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Blues

Keb’ Mo’ : un regard inspiré

Très épuré dans la forme, KEB’ MO’ a réduit à l’essentiel son Blues si reconnaissable. Presque seul aux commandes, il nous conduit avec « The Breakdown » dans un écrin d’une grande sérénité. Très lumineux malgré la simplicité affichée, le songwriter se met presque à nu pour présenter sa vérité. Avec sagesse et sérénité, il capte ici l’attention comme rarement avec la classe qu’on lui connaît, et les prises de son et le mix sont d’une sobriété qui les rend étincelants. Les difficultés de la vie mènent parfois à de très belles choses, lorsqu’elles sont si bien mises en musique.

KEB’ MO’

« The Breakdown »

(Concord Records/Universal Music)

On a l’habitude de dire que le Blues est un concentré d’expériences vécues, qu’on y raconte des tranches de vie et des états d’âme et que c’est essentiellement de cela qu’il se nourrit. Avec ce nouvel album de KEB’ MO’ va encore plus loin, puisque les circonstances qui ont vu naître « The Breakdown » sont un peu hors-norme et surtout véridiques. En effet, le bluesman a composé ces nouvelles chansons après une période qui l’a bouleversé intimement. Ayant subi une opération à cœur ouvert qui l’a sauvé, mis fin à 20 ans de mariage et affronté d’autres profondes épreuves, le chanteur aurait pu tirer sa révérence… mais ce serait bien mal le connaître.

Alors, forcément « The Breakdown » a une saveur toute particulière et surtout une atmosphère que l’on a peu souvent l’habitude de rencontrer chez KEB’ MO’. L’ensemble est acoustique, de bout en bout, et seul à la guitare et au chant, il se dégage même à la première écoute une impression d’infinie tristesse. Mais c’est sans compter sur le Californien qui parvient à renverser la vapeur, dès lors qu’on se penche un peu sur les textes. La souffrance et le vague à l’âme ont leur place, bien sûr, mais il émerge également une touche d’espoir et d’envie de poursuivre l’aventure comme si de rien n’était. Extraire la beauté du pire, telle est la mission du Blues.

Du haut de ses 74 ans, de ses 50 ans de carrière et de ses cinq Grammy Awards, KEB’ MO’ s’offre une belle et touchante perspective sur sa vie, son mouvementé parcours personnel et notre monde actuel. On pénètre dans l’intimité du chanteur avec une douceur extrême et la sensation d’être à ses côtés en studio. Pour accompagner cette voix et ces délicats accords, quelques contributions du Soweto Gospel Choir et du sextet gospel Take 6 sont parsemées sur quelques titres, apportant une profondeur et un relief aussi discret que tout en feeling. « The Breakdown » est un disque particulier dans la discographie de l’artiste et il mérite une attention toute spéciale.

Photo : Rachel Deeb

Retrouvez la chronique de son précédent album, « Good To Be… » :

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Southern Rock

Sam Morrow : un air de liberté

S’il n’était pas aussi personnel, on pourrait penser que le Texan rend ici hommage aux pionniers du genre que sont le Allman Brothers Band ou Marshall Tucker. Presque hors du temps, l’énergie employée par SAM MORROW avance dans un élan brut, mais d’une grande finesse d’écriture comme d’interprétation. Assurée et pourtant assez discrète, sa voix porte des textes touchants, provocateurs, sans prétention et toujours justes. Enfin, « Southern Boogie » est aussi accrocheur que groovy.

SAM MORROW

« Southern Boogie »

(Copaco Records/Blue Elan Records)

Sorti en début d’été, « Southern Boogie » était passé entre les mailles de mes filet et c’eût été dommage de ne pas se faire l’écho de ce très bon album. Pour rappel, le natif d’Austin a sorti son premier album, « Ephemeral » en 2014, après être allé vivre un temps en Californie. Après ce rapide retour au Texas il y a trois ans, SAM MORROW est parti s’installer à Nashville, où il a clairement électrisé et dynamisé l’Americana Roots de ses débuts. Avec ce sixième opus, il plonge avec délectation dans le Southern Rock le plus authentique.

La fusion du Blues, du rock, de l’Americana et de la Country proposée par le songwriter n’est pas inédite, c’est vrai, mais il en ressort une saveur à la fois originale et familière. Et pour mener à bien son entreprise, SAM MORROW s’est entouré d’un groupe de très haut niveau. Matt Hubbard (claviers), Bryan McGrath (batterie), John Michael Schoepf (basse) et Joseph Wullard (saxophone) apportent toute leur virtuosité à la mise en relief de ce « Southern Boogie » aussi soigné dans le jeu que dans son enregistrement analogique si chaleureux.

Derrière une apparente décontraction, « Southern Boogie » se démarque aussi par le nombre imposant de guitaristes qui œuvrent sur ces dix morceaux. Ricky Ray Jackson, Damon Atkins, Eli Wulfmeier et Leroy Powell sont de la partie, et les chœurs de Tameca Jones et de Paice Plaisance offrent toute la lumière nécessaire à l’éclat de ce nouvel effort. SAM MORROW signe probablement son disque le plus abouti et le plus complet (« Cruisin’ », « Lucretia », « South Texas Women », « Saturday Night », « Juanita », « Wedding Ring »). Incontournable.

Photo : Leddo

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Blues Soul Southern Blues Rock

Ruthie Foster : a spiritual joy

C’est une sorte de célébration de la joie et de la vie que présente la chanteuse et guitariste avec ce « Just Say Yes », qui met en avant sa puissance vocale et toute la délicatesse de son approche Soul et Gospel du Blues. Avec une touche Rock, un son organique et moderne, RUTHIE FOSTER réinvente une certaine tradition, bien aidée en cela par un jeune couple de musiciens confirmés, inspirés et ayant grandi avec une culture musicale également très sudiste. Et le résultat est flamboyant.

RUTHIE FOSTER

« Just Say Yes »

(Sun Records)

Récemment auréolée d’un Grammy Award pour son album « Mileage » (2024), RUTHIE FOSTER a renouvelé sa confiance à Tyler Bryant de The Shakedown pour la production et la composition de ce quatorzième opus, enregistré dans le propre studio du musicien à Nashville. D’ailleurs, cette fois encore, l’accent est mis sur les guitares, puisqu’on y retrouve Rebecca Lovell, sa femme également partie prenante à l’écriture, ainsi que sa sœur Megan seconde moitié de Larkin Poe, aussi présente sur le titre « Come On Up », qui rayonne de toutes parts.

Ecrit à trois, il faut reconnaître que les parties instrumentales sont incroyables. Porté par un groove enveloppant et chaleureux, par les notes de l’orgue Hammond de Michael Webb et par les harmonies des cordes et de la slide, « Just Say Yes » est d’une énergie positive à chaque instant. Mais c’est bel et bien la voix de RUTHIE FOSTER qui illumine l’ensemble. La Texane est tout simplement phénoménale et semble même, à 62 ans, au sommet de son art. Elle fait bien plus que d’interpréter ses chansons, elle les incarne littéralement.

Entre Southern Rock, Soul, Country et Blues plus classique, « Just Say Yes » est une balade apaisante dans le Sud américain et quand RUTHIE FOSTER laisse sa guitare pour le piano, l’instant devient magique (« Sitting Still »). Et là où l’artiste prend sa véritable dimension, c’est lorsqu’elle se fond dans ce Gospel Blues, où elle s’affiche en vraie patronne de ce genre typique de son Texas. Très variée et bien relevée, cette nouvelle réalisation est l’expression-même de la musique roots américaine contemporaine (« Thank You », « Hold On », « Tangled »). Incomparable !

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Blues R&B Soul

Steve Cropper & The Midnight Hour : brother forever

Bien plus qu’un emblématique guitariste de studio qui a posé ses accords sur des hits planétaires devenus intemporels et entrés dans le patrimoine musical mondial, STEVE CROPPER nous fait de nouveau vibrer avec cet album posthume qui le voit entrer dans la postérité. Ayant eu la possibilité de l’écouter quelques jours avant sa mort, il était fier et d’un enthousiasme communicatif au sujet de ce nouvel opus, qui vient clore un parcours fantastique. C’est donc une page qui se tourne avec ce « Watching The Tide » lumineux.

STEVE CROPPER & THE MIDNIGHT HOUR

« Watching The Tide »

(Provogue) 

Avec la disparition de STEVE CROPPER en décembre dernier, c’est tout un pan de l’Histoire du Blues, de la Soul, du R&B et du Rock qui s’en est allé. Originaire du Missouri, le guitariste, compositeur, producteur et ingénieur du son a longtemps été un pilier des studios Stax et a participé aux grandes heures notamment d’Otis Redding, Sam & Dave et The Blues Brothers, dont il fut de tous les classiques. Rarement démonstratif, ce sont sa précision et son feeling qui ont écrit sa légende… et elle n’a pas fini de nous hanter sur ce « Watching The Tide ».

Collaborateur de prestige, STEVE CROPPER a aussi mené, plus discrètement, une carrière solo constituée d’une bonne douzaine de réalisations, dont « Friendlytown » sorti en 2024. Peu après, c’est au mythique studio RCA C à Nashville qu’il était allé enregistrer « Watching The Tide ». Composé avec Jon Tiven, également producteur du disque, et le chanteur de son groupe THE MIDNIGHT HOUR, Roger C. Reale, il est une dernière fois entouré de la crème de la crème pour un résultat éblouissant, chaleureux et aussi authentique que virtuose.

Sur cet ultime effort, on retrouve la chanteuse Ana Grosh (« Here & Gone », « Stand Right Here »), Nioshi Jackson à la batterie et l’ingénieur du son et claviériste Eddie Gore sur des compositions au groove unique et à la fluidité exceptionnelle. Musicien partageur, STEVE CROPPER accueille également quelques guests de renom comme Eric Clapton (« Ticket First »), Brian May et Billy Gibbons ensemble sur « My Angels Are Calling », puis ce dernier seul sur « Stand Right Here ». Décédé à 84 ans, le musicien laisse une splendide discographie et s’offre un final magistral.

Photo : Michael Wilson

Retrouvez la chronique de « Fire It Up » :

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International Southern Rock

Parker Barrow : the beautiful escape [Interview]

Trois ans après un premier album, « Jukebox Gypsies », qui les a fait émerger de la bouillonnante scène de Nashville, les desperados de PARKER BARROW ont pris du volume et de l’assurance. Toujours ancré dans un Southern Rock aux riffs ravageurs et aux envolées d’orgue captivantes, le groupe emmené par le couple Megan Kane à l’incroyable puissance vocale et Dylan Turner, derrière les fûts et à la composition, poursuit son ascension de belle manière. Suivant également les codes modernes de l’industrie musicale tout en conservant une approche très roots, le sextet a enchaîné les singles avant de livrer « Hold The Mash », un deuxième opus qui compile leurs compositions de ses dernières années. Une bonne occasion pour en parler avec son batteur et fondateur.

– Tout d’abord, près de huit ans après sa formation, PARKER BARROW en a fait du chemin entre de nombreux concerts, deux albums et un EP entre les deux. Pour vous suivre depuis « Jukebox Gypsies », je trouve votre progression assez incroyable. Avez-vous senti un point de bascule dans votre jeu à un moment donné, ou est-ce une évolution très naturelle pour vous ?

Je pense que l’évolution a été très naturelle. Megan et moi avons commencé toutes les deux il y a presque huit ans, et depuis, nous avons eu la chance d’accueillir de nombreuses personnes incroyables dans le groupe. Chacune apporte sa propre touche musicale, enrichissant en quelque sorte les sonorités que nous avions en tête depuis des années.

– L’an dernier, votre EP « Hold The Mash » avait conforté le bel élan pris depuis vos débuts. Pourquoi aviez-vous décidé de ne sortir qu’un format court plutôt qu’un album complet ?

C’est la réalité d’aujourd’hui, avec le streaming musical. On reste nostalgiques de l’album dans son format et de la possibilité d’offrir à l’auditeur l’opportunité de découvrir notre musique sous cette forme. Mais avec le streaming et les différentes façons d’écouter de la musique, il est important de sortir régulièrement des titres pour maintenir l’intérêt du public.

– Ce deuxième album porte d’ailleurs le titre de votre EP et il est complété de trois nouveaux morceaux, dont la reprise des Black Crowes «  My Morning Song ». Pourquoi vous êtes-vous précipités ainsi ? Vous sentiez qu’il fallait profiter de la belle dynamique en cours, à moins qu’il vous paraissait peut-être incomplet ?

Je ne crois pas que nous nous soyons sentis pressés. Par ailleurs, « My Morning Song » est un incontournable de nos concerts depuis des années et nous savions que nous voulions inclure une reprise sur cet album, alors ça nous a semblé tout à fait naturel.

– D’ailleurs, l’essentiel des chansons de « Hold The Mash », c’est-à-dire l’EP inclus, est sorti en singles. Est-ce qu’aujourd’hui le format de l’album vous paraît obsolète compte tenu de l’impact des plateformes numériques dans les habitudes d’écoutes, même si celles-ci sont aussi d’une certaine façon biaisées ?

Je pense que les albums ont encore toute leur place. C’est pourquoi nous avons réuni les titres sortis en singles et sur l’EP dans un album. Comme je te le disais, nous adorons l’idée de l’album et ce qu’il représente pour nous, en tant que groupe et aussi en tant que fans de musique.

– La composition et l’enregistrement des nouveaux morceaux complétant l’album se sont faits durant ces derniers mois, j’imagine. Est-ce que vous avez changé quelque chose dans votre fonctionnement après vos expériences précédentes ?

En fait, nous n’avons pas vraiment de processus standard. Chaque chanson est unique et se doit d’être traitée comme telle. Nous ne nous focalisons pas sur le processus. Nous laissons la chanson s’exprimer et se développer naturellement.

– Le choix de cette reprise des Black Crowes est très cohérent et parfaitement en phase avec votre univers musical, puisqu’elle associe les racines du Southern Rock et la modernité de la nouvelle génération. Est-ce pour cette raison que vous l’avez choisie, et aussi parce que c’est unechanson que vous jouez régulièrement en concert ?

Oui, c’est un morceau qu’on joue depuis des années. On trouve qu’il met vraiment en valeur toutes les facettes de notre groupe : les duels entre les guitares et l’orgue et bien sûr la voix de Megan. C’est un morceau qui change toujours l’atmosphère et l’ambiance de nos concerts. On adore tous le jouer ensemble.

– Est-ce qu’avec le recul depuis l’EP, vous pensez que « Hold The Mash » représente aujourd’hui toutes les facettes de PARKER BARROW ? Et avez-vous justement profité du fait que ce soit votre deuxième album pour expérimenter plus de climats, car il est très varié au final ?

Je pense que « Hold The Mash » résume parfaitement où nous en sommes en tant que groupe actuellement. Je crois que c’est ce qu’on essaie de faire avec n’importe quel album : créer une trace tangible de nous-mêmes, un témoignage de notre évolution en tant que groupe. A mon avis, « Hold The Mash » y parvient parfaitement.

– Enfin, vous êtes basés dans la très foisonnante cité de Nashville. Est-ce pour cette raison que vous restez toujours indépendants ? Face aux nombreux groupes présents, un label ne vous serait-il pas utile pour vous imposer dans cette jungle musicale très débridée ?

Nous avons tendance à nous concentrer uniquement sur ce que nous pouvons contrôler : notre attitude et nos efforts. Nous n’accordons pas beaucoup d’importance au reste. Actuellement, notre travail consiste à composer une musique qui nous ressemble et que nous prenons plaisir à créer et à jouer. Nous avons la chance de pouvoir le faire et nous en sommes pleinement conscients. Si un jour nous sentons qu’un élément extérieur à notre activité actuelle pourrait nous aider à atteindre cet objectif, nous l’explorerons, mais pour l’instant, ce n’est pas notre priorité.

Le nouvel album de PARKER BARROW, « Hold The Mash », est disponible sur le site du groupe, tout comme les billets de leur prochaine tournée en Angleterre, qui débutera le 25 novembre : www.weareparkerbarrow.com

Photos : Ryan Alexander (1, 3) et Joe del Tufo (4).

Retrouvez aussi les chroniques de leurs précédentes réalisations :

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International Rock Hard

Jasmine Cain : the way to rock [Interview]

En plus de vingt ans et à travers huit albums, la chanteuse et multi-instrumentiste américaine a su non seulement se forger une solide réputation sur disque comme en concert, mais aussi imposer un style enveloppant un Rock vaste et fédérateur, aux frontières du Hard Rock. Tenant aussi la basse sur scène, c’est sur un groove massif et avec une voix puissante qu’elle emmène ses musiciens et son public sur des morceaux aussi mélodiques que percutants, et toujours emprunts de vérité. Authentique et directe, JASMINE CAIN passe une grande partie de sa vie sur la route et cela s’en ressent dans son écriture. Rencontre avec une artiste complète, indépendante, joyeuse et sans fard.

– Tout d’abord, j’aimerais que tu me définisses ton style, car c’est un Rock dans lequel on retrouve beaucoup de choses. Et puis, il  y a aussi une forte empreinte féminine. J’ai presque l’impression que c’est même le plus important, non ?

Ma musique est essentiellement du Rock mélodique, porté par des mélodies entraînantes et des histoires authentiques. J’écris à partir de mes expériences de vie, qui capturent les joies, les peines et tout ce qui se trouve entre les deux. Elle est faite pour être ressentie autant qu’écoutée. Personnellement, le fait d’être une femme n’est pas un thème central de mon écriture. Je veux que mes chansons parlent à tout le monde.

– D’ailleurs, ce qui te caractérise aussi, c’est une forte personnalité et une attitude sans compromis. Cela a commencé avec ton arrivée à Nashville en provenance du Dakota du Sud il y a plus de 20 ans et où tu t’es imposée. La ville a aussi beaucoup changé, tout comme l’industrie musicale qui y est très concentrée. Comment y as-tu fait ta place ?

Il y a vingt ans, déménager à Nashville pour poursuivre une carrière dans le Rock paraissait un peu étrange. Mais je suis vraiment contente d’avoir fait ce choix, car cela m’a permis de participer dès le début à la construction de la scène Rock locale et de m’implanter durablement dans la ‘Capitale de la Musique’. Ces dernières années, la ville a beaucoup changé avec l’arrivée de gens venus de partout, qui n’apprécient pas forcément ce qui faisait son charme.

– Et puis, l’une de tes autres particularités est d’être l’une des premières femmes à être coutumière des rassemblements de bikers. En tant que pionnière, comment est née ton attirance pour cette communauté a priori très masculine ?

C’était incroyablement difficile à mes débuts dans les événements de bikers. J’ai dû faire face à beaucoup d’irrespect de la part d’autres groupes qui n’appréciaient pas que j’empiète sur leur territoire, et il était très difficile de gagner le respect du public, car c’était tellement inhabituel. En coulisses, je retrouvais mes affiches profanées et déchirées. J’ai choisi de rester digne et de me concentrer sur l’avenir, car je savais que dans cinq ans, ils seraient toujours sur la même voie et que je serais la tête d’affiche de ces concerts. Ces événements avaient désespérément besoin de quelque chose de nouveau et d’exubérant, et je savais que je pouvais l’apporter… (Sourires)

– Tu as donc ce caractère bien trempé que l’on retrouve jusqu’au titre de ton huitième album, « Attitude Is Everything ». Est-ce que tu te retrouves dans le monde actuel de la musique, qui semble assez loin de tes valeurs ?

Je ne me compare pas à la scène musicale actuelle. Je me compare à ce que j’étais hier pour évaluer mon évolution. Tant que je progresse, je considère cela comme une réussite. Je refuse de suivre les tendances éphémères et de me laisser entraîner dans cette course effrénée. Je veux composer une musique qui a du sens et qui me touche, et si par hasard elle trouve un écho chez d’autres, comme cela semble être le cas, j’en suis ravie ! (Sourires) Mes valeurs sont à la base de ma réussite et de mon activité, et je leur resterai toujours fidèle.

– A ce sujet, tu as sorti le single « Hurt » en mars dernier et il fait suite à une prise de position forte, qui a même créé une polémique en lien avec le magazine « Easyriders ». C’est une chanson très engagée. Que s’est-il passé pour que tu te sois sentie obligée de réagir de cette façon et en musique ?

J’ai été profondément déçue par la position du magazine ‘Easyriders’ concernant un article. Ce n’était un secret pour personne qu’ils avaient lancé ma carrière à mes débuts. John Green, le patron de la partie événementielle, m’avait donné l’opportunité de réaliser de grandes choses que je n’avais pas forcément méritées. Grâce à sa confiance en moi, en ma capacité à assurer un spectacle impeccable jour après jour et à gérer seule le rythme effréné des tournées, j’ai acquis une notoriété nationale et je me suis constituée une solide base de fans en quelques mois, chose qui m’aurait pris des années toute seule. Il était généreux et bienveillant, et je l’admirais beaucoup pour sa bonté envers les autres. Il est décédé il y a plusieurs années.

Le magazine était une entité indépendante et, impressionnés par le succès des spectacles, ils ont décidé de me consacrer un article dans leur numéro de juin 2006. C’était l’une des premières fois qu’un artiste musical apparaissait dans le magazine ‘Easyrider’… Une véritable révolution ! (Sourires) Imaginez donc ma joie lorsque les nouveaux propriétaires ont voulu me consacrer un autre article 20 ans plus tard ! C’était un moment symbolique pour moi et j’étais ravie. L’interview était terminée et il ne manquait plus que la séance photo. J’avais choisi de travailler avec la fabuleuse photographe Allison Lynn à Tampa et de mettre en avant la ‘Triumph’, voiture primée de Jared Weems, sur les photos. Avant même de recevoir les photos, j’ai appris que le nouveau propriétaire, Keith ‘Bandit’ Ball, avait publié une story sur Facebook faisant l’apologie de la pédophilie. J’ai été vérifier l’information moi-même et je l’ai vue. Ensuite, l’un des rédacteurs lui a demandé s’il approuvait cette publication, car si c’était le cas, il ne pouvait plus travailler pour lui. Sa réponse a été : « Au revoir ».

C’était tout ce que j’avais besoin de savoir : je devais m’éloigner le plus possible d’’Easyrider’ avant d’être entraînée dans cette histoire. C’était choquant et très décevant. J’ai sorti « Hurt » quelques semaines plus tard pour boucler la boucle. Ça me brise le cœur de voir cet empire devenir ce qu’il est devenu. John Green aurait été déçu lui aussi. Le magazine ne sera peut-être bientôt plus là, mais cette chanson, elle, restera toujours.

– A ce sujet, « Attitude Is Everything » est sorti en 2024 et l’inédit « Hurt » il y a quelques mois. Est-ce que tu travailles en ce moment sur ton nouvel album ?

Les albums studio se font rares ces temps-ci. Tout le monde veut de la musique tout de suite et la préparation d’un album est très chronophage. Je vais donc privilégier des sorties plus fréquentes, sans forcément construire à un album. Beaucoup de singles et d’EPs aussi. On commence généralement à travailler dessus à l’automne, une fois la tournée d’été terminée. Comme je suis en tournée toute l’année, il faudra donc prévoir des plages horaires dédiées à l’écriture et à l’enregistrement, dès que j’aurais quelques jours de congés… (Sourires)

– Outre tes prises de position, il y a aussi beaucoup d’humour dans ta démarche artistique et je pense notamment à « Evil Disco » et « Stupid Pop Song », deux morceaux assez ironiques de ton dernier album. Est-ce important aussi pour toi d’apporter un peu de légèreté à ton répertoire ?

Je plaisante sur tout. J’essaie de ne rien prendre trop au sérieux dans la vie, car il faut en profiter sinon on devient morose en permanence. J’ai la chance d’être entourée de musiciens formidables, qui rient sans cesse. Ça allège la vie, même dans les moments difficiles. J’adore notre sens de l’humour, il est contagieux ! (Rires) On veut que les gens s’amusent avec nous. On se moque de nous-mêmes sur scène, on dit et on fait des choses ridicules juste pour le plaisir. On a tous commencé la musique par plaisir et on compte bien que ça continue comme ça ! (Sourires)

– Tu es compositrice et aussi multi-instrumentiste. Pourtant, tu as choisi la basse pour la scène. Quel est ton lien et ta relation avec cet instrument ? C’est une histoire de groove ?

Je ne crois pas avoir choisi la basse. C’est plutôt elle qui m’a choisi. En grandissant, je jouais de la guitare rythmique, ou d’autres instruments, dans des groupes et il y avait toujours un imprévu qui empêchait le bassiste de jouer. Du coup, je devais prendre sa place. C’était tellement fréquent que j’ai fini par m’y consacrer pleinement pour ne plus avoir à m’en soucier. Au fil des années, des professeurs m’ont conseillé d’abandonner la basse et de me concentrer sur le chant, mais elle est devenue presque une extension de moi-même. Je l’utilise autant comme un accessoire que comme un instrument. Je ne suis pas une bassiste virtuose, mais mon jeu est solide et c’est ce qui nous unit. J’aime aussi le fait de pouvoir emmener le groupe dans une direction expérimentale en plein morceau, si l’envie me prend d’essayer quelque chose. Avoir un instrument me permet d’improviser sur scène. Et c’est justement ce qui rend les concerts si intéressants : ils ne se ressemblent jamais ! (Sourires)

– Par ailleurs, ton dernier album se conclue avec « The Toast (Pub) », une chanson à l’esprit et aux sonorités Country. Est-ce une sorte d’hommage à Nashville, qui a accueilli et où tu as réellement pris ton envol ?

A l’origine, je rêvais d’être chanteuse de Country. Mes racines sont profondément ancrées dans cette musique. J’ai grandi en chantant des chansons de cow-boy pour mon père et dans le groupe Country de mon frère. Après le lycée, j’ai chanté du Bluegrass dans un spectacle familial pendant un été… j’ai même appris à yodler ! (Rires) J’ai participé à des rodéos et débourré des chevaux durant l’été. Je suis partie à Nashville en pensant devenir la version Rock’n’Roll de Gretchen Wilson, mais le destin en a décidé autrement ! (Sourires) J’écris toujours dans un esprit Country, car il est indéniable que trois accords et la vérité restent les maîtres mots. Je suis une fille simple dans un monde complexe… (Sourires)

– Enfin, tu seras chez toi à Sturgis en ce moins d’août. Est-ce que les concerts dans ta ville d’origine ont une saveur particulière pour toi ?

Oui, c’est vrai ! (Sourires) On a parlé de ce moment symbolique et c’est quelque chose que je ressens chaque année en rentrant chez moi. Je revois les membres de mon groupe avec qui j’ai joué dans ces petits bars enfumés, et ils me regardent comme si j’avais gagné au loto ! (Rires) Je suis vraiment heureuse de les revoir tous. Ils m’ont façonné. Ils n’ont peut-être pas perçu ce dont j’étais capable à l’époque, mais ils me voient maintenant et je leur suis toujours reconnaissante de venir à mes concerts. J’ai travaillé dur pour en arriver là, et cette fierté d’appartenir à ma ville natale est indéniable… (Sourires)

Le dernier album de JASMINE CAIN, « Attitude Is Everything », ainsi que ses autres productions, sont disponibles sur le site de l’artiste : https://jasminecain.com/

Photo : Chuck Arlund Photography (3)

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Hard Rock Southern Blues

Jared James Nichols : l’embrasement

Intense, brut et virtuose, le jeu de JARED JAMES NICHOLS englobe à la fois la densité du Hard Rock, les saveurs du Blues et une atmosphère Southern. Six-cordiste accompli et frontman assuré, il multiplie avec naturel et beaucoup de classe les ambiances, tout en affichant une forte identité artistique. Avec « Louder Than Fate », il laisse à nouveau éclater tout son talent avec une impression de facilité assez déconcertante. Sensible et dévastateur, son charisme et son écriture sont toujours aussi renversants.

JARED JAMES NICHOLS

« Louder Than Fate »

(Frontiers Music)

Depuis ses débuts en 2015 avec « Old Glory & The Wild Revival », le guitariste et chanteur du Wisconsin, aujourd’hui basé à Nashville, réalise un sans-faute. L’an dernier, il avait brillé sur le titre « Borderline » extrait de l’EP éponyme de Hollow Souls, le nouveau projet de Kris Barras. Et il se fit remarqué aussi sur les album de Mark Morton de Lamb Of God et sur celui d’Elegant Weapons. Depuis, JARED JAMES NICHOLS a présenté quatre morceaux de « Louder Than Fate », son quatrième album (« Runnnin’ Hot », « Killing Time », « Pretend » et « Ghost »). Et vu leur qualité, le reste de cet opus commençait a nourrir beaucoup d’impatience.

Ayant toujours navigué entre Hard Rock et Blues Rock avec une touche 70’s, il a su forgé un son très personnel et organique, toujours en gardant les deux pieds solidement ancrés dans son époque. Alors, très intelligemment, JARED JAMES NICHOLS a fait appel à deux producteurs qui se complètent à merveille sur ce « Louder Than Fate » : Jay Ruston (Anthrax, Amon Amarth, Steel Panther) et Roger Alan Nichols (Larkin Poe, Tyler Bryant & The Shakedown). Et leur complicité fait littéralement briller cette nouvelle réalisation. Un juste milieu entre une rudesse aux portes du Metal et la chaleur du Blues.

C’est donc dans un Power Blues costaud et fondé sur des riffs colossaux et des solos électrisants que nous embarque JARED JAMES NICHOLS. Très authentique, son jeu est aussi percutant qu’attachant et il parvient sans mal à distiller ses émotions sur des titres efficaces, certes, mais toujours sincères (« Let’s Go », « Way Back », « Bending Or Breaking », « Dust’n’Bones »). Et ce qui est particulièrement notable ici, c’est que le songwriting repose autant sur des parties de guitare très soignées que sur le chant et les textes. Une fois encore, le musicien frappe fort et devrait ravir autant les amoureux de Hard Rock pur et dur que les amateurs de sonorités plus sudistes.

Photo : Eric Ahlgrim

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Hard Rock Sleaze

Too Hot For Leather : ready to rock

D’une vitalité franchement réjouissante, cela fait maintenant deux ans que TOO HOT FOR LEATHER a émergé de la cité de la Country Music à grand renfort de solides guitares et sur un rythme effréné. Massif et mélodique, « Superhero Wannabes! » nous emporte dans un tourbillon globalement Hard Rock, mais aux multiples variables. Guidé par son intenable chanteuse, le combo se présente avec un nouveau format court, auquel il est bien difficile de résister.

TOO HOT FOR LEATHER

« Superhero Wannabes! »

(Independant)

Enjouée et hyper-Rock’n’Roll, l’aventure du quatuor a réellement commencé en juillet 2024, date à laquelle il a présenté son tout premier single, « Show Me What You’ve Got », un titre entêtant et ravageur. Originaire de Nashville, TOO HOT FOR LEATHER fait partie de cette nouvelle génération qui distille sa musique au compte goutte sur les plateformes, et qui semble peu préoccupée par le fait de sortir un album. Avec « Superhero Wannabes! », c’est donc un EP qu’il propose, lequel inclut d’ailleurs « Beef Stew » et « Doubt », sortis précédemment.

Héritier direct de la scène Hard Rock et Sleaze américaine, et avec un soupçon Punk Rock californien dans l’énergie et l’attitude, le groupe laisse paraître une sensation de légèreté en contraste avec la puissance affichée. TOO HOT FOR LEATHER s’amuse et distille sa bonne humeur à travers des riffs musclés, une rythmique percutante et sa frontwoman porte le tout avec une certaine désinvolture, mais aussi beaucoup de sérieux. Car, les sept chansons de cet EP, le deuxième, sont très en place et l’excellente production ne doit rien au hasard, non plus.

Sur une petite demi-heure, la formation du Tennessee se fait vraiment plaisir et l’aspect très dansant et festif de son Rock est un véritable remède à la morosité. A la fois envoûtante, magnétique et fédératrice, Shannon Sperl se montre irrésistible et surprend même par sa large palette vocale, comme sur la ballade piano-voix, « Father’s Daughter », qui clot « Superhero Wannabes! ». Littéralement taillé pour la scène, le répertoire de TOO HOT FOR LEATHER devient vite addictif (« Super Hero », « Kid Again », « All Talk »). Le Rock est plus vivant que jamais !

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Blues Rock

Garret T. Willie : des épaules de géant

Avec une présence qui en impose et beaucoup de caractère, c’est entouré d’une formation de cadors du Tennessee que GARRET T. WILLIE signe un nouvel album, sur lequel il se montre redoutable. « Bill’s Cafe » est l’œuvre d’un gamin de province inspiré et sûr de lui. Très bon six-cordiste et doté d’un talent vocal naturel, le Canadien affiche déjà un sens du Blues Rock très personnel et déploie son âme avec une grande honnêteté, ce qui le rend souvent poignant. Une sensibilité rugueuse et attachante.

GARRET T. WILLIE

« Bill’s Cafe »

(Gulf Coast Records)

Tirant le titre de son nouvel opus du nom du café-billard de son grand-père, le jeune musicien semble rendre hommage à ses racines. Membre de la nation Kwakwaka’wakw au Canada et originaire d’Alert Bay sur l’île Cormorant en Colombie-Britannique, GARRET T. WILLIE fait pourtant le grand saut en quittant la région de Vancouver pour les studios de Nashville. Un saut dans l’inconnu pour celui qui s’est fait connaître avec « Same Pain » il y a trois ans, mais à qui la présence Tom Hambridge (Buddy Guy, Susan Tedeschi, Christone ‘Kingfish’ Ingram) donne des ailes.

Sous la houlette d’un tel producteur, le talent du guitariste-chanteur prend une réelle ampleur et on le sent totalement libéré sur cet explosif « Bill’s Cafe ». Indomptable et sincère, GARRET T. WILLIE offre la pleine puissance de son jeu. L’aspect brut et direct de son Blues Rock envahit chaque morceau avec un intensité assez rare chez un artiste de seulement 25 ans. Sa voix rauque et grave lui confère une autorité naturelle dans son approche et son côté Rock prend très souvent le dessus, libérant des titres taillés dans la pierre.

Avec déjà des allures de vieux baroudeur, il fait le lien entre ZZ Top et AC/DC en y apportant toute la fougue de sa courte expérience. « Bill’s Cafe » est clairement débridé et GARRET T. WILLIE électrise ses compositions grâce à un style insaisissable et très live. Percutant et incisif dès « Hypnotist » qui ouvre les festivités, cette deuxième réalisation est aussi portée par un groupe de haut vol, qui donne un volume magistral à l’ensemble (« Going To Toronto », « High Beam Blues », « I’m Hate », « Young Country Boy »). un disque solide, complet et déjà incontournable.

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Americana Dark Folk International Roots Rock

Jay Buchanan : une sérénité rayonnante [Interview]

Incontournable frontman de Rival Sons depuis plus de 15 ans, JAY BUCHANAN a quitté un temps la bruyante civilisation pour s’isoler dans le désert de Mojave pour y trouver l’inspiration dans le calme. Très introspectif, « Weapons Of Beauty » révèle un tout autre visage du Californien, qui nous a habitué à livrer un Rock musclé et sauvage devant des foules denses avec son groupe. Très aéré, ce premier album solo s’aventure dans des sonorités Americana, teinté de Country et puisant ses fondations dans un Roots Rock américain interprété avec une précision d’orfèvre. Le chanteur, guitariste et compositeur est allé chercher ces chansons au plus profond de lui-même pour faire jaillir un disque magistral, délicat et profond. Les émotions, les sentiments et les paysages défilent et nous imprègnent de cette douceur apparente, qui émerge de cet écrin musical rare. Entretien avec un artiste passionné, passionnant et dont la vision de son art sort des carcans d’une industrie artistique qui étouffe.

– Ma première sensation à l’écoute de cet album a été de me dire qu’il te ressemblait beaucoup. « Weapons Of Beauty » est très personnel et on te découvre aussi dans un autre registre. Est-ce un projet que tu avais en tête depuis longtemps ?

Oui, c’est un projet auquel je pense depuis très longtemps. D’ailleurs, depuis ces dix dernières années, c’est même quelque chose à laquelle je pense tous les ans. J’ai cette intention de faire cet album gravé en moi, mais la vie s’est mise en travers à chaque fois. Il y a toujours quelque chose d’autre à faire, même quand tu sais très bien que tu n’as besoin de la faire ! (Rires)

– On est très loin du Rock puissant de Rival Sons et tu évolues cette fois dans un Roots Rock américain, proche de l’Americana et parfois même de la Country. Avais-tu l’envie de montrer une autre facette de te personnalité, ainsi que de ta propre culture musicale ? Ou est-ce plus simplement la musique dont tu rêves depuis longtemps ?

Je pense que c’est tout simplement la musique que je voulais faire. Je n’ai pas regardé les choses en fonction de ce qu’elle reflète de moi, ou pour montrer quelque chose d’autre de bien spécifique en termes de sonorités. La seule chose que je savais à partir du moment où est née l’idée de l’album, c’est que je souhaitais que la musique contienne beaucoup d’espace autour d’une bonne histoire et d’intervalles de vide, en quelque sorte. Je voulais écrire une musique qui évoque la patience. Tu vois, typiquement, le Rock’n’Roll n’a rien de patient, il y est toujours question d’immédiatement. Et il y a beaucoup d’informations dans un disque de Rock, parce qu’il y a aussi énormément de son en termes de volume et c’est précisément ce qu’il représente. C’est son essence. Et c’est aussi quelque chose que je suis habitué à faire. Avec cet album solo, j’ai voulu aller exactement à l’opposé.

– L’ensemble est assez apaisé, introspectif aussi et très serein. A son écoute, on a vraiment envie de grands espaces, tant il y a un aspect cinématographique et narratif qui renvoie à un univers très visuel. Est-ce aussi cette impression que tu as cherché en composant ?

Oui, absolument. C’est d’ailleurs l’environnement dans lequel je me suis mis et où j’ai plongé pour terminer la composition de l’album, au cœur du désert de Mojave. Je pense que cet isolement a été un précieux collaborateur pour moi, une sorte de co-compositeur. Il m’a aidé pour beaucoup de chansons de l’album. Etre isolé dans cet espace si vaste m’a permis de discerner aussi les fréquences que j’étais prêt à utiliser et la ligne instrumentale vers laquelle je voulais me diriger… dans une espèce d’économie de l’attention. Je pense que c’était très important pour moi de ne pas écraser l’auditeur, mais plutôt de lui offrir suffisamment d’espace pour sa propre introspection.

– Si tu ne joues pas sur la puissance comme avec Rival Sons, « Weapons Of Beauty » est d’une grande intensité. Bien sûr, la force de ta voix aide beaucoup, mais tu utilises aussi d’autres leviers. De quelle manière t’y es-tu pris pour faire émerger cette profondeur et cette émotion à travers des chansons apparemment plus calmes ?

(Silence)… Je pense qu’écrire depuis un endroit aussi particulier pour moi était la seule chose dont j’étais vraiment sûr dès le début en composant cette musique. Je voulais être sûr que ce que j’écrivais résonnerait très fort. Je pouvais simplement m’asseoir et écrire une chanson. Mais tu sais, François, ce n’est non plus nécessairement lié à un endroit spécifique. A la fin de l’interview, je pourrais très bien sortir de ce lieu qui me rend nerveux et le faire de la même manière. En fait, je devais trouver ces chansons, elles devaient naître et venir à moi d’une façon bien précise. Elles devaient résonner en moi d’une façon très spéciale. Quand j’étais dans le désert, j’ai vraiment écrit beaucoup de musique que personne n’entendra jamais. C’est une sorte d’exercice qui me permet de rester libre et créatif, flexible aussi et suffisamment ouvert pour que des chansons profondes viennent à moi.

– Il y a également une ambiance très romantique et sauvage sur tout l’album, qui se traduit par une sorte d’Americana un peu dark. Est-ce que cela a été un véritable exercice de style pour toi, ou au contraire l’album s’est écrit de manière très naturelle ?

Je n’avais pas d’histoire précise en tête, ni de concept particulier pour l’album. Il n’y avait pas vraiment de ligne directrice. Je pense que toutes ces années à tourner, puis le paysage dans lequel je me suis retrouvé dans le désert de Mojave, ont aidé à ce que les chansons viennent à moi naturellement. En ce qui concerne l’aspect Americana et de ballades Country, cela vient du fait que j’ai écrit une musique plus lente, plus axée sur le songwriting en mettant en avant les paysages sonores et l’histoire. C’est l’une des particularités et des qualités de l’Americana, c’est vrai. Et donc, j’ai voulu me trouver à travers cette écriture et ces récits, qui sont nichés dans cette dialectique. Finalement, tout s’est passé de manière très naturelle. J’ai trouvé tout ça en moi-même, de manière très instinctive. Rien n’était prémédité, ce n’était pas prévu, mais c’est venu de cette façon-là.

– Il est beaucoup question de sentiments et d’une sensation de nature sur l’album avec le désir de se reconnecter à des choses essentielles. Et l’un des thèmes principaux est aussi l’espoir, qui parcourt toutes les chansons. Trouves-tu qu’on en manque aujourd’hui ? D’une manière ou d’une autre ?

Je pense que l’espoir n’arrive jamais sans style et sans action, c’est-à-dire que c’est un outil qui fait partie d’une boîte à outils. Quand à la reconnexion… (Silence)… Je pense que rester calme est très important. Il faut se définir par nos propres actions, prendre le temps de réfléchir à vos propres pensées et se demander pourquoi on ressent tel ou tel sentiment. Et prendre aussi le temps d’examiner tout ça est très important, plutôt que toujours se précipiter et foncer tête baissée. Je pense qu’en se donnant l’opportunité d’avoir cette patience de faire ce travail d’introspection est ce qui peut apporter des réponses à des questions que vous ne seriez même pas prêts à vous poser. Si l’espoir est considéré sous cette forme, je sais que je vis dans l’espoir quotidiennement. Ce n’est pas juste une question d’optimisme, c’est un outil pragmatique, très utile et c’est une solution au final. L’espoir n’est pas seulement de savoir exactement que vous voulez. Le futur est demain, il n’est pas aujourd’hui. Il ne sera peut-être pas comme tu le souhaites, mais ça ne veut pas dire que tu ne l’apprécieras pas. Ça ne veut pas dire que tu seras heureux, non plus, c’est pour ça qu’il faut faire des projets.

– A l’écoute de « Weapons Of Beauty », je n’ai pu m’empêcher de penser au film et à la musique de « Into The Wild », signée Eddie Vedder, Il y a ce côté un peu dépouillé et acoustique, bien sûr, mais aussi une sorte de cri face à une société de plus en plus fragile. Est-ce quelque chose que tu avais aussi en tête en l’écrivant ?

Je pense que lorsque tu es profondément plongé dans une chanson, elle révèle ce pourquoi elle est faite, elle se révèle d’elle-même. Et quand bien même tu aurais un projet quand tu commences à écrire, une idée dans la tête, la chanson te le dira. Elle va révéler ses attentes en te donnant une idée de ce qu’elle va être et devenir. C’est très similaire à un enfant. Quand il naît, les parents pensent qu’elle peuvent façonner une personne. Mais c’est finalement l’enfant qui va vous leur montrer qui ils sont. Il va leur montrer leur vraie nature. Puis, il montrera la personne qu’il est et qu’il est né pour être, malgré tout ce qu’on aura essayé de faire pour le former de telle ou telle façon. L’enfant se développe par lui-même. Je pense que c’est la même chose avec une chanson, pour les meilleures en tout cas. J’en ai fait l’expérience. Une chanson comme « Weapons Of Beauty », par exemple, était là surtout pour exprimer les sentiments qui me submergeaient à une certaine époque, plutôt que de n’être que le calcul de quelque chose d’éloquent.

– En parlant de film, tu as participé au biopic « Sprinsgteen : Deliver Me From Nowhere ». Tu y joues d’ailleurs un rôle dont tu es proche dans la vraie vie. Comment as-tu vécu cette expérience, et t’a-t-elle donné des envie de cinéma ?

(Rires) Etre acteur ? Soyons sérieux, François ! (Rires) Non, l’expérience a été très, très amusante, mais on ne peut pas parler de performance d’acteur. J’ai été entouré de gens très talentueux comme le réalisateur et producteur Scott Cooper et c’était incroyable de travailler avec eux. Jeremy Allen White a un talent incroyable et c’était vraiment génial d’être à ses côtés, ainsi qu’avec mon frère de cœur Dave Cobb et les autres personnes qui étaient sur scène. C’était vraiment une très, très belle expérience ! Et en ce qui concerne la profession d’acteur, j’ai un agent et je reste ouvert à tout, bien sûr, car c’était vraiment marrant à faire. Mais être comédien, je n’ai pas vraiment eu à l’être sur le film. J’ai juste pris le micro et chanté quelques chansons sur scène. Et c’est quelque chose que je fais habituellement, en fait ! (Rires) Mais, blague à part, j’ai vraiment passé du bon temps.

– Pour en revenir à l’album, un mot tout de même sur le groupe qui t’accompagne et qui est composé du gratin des musiciens de Nashville. Tout d’abord, le lieu t’a-t-il paru évident par rapport au style du disque, de même de la présence de Dave Cobb à la production ?

Chacun d’entre-eux a été un choix naturel, car ce sont tous de très bons amis. Par exemple, pour le batteur et le joueur de pedal steel, nous jouons ensemble depuis que nous sommes enfants, nous avons grandi ensemble. Avec Leroy Powell et Chris Powell, nous avons fait nos premières armes ensemble dans des groupes de Blues, puis dans mon propre groupe quand j’étais beaucoup plus jeune. Donc, jouer avec eux a été quelque chose de très naturel, car ce sont des musiciens phénoménaux. Et puis, à l’autre guitare, il y a aussi JD Simo, qui est un monstre. Et ce qui est intéressant, c’est que je ne lui ai pas demandé de faire des solos incroyables ou des choses complètement folles. Je lui ai simplement demandé de jouer de la guitare acoustique, de nous détendre et de donner beaucoup d’espace aux chansons. Je pense que la virtuosité qui est vraiment à l’œuvre sur ce disque est l’entente que vous pouvez entendre sur l’aspect instrumental. Et c’est valable pour tout le monde, que ce soit Phil Towns au piano et à l’orgue, qui est génial, Brian Allen à la basse et également Dave Cobb qui a aussi joué beaucoup de guitares acoustiques. Mais tout cet aspect instrumental à proprement parler, cette virtuosité qu’on peut entendre et cette qualité dans le jeu viennent de la capacité et de la maturité de ces musiciens à se détendre. Ils ont vraiment été incroyables. Et enfin, nous avons enregistré l’album en Georgie, à Savannah. Ils ont tous fait le chemin depuis le Tennessee, depuis Nashville.

– Enfin, bien sûr, une petite question au sujet de Rival Sons. J’imagine que cet album solo va t’occuper un certain temps. Avez-vous déjà commencé à travailler sur le successeur de «Darkfighter » et « Lightbringer » sortis en 2023, ou pas encore ?

Oh oui, oui ! Tu sais, Rival Sons est supposé être en studio au moment où je te . Mais j’ai du annuler et reporter l’enregistrement, car je dois rester auprès de ma femme. Elle se bat actuellement contre un cancer et je me dois de rester à la maison à ses côtés. Donc, pas d’enregistrement, ni de tournée pour le moment. Je vais juste faire quelques concerts, notamment à Paris bientôt d’ailleurs ! Mais en ce qui concerne le groupe, nous avons composé le nouvel album et nous prévoyons de l’enregistrer dès que possible. Et ensuite, tu sais, nous repartirons en tournée comme nous le faisons toujours ! (Sourires)

L’album solo de JAY BUCHANAN, « Weapons Of Beauty », est disponible chez Thirty Tigers/Sacred Tongue Records et il sera en concert le 25 février aux Etoiles à Paris.

Photos : The Cult Of Rifo (1, 3), Matthew Wignall (2, 5).

Retrouvez les chroniques des deux derniers albums de RIVAL SONS :