de sentiments et d’une sensation de nature sur l’album avec le désir de se reconnecter à des choses essentielles. Et l’un des thèmes principaux est aussi l’espoir, qui parcourt toutes les chansons. Trouves-tu qu’on en manque aujourd’hui ? D’une manière ou d’une autre ?

Je pense que l’espoir n’arrive jamais sans style et sans action, c’est-à-dire que c’est un outil qui fait partie d’une boîte à outils. Quand à la reconnexion… (Silence)… Je pense que rester calme est très important. Il faut se définir par nos propres actions, prendre le temps de réfléchir à vos propres pensées et se demander pourquoi on ressent tel ou tel sentiment. Et prendre aussi le temps d’examiner tout ça est très important, plutôt que toujours se précipiter et foncer tête baissée. Je pense qu’en se donnant l’opportunité d’avoir cette patience de faire ce travail d’introspection est ce qui peut apporter des réponses à des questions que vous ne seriez même pas prêts à vous poser. Si l’espoir est considéré sous cette forme, je sais que je vis dans l’espoir quotidiennement. Ce n’est pas juste une question d’optimisme, c’est un outil pragmatique, très utile et c’est une solution au final. L’espoir n’est pas seulement de savoir exactement que vous voulez. Le futur est demain, il n’est pas aujourd’hui. Il ne sera peut-être pas comme tu le souhaites, mais ça ne veut pas dire que tu ne l’apprécieras pas. Ça ne veut pas dire que tu seras heureux, non plus, c’est pour ça qu’il faut faire des projets.

– A l’écoute de « Weapons Of Beauty », je n’ai pu m’empêcher de penser au film et à la musique de « Into The Wild », signée Eddie Vedder, Il y a ce côté un peu dépouillé et acoustique, bien sûr, mais aussi une sorte de cri face à une société de plus en plus fragile. Est-ce quelque chose que tu avais aussi en tête en l’écrivant ?

Je pense que lorsque tu es profondément plongé dans une chanson, elle révèle ce pourquoi elle est faite, elle se révèle d’elle-même. Et quand bien même tu aurais un projet quand tu commences à écrire, une idée dans la tête, la chanson te le dira. Elle va révéler ses attentes en te donnant une idée de ce qu’elle va être et devenir. C’est très similaire à un enfant. Quand il naît, les parents pensent qu’elle peuvent façonner une personne. Mais c’est finalement l’enfant qui va vous leur montrer qui ils sont. Il va leur montrer leur vraie nature. Puis, il montrera la personne qu’il est et qu’il est né pour être, malgré tout ce qu’on aura essayé de faire pour le former de telle ou telle façon. L’enfant se développe par lui-même. Je pense que c’est la même chose avec une chanson, pour les meilleures en tout cas. J’en ai fait l’expérience. Une chanson comme « Weapons Of Beauty », par exemple, était là surtout pour exprimer les sentiments qui me submergeaient à une certaine époque, plutôt que de n’être que le calcul de quelque chose d’éloquent.

– En parlant de film, tu as participé au biopic « Sprinsgteen : Deliver Me From Nowhere ». Tu y joues d’ailleurs un rôle dont tu es proche dans la vraie vie. Comment as-tu vécu cette expérience, et t’a-t-elle donné des envie de cinéma ?

(Rires) Etre acteur ? Soyons sérieux, François ! (Rires) Non, l’expérience a été très, très amusante, mais on ne peut pas parler de performance d’acteur. J’ai été entouré de gens très talentueux comme le réalisateur et producteur Scott Cooper et c’était incroyable de travailler avec eux. Jeremy Allen White a un talent incroyable et c’était vraiment génial d’être à ses côtés, ainsi qu’avec mon frère de cœur Dave Cobb et les autres personnes qui étaient sur scène. C’était vraiment une très, très belle expérience ! Et en ce qui concerne la profession d’acteur, j’ai un agent et je reste ouvert à tout, bien sûr, car c’était vraiment marrant à faire. Mais être comédien, je n’ai pas vraiment eu à l’être sur le film. J’ai juste pris le micro et chanté quelques chansons sur scène. Et c’est quelque chose que je fais habituellement, en fait ! (Rires) Mais, blague à part, j’ai vraiment passé du bon temps.

– Pour en revenir à l’album, un mot tout de même sur le groupe qui t’accompagne et qui est composé du gratin des musiciens de Nashville. Tout d’abord, le lieu t’a-t-il paru évident par rapport au style du disque, de même de la présence de Dave Cobb à la production ?

Chacun d’entre-eux a été un choix naturel, car ce sont tous de très bons amis. Par exemple, pour le batteur et le joueur de pedal steel, nous jouons ensemble depuis que nous sommes enfants, nous avons grandi ensemble. Avec Leroy Powell et Chris Powell, nous avons fait nos premières armes ensemble dans des groupes de Blues, puis dans mon propre groupe quand j’étais beaucoup plus jeune. Donc, jouer avec eux a été quelque chose de très naturel, car ce sont des musiciens phénoménaux. Et puis, à l’autre guitare, il y a aussi JD Simo, qui est un monstre. Et ce qui est intéressant, c’est que je ne lui ai pas demandé de faire des solos incroyables ou des choses complètement folles. Je lui ai simplement demandé de jouer de la guitare acoustique, de nous détendre et de donner beaucoup d’espace aux chansons. Je pense que la virtuosité qui est vraiment à l’œuvre sur ce disque est l’entente que vous pouvez entendre sur l’aspect instrumental. Et c’est valable pour tout le monde, que ce soit Phil Towns au piano et à l’orgue, qui est génial, Brian Allen à la basse et également Dave Cobb qui a aussi joué beaucoup de guitares acoustiques. Mais tout cet aspect instrumental à proprement parler, cette virtuosité qu’on peut entendre et cette qualité dans le jeu viennent de la capacité et de la maturité de ces musiciens à se détendre. Ils ont vraiment été incroyables. Et enfin, nous avons enregistré l’album en Georgie, à Savannah. Ils ont tous fait le chemin depuis le Tennessee, depuis Nashville.

– Enfin, bien sûr, une petite question au sujet de Rival Sons. J’imagine que cet album solo va t’occuper un certain temps. Avez-vous déjà commencé à travailler sur le successeur de «Darkfighter » et « Lightbringer » sortis en 2023, ou pas encore ?

Oh oui, oui ! Tu sais, Rival Sons est supposé être en studio au moment où je te . Mais j’ai du annuler et reporter l’enregistrement, car je dois rester auprès de ma femme. Elle se bat actuellement contre un cancer et je me dois de rester à la maison à ses côtés. Donc, pas d’enregistrement, ni de tournée pour le moment. Je vais juste faire quelques concerts, notamment à Paris bientôt d’ailleurs ! Mais en ce qui concerne le groupe, nous avons composé le nouvel album et nous prévoyons de l’enregistrer dès que possible. Et ensuite, tu sais, nous repartirons en tournée comme nous le faisons toujours ! (Sourires)

L’album solo de JAY BUCHANAN, « Weapons Of Beauty », est disponible chez Thirty Tigers/Sacred Tongue Records et il sera en concert le 25 février aux Etoiles à Paris.

Photos : The Cult Of Rifo (1, 3), Matthew Wignall (2, 5).

Retrouvez les chroniques des deux derniers albums de RIVAL SONS :

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Atmospheric Black Metal Dark Folk

Saor : Highlands mysteries

Depuis les terres de Calédonie, l’ancien nom des territoires britanniques au nord du mur d’Adrien, Andy Marshall fait revivre une Ecosse reculée, perdue dans les brumes d’un héritage culturel conséquent et éternel. Entre le sacré et l’Histoire surgit le Black Metal atmosphérique de SAOR se parant d’attributs folks, celtes et pagan pour relater des fables épiques et transcendantales. « Amidst The Ruins » lance un appel au réveil au cœur des collines des Highlands. Un voyage hypnotique pour certains, initiatique pour d’autres…

SAOR

« Amidst The Ruins »

(Season Of Mist)

C’est au sein d’une Ecosse ancestrale que SAOR a bâti son Black Metal atmosphérique aux sonorités Folk et Pagan et ce sixième effort s’inscrit plus profondément encore dans un univers rugueux, d’où se détachent des mélodies envoûtantes. Andy Marshall, vocaliste et multi-instrumentiste, s’est donné cette fois des moyens plus conséquents pour faire ressortir l’âme celtique et gaélique d’« Amidst The Ruins ». Ici, la production est solide et le mastering signé Tony Lindgren apporte cette touche d’authenticité, qui manque trop souvent au registre. 

Car pour s’enfoncer de manière aussi immersive dans la culture et la tradition écossaise, il faut pouvoir la ressentir bien au-delà du maelstrom métallique dissonant habituel. L’ensemble doit être palpable et organique, ce que SAOR est parvenu à réaliser. Car, ici, c’est audible ! Pour autant, le successeur d’« Origins » n’est pas l’œuvre d’une one-man-band et le premier indice vient du son de la batterie de l’Espagnol Carlos Vivas, qui fait bien plus que marteler mécaniquement, en offrant souvent la direction à suivre avec des variations parfois étonnantes.

Déployé sur une heure, « Amidst The Ruins » ne compte que cinq morceaux, une belle affirmation des intentions du musicien à guider l’auditeur au cœur de ces paysages musicaux, qui deviennent de plus en plus vivants au fil des minutes. Dans cette nébulosité, ce sont les guest qui portent le flambeau d’une certaine luminosité comme la voix, le violon et l’uilleann pipe d’Ella Zlotos, le scintillant violoncelle de Jo Quail et les cordes d’Angela Moya Serrat, Miguel Izquierdo et Samuel C. Ledesma. SAOR pose de la modernité sur des thèmes lointains avec percussion.

Photo : David Ruff

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Americana Country-Rock Dark Folk

Olivia Wolf : vaincre les démons

Elle a cherché la guérison et le renouveau et c’est à travers sa musique qu’elle y est parvenue… et de très belle manière. Forcément très intime, la chanteuse américaine se fait conteuse sur un premier opus qui en dit long sur son talent. S’il s’en dégage une certaine froideur malgré le registre, OLIVIA WOLF montre beaucoup de force dans sa musique comme à travers ses mots. « Silver Rounds » possède un aspect conceptuel dû au sujet global, et pourtant chaque chanson garde un côté unique et surtout attachant.  

OLIVIA WOLF

« Silver Rounds »

(Independant)

Cataloguée parmi les artistes de Country Music, OLIVIA WOLF s’en détache pourtant grâce à un style assez singulier, qui se distingue de la scène actuelle américaine. Et ce premier album qu’elle sort en indépendant est d’une étonnante profondeur. Dans son propos tout d’abord, car la chanteuse a vécu une tragédie qui la guide tout au long de « Silver Rounds ». Elle a, en effet, lutté en son for intérieur pour faire face à la perte de son fiancé deux semaines seulement avant leur mariage. Un deuil qu’elle fait ici en musique avec beaucoup d’élégance et une grande pudeur face à cette épreuve de la vie.

Elle qui a grandi dans le nord de la Californie au son du Bluegrass , également nourrie de la richesse musicale des Appalaches, s’est créée un monde très personnel et ce sont les circonstances de ce destin qui se traduisent dans cette Americana sombre, langoureuse et à fleur de peau. Dépeinte comme une version féminine de Sturgill Simpson, OLIVIA WOLF mélange les styles et les ambiances avec une délicatesse de chaque instant. Très spirituels, ses textes traversent de sombres pensées, s’ouvrent à l’univers tout entier, questionnent sur l’inquiétude, l’acceptation et l’abandon avec un esprit rebelle chevillé au corps.  

Pourtant, « Silver Rounds » évite la tristesse et la lamentation avec finesse. Entre la lumière et l’obscurité, OLIVIA WOLF a trouvé la faille et s’y engouffre avec beaucoup d’émotion. Produit par Sean McConnell avec qui elle a co-écrit plusieurs morceaux, l’ensemble offre un relief saisissant, où elle passe d’une Americana très Bluegrass à des moments de Rock appuyés ou une Country-Rock captivante (« Cosmic Appalachian radio », « Lucky One », « Weed King », « Good Smoke Too », « Meet You At The Cross », « The Wild » ou « High Life » en duo avec Taylor McCall). L’imagerie est ici puissante et radieuse aussi.

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Dark Folk

Thee Old Night : une lueur apaisante

Dans un climat très minimaliste, le trio offre un style très organique, essentiellement acoustique, qui ne met pas très longtemps à captiver. En tout cas, entre la Caroline du Nord, le Michigan et la Virginie, la connexion est établie et ce petit côté ‘au coin du feu’ donne une dimension étonnante à cette première réalisation des Américains. THEE OLD NIGHT a parfaitement su créer un environnement assez éthéré et pourtant d’une grande richesse artistique. Un charme mélodique ensorceleur.   

THEE OLD NIGHT

« Thee Old Night »

(Firelight Records)

C’est une Dark Folk mélancolique et très attachante que présente THEE OLD NIGHT sur son premier effort éponyme. Et l’histoire du trio en elle-même n’a rien d’ordinaire, non plus. Le projet est né de l’imagination et de la créativité d’Erik Sugg, qui fut le temps de trois albums et d’un EP, le leader, chanteur et guitariste de Demon Eye. Aujourd’hui dissous, le combo de Rayleigh, NC, a laissé de très bons souvenirs aux amateurs de Heavy Doom et il est même à ranger aux côtés des légendes du registre.

Mais même s’il persiste toujours quelques touches doomesques chez le songwriter, c’est un tout autre chemin qu’il emprunte ici en plongeant dans ses racines musicales profondes, faites d’éléments psychédéliques, de Folk légèrement bluesy et de Country classique avec une noirceur enveloppante et, finalement, assez réconfortante. Car « Thee Old Night » n’a rien de lugubre et ne baigne pas non plus dans une tristesse absolue. Au contraire, il y a quelque chose de contemplatif et de méditatif chez THEE OLD NIGHT.

Et pour mener à bien cette nouvelle aventure, Erik Sugg a fait appel à la talentueuse violoncelliste Anne Polesnak. Elle apporte beaucoup de relief aux chansons grâce à un jeu de grande classe. Puis, c’est Kevin Wage Inge, rockeur dans l’âme, qui enveloppe de sa steel guitare et de claviers des ambiances assez atmosphériques, qui viennent compléter le spectre musical de THEE OLD NIGHT (« Precious Blood », « The River The Mountain », « Red Light Crimson », « Sibyl » et « Darling » avec l’irrésistible trémolo dans la voix). Envoûtant.

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Dark Folk Heavy Stoner Doom Stoner Doom

Moon Womb : transcendental

L’une des premières choses qui surprend chez MOON WOMB, c’est cette production à la fois rugueuse et sauvage, et pourtant très lumineuse, qui se caractérise par une volonté d’authenticité et d’une certaine pureté. La délicatesse presque vulnérable de la voix fait face à des distorsions guitaristiques où l’étrangeté musicale reste étonnamment familière et transcendante. Les Américains donnent le sentiment d’avoir totalement électrifié un registre acoustique pour lui donner du corps et le résultat est plus qu’ingénieux.   

MOON WOMB

« Moon Womb »

(Firelight Records)

Rangé derrière une étiquette Heavy Rock un peu étriquée, MOON WOMB fait partie de ses groupes complètement atypiques, qui semblent avoir un don inné pour désarçonner leur auditoire. Car sur ce premier album éponyme, les frontières stylistiques sont abattues pour laisser libre-court à l’inspiration du duo, qui nous embarque dans un périple musical contemplatif, globalement assez sombre, mais toujours pertinent et original. Ici s’entrechoquent Folk et psychédélisme sur fond d’ésotérisme et de magie.

Originaire de Woodland en Caroline Du Nord, Brandy (chant, batterie et cymbales) et Richard Flickinger (guitare et amplification) se sont créé un univers très personnel, composé de paysages sonores aux reliefs saisissants. Très organique dans le son, « Moon Womb » est guidé par la voix de sa chanteuse, qui n’a pas son pareil pour donner aux morceaux des aspects presqu’incantatoires avec une douceur enchanteresse. MOON WOMB se montre très intimiste dans l’approche et même assez minimaliste dans la composition.

Le tandem est en symbiose totale et si la voix semble ouvrir le chemin, la guitare baryton aux sonorités brutes et singulières donne le ton aux ambiances qui s’engouffrent dans des passages très sombres et atmosphériques. On est proches d’une Dark Folk où se mêlent contes de fées et folklore dans une ode à la nature. La lenteur des compositions de MOON WOMB libère d’étonnantes impressions de liberté et d’espace et des éléments empruntés au Drone, voire au Doom, se joignent à ce mélange artistique créatif et inattendu.         

Photo : Agatha Donkar Lund
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Dark Folk Progressif

Los Disidentes Del Sucio Motel : une spontanéité si naturelle

Depuis bientôt deux décennies, les Alsaciens n’ont de cesse de faire évoluer leur style au fil des albums et des EP. Tout en gardant un pied dans un Stoner Prog souvent proche d’un post-Rock/Metal insaisissable, LOS DISIDENTES DEL SUCIO MOTEL multiplie les expériences, et celle-ci n’est peut-être pas la plus évidente. Légers, fins et presque mis à nu, ses propres morceaux s’exposent sur « Breath » dans une lumière nouvelle et flottante, où l’acoustique se revêt de cordes, comme pour mieux souffler et livrer ses mélodies dans une Dark Folk somptueuse.  

LOS DISIDENTES DEL SUCIO MOTEL

« Breath »

(Klonosphere)

C’est devenu une bonne habitude et même la marque de fabrique de LOS DISIDENTES DEL SUCIO MOTEL que de sortir un format court entre deux albums. Deux ans après « Polaris », le groupe s’offre donc une petite respiration avec le bien nommé « Breath », qui présente d’ailleurs deux nouveautés dans la démarche du quintet. Tout d’abord, on a le droit ici à cinq reprises, quelque chose d’assez inhabituel, et surtout pour la première fois en version acoustique, laissant les gros amplis de côté. 

Lorsqu’une chanson est bien écrite, elle se décline sans mal sous à peu près toutes les formes. Tous les musiciens vous le diront. On peut donc, sans exagérer, dire que les morceaux de LDDSM sont très bien composés car, en mode acoustique, ils ne souffrent d’aucune lacune, tant le passage de l’électrique à l’unplugged est évident et coule de source. Pour autant, il ne faut pas imaginer que les Strasbourgeois ont simplement épuré leur jeu et leurs compos, c’est même presque l’inverse.

LDDSM est donc allé puiser dans son dernier opus pour trois morceaux, avant de remonter le temps avec « Z » issu d’« Arcane » (2013) et le titre « From 66 To 51 », qui figure sur « Soundtrack from The Motion Picture » (2010). Réarrangées et livrées dans une interprétation aussi originale que délicate, ces cinq chansons mettent en avant les guitares sèches, le piano et le violoncelle, preuve qu’elles ont une intemporalité certaine. Peut-être un peu nostalgique, on retiendra plutôt la grande qualité artistique du répertoire.

Photo : Benjamin Hincker

Retrouvez la chronique de « Polaris » :

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Dark Folk Doom Rock

Ockra : doomy Folk

C’est dans le studio d’un petit village près d’Hambourg qu’OCKRA s’est rendu pour l’enregistrement de son premier opus. Au-delà de bien porter son nom, la réalisation des Scandinaves se veut très personnelle et une manière pour le combo d’évacuer certains évènements qui les ont touchés durant la pandémie. Puissant et mélodique, « Gratitude » conjugue douceur, créativité et force.

OCKRA

« Gratitude »

(Argonauta Records)

Né sur les cendres de Sulphur Dreams, groupe de Stoner Metal de Göteborg, OCKRA mène dorénavant sa barque depuis début 2018 dans un registre légèrement différent, et plus en phase avec l’état d’esprit des musiciens, désireux de s’ouvrir d’autres portes musicales. Désormais en trio, ils n’ont pas renié l’esprit Doom qui les habitait, mais l’orientation est plus Rock et flirte même avec le folk et certains passages Americana.

Depuis leur premier EP en 2020 (« Infinite Patterns »), les Suédois ont franchi un nouveau cap avec « Gratitude », où ils se montrent très sereins, presqu’apaisés, mais sans pour autant désavouer l’essence-même du Doom. Pourtant derrière une certaine noirceur et une mélancolie ambiante, OCKRA laisse passer une lueur d’espoir et un faisceau lumineux, qui viennent éclaircir des compositions très travaillées et solides.

Outre le classique guitare-basse-batterie, du mellotron vient ponctuer les morceaux de « Gratitude » pour lui donner à la fois du volume et un côté aérien irrésistible. Les titres de ce premier opus sont relativement longs, ce qui laisse à OCKRA le temps de poser des atmosphères captivantes, grâce aussi à une voix claire très planante (« Weightless Again », « Tree I Planted », « Imorgon Här » et le génial « We, Who Didn’t Know »). Très original !

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Dark Folk post-Rock Progressif Rock

The Ascending : le temps de l’élévation

Cela fait maintenant quelques décennies que la Cité des Ducs, c’est-à-dire Nantes, fleurit de belles histoires musicales et montre une grande diversité à travers les groupes qui la représentent. C’est d’ailleurs presque devenu un gage d’authenticité. THE ASCENDING en est le parfait exemple et son premier opus éponyme offre des sensations très pertinentes sur notre époque, où l’ancrage humain et naturel prédomine. Une réussite totale.

THE ASCENDING

« The Ascending »

(Frozen Records/Klonosphere)

Tous issus de la scène Rock et Metal nantaise, les six musiciens qui composent THE ASCENDING n’en sont pas à leur coup d’essai. Et pour preuve, on y retrouve des membres de Stinky, Alan Stivell, Les Hommes Crabes, Tsar, 20 Seconds Falling Man ou Kaiser. Autrement dit, du beau monde qui s’est réuni au sein d’un projet en forme de collectif, et surtout guidé par une liberté artistique qui prend ici une dimension saisissante.

Forcément avec de tels parcours et venant d’horizons aussi différents et même parfois opposés, il est assez difficile de définir avec précision le style de THE ASCENDING. Mais au fond, est-ce bien nécessaire ? Pour mieux appréhender ce bel éclectisme, il suffit d’être curieux et de se laisser aller, voire se perdre, dans ce savoureux mix de Dark Rock, de Folk atmosphérique teinté de Garage, de Post-Rock, de violon et d’une touche progressive.

Même s’il ne compte que six titres, « The Ascending » offre une belle idée des contours musicaux à l’œuvre. Mené par une chanteuse, Jessica Delot, et deux chanteurs, Clair et Eddy Kaiser, on croise dans ce premier opus des moments de poésie (« Circles In The Same Sky ») comme des passages plus engagés (« Waiting A Storm »). THE ASCENDING libère une force organique dans laquelle on se laisse prendre (« The Ascending », « Herons »). Très généreux !

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Dark Folk Dark Gothic Neo-Folk

Lisieux : religieusement éthéré

Très enveloppant, ce nouvel opus des Français de LISIEUX joue sur des tonalités à la fois inquiétantes et d’un éclat intense. L’esthétisme de « Abide ! » se forge dans les détails, ceux de la subtile voix de sa chanteuse pleine de nuances et dans des arrangements où l’Electro se joint à l’acoustique des guitares comme une évidence. Folk, sombre et très mélodique, le quatuor montre un style aussi baroque qu’intemporel. Il suffit d’y consentir…

LISIEUX

« Abide ! »

(Throatruiner Records)

Original et d’une grande liberté artistique, le style musical de LISIEUX peut paraître déroutant pour peu que l’on ne soit curieux et ouvert s’esprit. Car, après immersion, les Toulousains s’avèrent d’une fraîcheur et d’une créativité très développée. L’univers du groupe s’articule autour d’un imaginaire où se croisent des ambiances liturgiques et médiévales, mais pas seulement. De quoi donc aiguiser la curiosité.

Formé en 2014 autour de Cindy Sanchez (chant) et Hugo Campion (guitare), le duo est devenu quatuor deux ans plus tard avec les arrivées de Michael De Almeida et Christèle Gaye, ouvrant ainsi le champ des possibilités. Très atmosphérique, LISIEUX se pose au croisement de la Dark et de la Néofolk, mâtinées d’un soupçon d’Electro-gothique. Et malgré ce spleen ambiant, « Abide ! » ne manque pas de luminosité.

Enregistré par le groupe lui-même et masterisé par Michael Lawrence (Ulver, Current 93), ce deuxième album saisit par l’enchevêtrement de sonorités acoustiques et électroniques. Les harmonies de l’orgue rendent souvent le propos austère ou grandiloquent, c’est selon, mais LISIEUX parvient toujours à rebondir en se livrant là où on ne l’attend avec délicatesse (« Lys Noir », « Abide ! », « Herb Harp », « Le Chant de Fer », « Déluge »). Ensorceleur !

Photo Alexandre Ollier