N’est-il pas plus réjouissant de voir un groupe au sommet de son art, plutôt que d’attendre de lui qu’il se réinvente à chaque disque ? Et lorsqu’il atteint un certain nombre de décennies d’activité, comme c’est le cas pour DEEP PURPLE dont l’aventure a commencé en 1968, l’essentiel est donc de ne pas se reposer sur ses lauriers, mais de ressentir une plénitude artistique et une joie d’aller de l’avant. Il semblerait que ce soit l’objectif (atteint) de ces pionniers du Hard Rock, devenus une référence pour des générations d’artistes. Et « Splat ! » est un modèle du genre.
DEEP PURPLE
« Splat ! »
(earMUSIC)
Certains phœnix renaissent de leurs cendres et DEEP PURPLE en est un exemple vivant. Deux ans après le très bon « =1 », qui a acté l’arrivée de Simon McBride à la guitare, le quintet a repris des couleurs et a surtout retrouvé l’inspiration. Etonnamment, c’est en effectuant un retour aux sources que le groupe se régénère et développe avec une touche actuelle le son et l’écriture qui ont fait sa gloire. Avec « Splat ! », la dynamique est relancée et la symbiose entre les cinq musiciens débouche sur une créativité réellement accrue et une interprétation virtuose.
N’en déplaise à quelques puristes, DEEP PURPLE possède aujourd’hui son meilleur line-up depuis le début des années 2000. Et ce regain d’énergie vient peut-être de son guitariste, qui n’a pas encore 50 ans, car Ian Gillian (chant), Roger Glover (basse), Ian Paice (batterie) et Don Airey (claviers) affichent une envie et une vitalité qui font de ce 24ème album une pièce magistrale de la belle discographie de la formation britannique. Et comme pour le précédent opus, « Splat ! » a été enregistré en conditions live et brillamment produit par le grand Bon Ezrin.
Les sensations qui émanaient des premières et mythiques réalisations retrouvent ici un nouvel éclat. Le feeling entre le six-cordiste irlandais et l’organiste donne l’impression d’une complicité de toujours. La galopante rythmique, qui a aussi forgé le son de DEEP PURPLE, est intacte et Ian Gillian conserve son timbre de voix, tout en ayant revisité son approche du chant. Du grand art ! Puissant, organique et déployant des mélodies accrocheuses, les Anglais ne donnent pas le sentiment de regarder vers le passé, mais plutôt de se projeter et de s’inventer un avenir serein. Somptueux !
En l’espace de trois ans et quatre albums entre 1977 et 1980, TEAZE est devenu l’un des plus emblématiques groupes de Hard Rock de son pays. Avec un style aussi mélodique que costaud, le quatuor a su fédérer et entraîner dans son sillage des fans, qui ont pourtant vécu 45 ans dans une sorte de nostalgie subie avant un retour flamboyant l’an dernier avec « Live At Liege », un concert immortalisé en Europe pour un retour inespéré. Aujourd’hui, c’est avec « Rev Your Engines » que la formation de l’Ontario surgit de la plus belle des manières. Et surtout, les Canadiens n’ont rien perdu de leur jeu, de leur mordant et encore moins de leur classe, ils les ont juste passé au filtre de notre époque. Le bassiste et chanteur originel Brian Danter est aujourd’hui entouré du batteur Jim Bonventre, du six-cordiste Charlie Lambrick et bien sûr du guitariste et fondateur Mark Pawnman Bradac. Et c’est avec passion et un enthousiasme intact que ce dernier revient sur cette renaissance tellement réjouissante, gravée sur un sixième opus d’une fraîcheur et d’une puissance décuplées.
– Tout d’abord, j’aimerais que l’on revienne sur votre histoire qui est aussi courte que riche. Vos cinq albums, dont un live au Japon, sont sortis entre 1977 et 1980. Trois années intenses et ensuite, plus rien… Quels sentiments vous animaient à l’époque, car TEAZE avait tout pour réussir sur le long terme ?
J’ai vraiment eu l’impression que c’était la fin de ma vie, François ! (Rires) Dès le début, le groupe était une grosse machine. On a fait beaucoup de choses, mais sans jamais vraiment percer aux Etats-Unis, même si on a signé chez Capitol Records. Et là, en 1980, plusieurs raisons ont fait que j’ai décidé d’arrêter. La première était que la musique commençait à changer avec l’arrivée de la New Wave et du Disco notamment. D’ailleurs, notre dernier album , « Body Shots » sonnait un peu comme ça, il était très New Wave. C’est ce qu’on nous avait demandé, mais ça ne sonnait pas. A ce moment-là, on a perdu notre accord avec Capitol et notre chanteur est également parti. Tout s’est passé très, très vite. Cela a été horrible et tellement rapide. Et c’est quelque chose que je n’ai jamais accepté. J’ai finalement attendu 45 ans pour en arriver là aujourd’hui ! (Rires) Mais, mieux vaut tard que jamais… (Sourires)
– Avec le recul, et sans parler d’éventuels regrets, est-ce que tu t’es déjà projeté sur le parcours qu’aurait pu avoir TEAZE les années qui ont suivi votre séparation ?
L’année de notre séparation, il y a eu l’émergence de Rush et de Triumph, qui sont deux groupes fantastiques. Ils ont joué des années et ils étaient suivis par beaucoup de fans. Il sont devenus les meilleurs au monde pour moi. Je suis persuadé que TEAZE aurait pu faire partie de ce même élan dans cette même catégorie. On avait tout ce qu’il fallait. Je n’ai jamais voulu quitter le groupe, que ça s’arrête… Et c’est d’ailleurs pour ça que nous sommes là tous les deux aujourd’hui pour parler de ce nouvel album que nous sortons ! Mais pendant 45 ans, tous ces groupes ont continué, ont été suivi par leurs fans. Alors maintenant, si nous voulons retrouver notre place, il faut essayer et s’y remettre, même si je n’ai jamais arrêter de la musique, bien sûr.
– D’ailleurs, pour ceux qui aurait raté le train en marche, deux ‘Best Of‘ sont sortis en 1981 et en 1990. Ils auraient pu servir de détonateurs pour une reformation. Vous n’y avez pas pensé du tout ?
Bien sûr que j’y ai pensé, évidemment ! C’est le label Rock Candy Music, qui a réalisé et remasterisé le second ‘Best Of’ en Angleterre à l’époque. Ils ont d’ailleurs fait la même chose avec l’album « One Night Stands » la même année. A ce moment-là, j’en ai parlé avec Brian, notre chanteur, mais il n’était pas prêt à le faire. Il avait sa carrière de son côté. Il ne voulait pas quitter son groupe pour reprendre l’aventure, il y avait eu tellement de désillusions… On sait aussi ce que ça signifie, car le Rock’n’Roll demande beaucoup et il est le plus âgé d’entre-nous. J’ai essayé plusieurs fois en vain, ce n’était pas le bon moment sans doute, même si c’était une belle opportunité, c’est vrai. Mais j’aurais essayé… (Rires)
– J’aimerais qu’on parle de votre musique à l’époque. TEAZE jouait un Hard Rock assez inédit au Canada et aux Etats-Unis, mais également assez différent de ce qui pouvait se faire en Europe. Vous étiez précurseurs dans bien des domaines. C’est d’ailleurs arrivé un peu plus tard dans les années 80. Est-ce que c’est juste une question de timing finalement, selon toi ?
Bien sûr, le timing est une chose essentielle. Si nous n’avions pas perdu Brian, nous aurions continué. On aurait trouvé un accord avec une maison de disques et on aurait sorti d’autres albums. Mais nous n’avions plus notre chanteur et c’était très important. On n’a jamais pensé une seule seconde à le remplacer ! Et c’est vrai que le timing est une clef essentielle. Il faut avoir de bons morceaux, de bons musiciens, une bonne maison de disques, un bon manager et avoir du temps. C’est plus facile d’acheter un ticket de loterie ! (Rires) La chance a aussi sa part dans tout ça finalement. Mais en 1980, le timing n’était pas bon et même si j’ai poussé Brian encore et encore, rien n’y a fait. Et ce nouvel album, je voulais déjà qu’il sorte en 2019… Il arrive aujourd’hui en 2026, et pourtant j’y ai mis du mien toutes ces années.
– Il aura donc fallu ensuite attendre 2018 et ce concert chez vous à Windsor pour voir TEAZER se reformer. Qu’est-ce qui avait fait pencher la balance cette fois ? C’était une décision qui aurait pu intervenir bien avant. Dans quelles conditions cela s’est-il passé et qui en a été à l’initiative ?
C’est moi, car je n’ai jamais arrêté de pousser, pousser ! (Rires) Quand nous avions sorti le live l’an dernier, « Live At Liege », c’était aussi pour relancer la machine. C’était assez marrant d’ailleurs, car nous sommes ensemble depuis si longtemps, alors qu’en Belgique, nous avions vraiment le sentiment d’être un nouveau groupe ! (Rires) Et aujourd’hui, c’est génial de vivre ça ! D’ailleurs, c’est assez étonnant de voir à quel point ce nouvel album sonne européen. Il est plus Heavy, plus costaud ! (Sourires)
– Depuis, vous avez repris les concerts. Est-ce finalement la scène qui vous manquait le plus ?
Tu sais, on a tous continué à faire de la scène durant toutes ces années. Je ne me suis jamais retiré de la musique et j’ai fait énormément de choses depuis 1980, y compris ces dernières années. TEAZE était terminé, mais j’ai joué avec deux/trois groupes un peu partout dans le monde. Il nous aura fallu attendre l’accord de Brian en 2018 pour remettre la machine en route ! (Sourires)
– D’autant que l’an dernier, vous avez sorti le très bon « Live At Liege » où vos morceaux prennent une nouvelle dimension et une autre dynamique aussi. Comment les avez-vous réarrangé et pourquoi cet enregistrement en Belgique plutôt qu’au Canada ?
La première chose, ce sont effectivement les arrangements et le son. Le groupe a aujourd’hui un nouveau guitariste, Charlie Lambrick, qui est également notre producteur. Et ce gars-là est un musicien incroyable. Il a beaucoup aidé dans cette évolution, pas en changeant le son, mais en lui apportant de la fraîcheur. Ça ne sonne pas vintage, au contraire, le son est très actuel. Il a apporté cette touche à TEAZE et beaucoup de gens constatent cette différence et sont même un peu surpris que ça sonne aussi bien. Charlie a vraiment donné un nouvel élan au groupe et nous nous complétons parfaitement. Alors, pourquoi ne l’avions-nous pas enregistré au canada plutôt s’en Europe ? Je pense que c’était important pour nous de le faire là-bas, car nous ne l’avions jamais fait auparavant. C’était prévu en 1980 avec une grande tournée, mais la séparation a eu lieu à ce moment-là. Pourtant, le téléphone avait sonné à l’époque, mais c’était terminé…
– Aujourd’hui, près de 50 ans après votre premier album éponyme, vous revenez avec « Rev Your Engines » et il est encore plus costaud et puissant que les premiers. Est-ce que le « Live At Liege » a été un déclic pour la nouvelle direction artistique, car votre jeu a aussi évolué ?
Oui, je suis d’accord avec toi. C’était mon idée, si nous voulions vraiment revenir et ne pas dénoter de la scène actuelle et sans trahir l’héritage de TEAZE. C’est la condition première à notre retour. Et puis, aujourd’hui, il y a aussi les réseaux sociaux où l’on peut voir si vos fans sont toujours là. Nous avons aussi un nouveau bookeur. Par ailleurs, je savais qu’après 45 ans, beaucoup de gens auraient oublié TEAZE, même s’il en reste encore. Donc, l’idée était d’aller en Europe où nous avons encore une solide réputation et d’y jouer nos meilleurs titres. Et c’est exactement ce qui s’est passé. Ça faisait partie du plan. Ensuite, cela nous permettait de repartir sur un nouvel album original. Alors, quand on a écouté l’enregistrement à Liège, on s’est dit que c’était carrément bien ! (Rires) Et surtout, on y avait pas vraiment réfléchi, c’était un seul et unique concert ! (Sourires) Quant à la direction artistique, elle a été insufflé dès l’arrivée de Charlie. Je ne saurais pas vraiment l’expliquer, mais cela s’est super bien passé et c’est exactement ce que nous souhaitions faire. Le son est super important en ce sens. On était un peu comme des enfants qui s’amusent ! (Rires) Et notre nouveau batteur est incroyable aussi, il a tellement apporté à cette nouvelle dynamique.
– D’ailleurs, dans quel état d’esprit avez-vous commencé à composer ce nouvel album ? A entendre ce nouvel élan et cette fluidité dans les morceaux, les retrouvailles et l’ambiance au sein du groupe semblent avoir été assez naturelles, non ?
Tu sais, nous connaissons tout de la vie de l’autre, nous sommes très proches. C’est pour cette raison que je n’ai jamais voulu que ça s’arrête. Donc, tout s’est passé de manière très naturelle. En 1975, nous n’étions pas des musiciens très expérimentés, sauf Brian qui était déjà très bon. On était tous très jeunes, mais on savait qu’on valait quelque chose ! (Rires) C’est une chose que tu sens immédiatement, c’est une impression assez étrange. Il y a toujours eu une sorte de magie dans TEAZE ! (Rires)
– Est-ce que tu penses que si TEAZE avait continué toutes ces années, « Rev Your Engines » aurait cette fougue, cette envie et ce son aussi ? Car, on peut presque parler de renaissance et d’un nouveau départ, non ?
Est-ce que tu crois qu’une renaissance est possible, François ? (Sourires)
– Ah oui, bien sûr !
Oui, je crois aussi aux miracles ! (Rires) Mais je pense aussi que c’est très compliqué de faire un retour 45 ans après et que tout se passe bien. Parfois, je me dis que si les gens ne connaissaient pas TEAZE avant, ils écouteraient juste la musique sans se soucier du reste. Mais pour nous, c’est différent. Il faut continuer d’aller de l’avant et c’est vrai que nous sommes très fiers de ce nouvel album. On a beaucoup travaillé sur la production, j’y ai d’ailleurs participé, et il nous a d’abord fallu tout maîtriser et y apporter une certaine modernité. Nous n’avions pas le choix, en fait. Et puis, « Rev Your Engines » est très varié. On y retrouve des sonorités de Detroit, des morceaux plus introspectifs ou plus sombres et même quelques sonorités Pop. C’est un mix de tout ça avec un esprit très Rock’n’Roll. Il peut y avoir un peu de nostalgie, c’est vrai, mais nous sommes d’abord un groupe de Rock du Canada ! Et ce côté revival ne applique pas vraiment à TEAZE aujourd’hui ! (Sourires)
– Enfin, il a quelque chose d’incroyable chez vous. TEAZE est devenu l’un de rares groupes canadiens devenus une icône en quelques albums seulement dans les années 70. Or, « Rev Your Engines » montre que l’aventure est loin d’être terminée. Est-ce que vous vous projetez déjà sur la suite ?
Oui, c’est ce que je disais aux autres membres du groupe l’autre jour : nous devons penser au disque suivant ! On ne peut pas revenir avec un nouvel album pour mourir à nouveau ensuite. Donc, si nous restons sérieux, il y en aura un autre ! (Sourires) Tout ce qui se passe aujourd’hui a beaucoup de sens pour nous. J’ai envie d’y travailler dès maintenant, car avec Internet, tout va tellement plus vite et les gens oublient aussitôt. Alors, il faut toujours aller de l’avant ! On a hâte de partir en tournée, puis continuer à travailler sur de nouveaux morceaux. C’est tout sauf un one-shot, crois-moi ! (Sourires)
Le nouvel, et excellent, album de TEAZE, « Rev Your Engines », est disponible chez Escape Music/Deko Entertainment.
Intense, brut et virtuose, le jeu de JARED JAMES NICHOLS englobe à la fois la densité du Hard Rock, les saveurs du Blues et une atmosphère Southern. Six-cordiste accompli et frontman assuré, il multiplie avec naturel et beaucoup de classe les ambiances, tout en affichant une forte identité artistique. Avec « Louder Than Fate », il laisse à nouveau éclater tout son talent avec une impression de facilité assez déconcertante. Sensible et dévastateur, son charisme et son écriture sont toujours aussi renversants.
JARED JAMES NICHOLS
« Louder Than Fate »
(Frontiers Music)
Depuis ses débuts en 2015 avec « Old Glory & The Wild Revival », le guitariste et chanteur du Wisconsin, aujourd’hui basé à Nashville, réalise un sans-faute. L’an dernier, il avait brillé sur le titre « Borderline » extrait de l’EP éponyme de Hollow Souls, le nouveau projet de Kris Barras. Et il se fit remarqué aussi sur les album de Mark Morton de Lamb Of God et sur celui d’Elegant Weapons. Depuis, JARED JAMES NICHOLS a présenté quatre morceaux de « Louder Than Fate », son quatrième album (« Runnnin’ Hot », « Killing Time », « Pretend » et « Ghost »). Et vu leur qualité, le reste de cet opus commençait a nourrir beaucoup d’impatience.
Ayant toujours navigué entre Hard Rock et Blues Rock avec une touche 70’s, il a su forgé un son très personnel et organique, toujours en gardant les deux pieds solidement ancrés dans son époque. Alors, très intelligemment, JARED JAMES NICHOLS a fait appel à deux producteurs qui se complètent à merveille sur ce « Louder Than Fate » : Jay Ruston (Anthrax, Amon Amarth, Steel Panther) et Roger Alan Nichols (Larkin Poe, Tyler Bryant & The Shakedown). Et leur complicité fait littéralement briller cette nouvelle réalisation. Un juste milieu entre une rudesse aux portes du Metal et la chaleur du Blues.
C’est donc dans un Power Blues costaud et fondé sur des riffs colossaux et des solos électrisants que nous embarque JARED JAMES NICHOLS. Très authentique, son jeu est aussi percutant qu’attachant et il parvient sans mal à distiller ses émotions sur des titres efficaces, certes, mais toujours sincères (« Let’s Go », « Way Back », « Bending Or Breaking », « Dust’n’Bones »). Et ce qui est particulièrement notable ici, c’est que le songwriting repose autant sur des parties de guitare très soignées que sur le chant et les textes. Une fois encore, le musicien frappe fort et devrait ravir autant les amoureux de Hard Rock pur et dur que les amateurs de sonorités plus sudistes.
Parmi les formations les plus inventives de la scène Stoner de ces dernières années, GOZU repousse toujours ses limites et c’est le cas cette fois encore. Intense et débordant d’énergie, « VI » est d’une grande profondeur et se montre à certains égards encore plus enivrant que son prédécesseur « Remedy » (2023). Parfois Old School, les styles se bousculent pour se fondre dans un même élan et une perspective assez roots, mais très élaborée. Le combo du Massachusetts est aussi frondeur qu’efficace.
GOZU
« VI »
(Metal Blade Records/Blacklight Media Records)
Depuis plus d’une décennie maintenant, le Stoner des Américains est en plein ébullition. Entre Rock et Metal, Psych et Doom et naviguant dans des sphères inspirées des 70’s, GOZU ne cesse de se renouveler sans y perdre son âme, bien au contraire. Entier et sans concession, il a fait du chemin depuis « Locust Season » (2010) et semble même se renforcer au fil des albums. Avec « VI », il atteint un sommet créatif et la phénoménale production du fameux Benny Grotto des studios Mad Oak de Boston le hisse à un niveau quasi-dantesque.
Traversant une période difficile au niveau personnel, Marc Gaffney s’est jeté à corps perdu dans la composition de ce nouvel opus, et le guitariste-chanteur a su trouver les ressources nécessaires en se plongeant pleinement au cœur d’un Stoner aussi lourd et épais qu’aérien et mélodique. GOZU frappe au bon moment, laisse aussi pleinement passer les émotions. Saturé ou limpide, le jeu des Bostoniens reste nerveux, souvent tendu, mais ne tombe jamais dans la facilité. « VI » livre bien des facettes en œuvrant dans des mélanges de genres savoureux.
Le quatuor (oui, il en manque un sur la photo!) propose une incroyable immersion dans un disque qui, malgré sa fluidité, se découvre au fil des écoutes. Heavy et fuzz, les titres s’enchaînent sur un son massif, presque Soul dans l’esprit, toujours accrocheurs voire franchement hypnotiques (« Corinthian Leatherface », « Killer Khan », « Corner Lariot », « Banacek », « They Did Know Karate »). Toujours aussi pimentée, l’approche musicale de GOZU est de plus en plus pertinente et originale et il se démarque vraiment de la scène actuelle avec classe.
Indépendante et inspirée, JENNIFER LYN est devenue une blueswoman qui compte dans le paysage musical actuel des Etats-Unis. Désormais basée dans le Dakota du Nord avec THE GROOVE REVIVAL, elle franchit de nouveaux caps et le Blues de sa formation passe de moments Rock musclés à des passages Soul avec une fluidité et une maîtrise rafraîchissantes. « Electric Eden » est l’album Live qui manquait à une déjà belle discographie très contemporaine, qui fait aussi le lien avec un héritage aux très nombreuses branches.
JENNIFER LYN & THE REVIVAL
« Electric Eden »
(J & L Collective)
Un an tout juste avec « Retrograde », son troisième album qui a vu se concrétiser une formidable collaboration avec Richard Torrance, son guitariste et co-auteur, JENNIFER LYN revient déjà avec « Electric Eden », qui se présente comme un témoignage scénique remarquable de ce groupe désormais soudé. THE GROOVE REVIVAL est plus jamais le bien-nommé, tant il porte haut un Blues Rock très contemporain, toujours mâtiné de Classic Rock, de Soul et de saveurs 70’s. L’exactitude du jeu et le feeling à l’œuvre font de ce Live un bel instant suspendu.
Aux côtés du duo, on retrouve Jim Anderson derrière les fûts, Barb Jiskra aux claviers et Nolyn Falcon à la basse et les cinq musiciens parviennent à transmettre au public tout le plaisir qu’ils ont à jouer ces neuf morceaux. Aujourd’hui plus encore, JENNIFER LYN & THE GROOVE REVIVAL est une machine bien huilée et cette prestation, faite d’émotion et tout en percussion, est d’une incroyable sensibilité. La connexion se fait autant sur scène que dans la salle et c’est très palpable. Le groupe comme les spectateurs surfent sur une même et électrisante énergie.
Forcément, « Retrograde » est bien représenté avec cinq chansons (« Light the Fire », « Sucker For The Pain », « Baggage », « ‘59 Cadillac » et « Refuge »). De plus en plus irrésistible vocalement, l’Américaine forme également un très bon tandem guitaristique avec Richard Torrance et leurs échanges sont à la fois complices et intenses. En ce sens, « Electric Eden » capture à merveille l’instantanéité de la performance live de JENNIFER LYN & THE GROOVE REVIVAL. Grâce à un songwriting créatif, l’interprétation du quintet est littéralement brillante.
Photo : Wyatt Ell
Retrouvez l’interview accordée par la chanteuse et guitariste à la sortie de « Retrograde » :
Epanoui dans un registre 70’s, le style de LYNX peut paraître assez insaisissable. Ne reniant pas des références Hard Rock et proto-Metal, il y a également chez lui des élans progressifs et parfois même psychédéliques, qui offrent beaucoup de profondeur à ses compositions. Porté par une chanteuse et claviériste à la voix envoûtante, le quintet se présente avec un deuxième opus, « Trinity Of Suns », qui le voit encore évoluer dans son approche. Délicate, mais solide, la formation allemande n’a pas fait les choses à moitié et a opté pour un son organique, où le relief de ses morceaux prend toute son ampleur. Il aurait d’ailleurs été difficile de le concevoir autrement, tant l’authenticité sonore est liée à sa profondeur artistique. C’est l’un de ses fondateurs, le bassiste Phil Helm, qui revient sur l’évolution musicale et les changements de line-up qui ont émaillé le groupe entre ses deux albums.
– Avant de parler de ce nouvel album, j’aimerais qu’on évoque le changement de line-up depuis « Watcher Of Skies » sorti en 2021. Il y a eu l’arrivée d’Amy Zine au chant et aux claviers et celle de Janni à la guitare et au chant. Quel orientation cela a-t-il provoqué, notamment au niveau au niveau de la composition de « Trinity Of Suns »?
C’est une excellente question. Amy figurait déjà sur « Watcher Of Skies » en tant que choriste. Elle était une amie proche du groupe avant même de le rejoindre officiellement, et nous étions ravis de sa participation à ces enregistrements. Comme « Watcher Of Skies » est sorti avant même notre premier concert, nous n’avons commencé à réfléchir qu’après coup à la manière de gérer les synthés en live à quatre. Tim et moi avons fini par partager ces parties, alternant constamment entre nos instruments principaux et les synthés. C’est vraiment à ce moment-là qu’est née l’idée d’ajouter un cinquième membre. Avec Amy, nous avons non seulement accueilli une claviériste, mais aussi une chanteuse incroyable qui s’est progressivement imposée comme la voix principale du groupe. Janni nous a rejoints à la fin de l’été 2025. A ce moment-là, l’album était déjà écrit, et nous avions convenu que Marvin enregistrerait les parties de guitare en studio. Nous souhaitions néanmoins que Janni participe, il a donc contribué aux parties vocales de l’album.
– « Trinity Of Suns » est très différent de son prédécesseur, notamment dans le style, mais aussi dans le fait que le chant soit dorénavant essentiellement féminin. Est-ce qu’avoir une chanteuse a été un tournant pour le groupe, et cela a-t-il été aussi l’opportunité d’y apporter une nouvelle vision ?
Pour nous, la transition entre « Watcher Of Skies » et « Trinity Of Suns » a été très naturelle, car le changement de voix s’est opéré progressivement sur plusieurs années. Mais pour quelqu’un qui écoute les deux albums à la suite, le changement de son peut paraître radical. Grâce à la voix d’Amy, nous avons pu nous concentrer davantage sur les lignes vocales et donner à l’ensemble une dimension plus émotionnelle. Notre objectif était de créer un lien sensible plus profond avec les auditeurs.
– Vos deux albums pourraient presque être ceux de deux groupes différents pour qui ne vous connaîtrait pas bien. Est-ce que vous avez le sentiment que LYNX vit un nouveau départ ?
Comme je te le disais, cela nous semble être une évolution très naturelle et cohérente. Nous avons peaufiné le son que nous avions commencé à développer sur « Watcher Of Skies » et nous avons essayé de donner aux morceaux une plus grande profondeur émotionnelle sur « Trinity Of Suns ». Mais nous n’avons jamais eu l’impression de repartir de zéro.
– D’ailleurs, lors de vos concerts, vos setlists représentent-elles vos deux albums ? Et de quelle manière Amy s’est-elle approprié les anciens morceaux ?
Alors que « Trinity Of The Suns » n’était pas encore sorti, nous jouions déjà des morceaux du prochain album en concert depuis un certain temps. Depuis peu, plus de la moitié de notre setlist est composée de nouveaux titres, tout simplement parce que nous avons une grande confiance en leur qualité. Et nous avions joué « Island Universe » pour la première fois en 2023 à Athènes, lors du festival ‘Up The Hammers’. Les anciens morceaux se marient particulièrement bien avec la voix d’Amy, ils gagnent en profondeur et prennent une nouvelle dimension.
– « Trinity Of Suns » a un son très organique et il me semble que vous l’avez d’ailleurs enregistré en analogique. Etant donné le style de LYNX, j’imagine que le choix vous a paru évident. Et il possède aussi une approche très live. Etait-ce essentiel pour vous de réunir ces deux conditions ?
Il était primordial pour nous que l’album sonne le plus organique possible. C’est pourquoi nous avons choisi de l’enregistrer au Fat & Holy Studio avec René Hofmann, réputé pour ses enregistrements live. Ce processus a donné aux morceaux une dynamique impossible à obtenir dans des conditions de studio classiques. Nous avons aussi passé la majeure partie de ce temps ensemble en studio, ce qui a vraiment renforcé notre cohésion et notre lien avec l’album. C’était presque comme un petit voyage scolaire avec LYNX ! (Sourires)
– Parlons du style de ce nouvel album, qui est moins Metal et beaucoup plus Psych Prog. L’esprit 70’s est très présent et les morceaux sont aussi plus longs. L’idée était-elle d’être plus Rock et surtout de travailler plus sur les atmosphères ?
On adore tous le Rock des années 70, avant que le Heavy Metal ne devienne ce qu’il est devenu. Des groupes comme Blue Öyster Cult, Genesis, Pink Floyd, Jefferson Airplane, Led Zeppelin et, bien sûr, Black Sabbath, nous ont beaucoup influencés. On voulait composer des morceaux plus longs, plus profonds et plus intenses. On aime tous les morceaux Rock courts, mais un titre de huit minutes qui vous emmène en voyage, c’était vraiment notre objectif. Honnêtement, on n’a pas cherché consciemment à sonner moins Heavy, mais c’est en partie comme ça que l’album a pris cette tournure, et c’est très bien comme ça. On connaît tous des albums qui nous touchent profondément, et c’est ce qu’on voulait obtenir avec notre musique.
– LYNX peut aussi compter sur ses deux guitaristes et ses deux claviéristes, ce qui laisse un champ d’action très vaste. Sur quel instrument vous basez-vous pour composer et de quelle manière trouvez-vous l’équilibre, même si la guitare domine les compostions ?
Amy est notre principale claviériste, même si Tim a aussi enregistré quelques parties en studio. Composer est toujours un travail d’équipe pour nous. Parfois, l’un d’entre nous propose une idée de base, mais nous développons toujours les morceaux ensemble, en groupe. Il est important pour nous que chaque instrument puisse s’exprimer pleinement. Par exemple, le morceau-titre est construit autour d’une section rythmique basse-batterie très solide.
– Enfin, « Trinity Of Suns » a vraiment tous les attributs d’un album-concept. Est-ce le cas et sur quelle thématique vous êtes-vous concentrés pour créer l’ensemble ?
Je suis ravi que tu le perçoives ainsi, et oui, dans une certaine mesure, c’était le but. Tout comme dans « Watcher Of Skies », notre protagoniste fictif est le lynx, que nous envoyons en voyage. Dans « Trinity Of Suns », il l’entreprend réellement et vit des aventures qui se transforment également en un voyage intérieur et émotionnel. Nous souhaitions raconter une histoire à laquelle chacun puisse s’identifier, tout en laissant suffisamment de place à l’interprétation pour que chacun puisse se la forger sa propre vision.
Le nouvel de LYNX, « Trinity Of Suns », est disponible chez Dying Victims Productions.
Chanteur, guitariste et compositeur, le musicien auriverde fait des débuts très prometteurs avec « LookingForChange », un premier effort qui en dit déjà long sur ses ambitions. Agile et puissant, le Blues Rock de GUTO KONRAD puise son énergie dans une époque qu’il n’a pourtant pas connu, ce qui ne l’empêche pas d’en maîtriser les moindres rouages. Avant de le découvrir cette année en Europe sur scène, c’est l’occasion de déjà se familiariser avec ses morceaux. Il signe en tout cas une belle entrée en matière.
GUTO KONRAD
« Looking For Change »
(Independant)
Lorsqu’on évoque le Brésil, on pense surtout Bossa Nova et Metal et beaucoup plus rarement Blues. Si le nom de Mario Rossi revient à l’occasion, il faut souhaiter que celui de GUTO KONRAD s’impose à son tour dans la sphère Blues Rock. A tout juste 23 ans, il se présente avec un premier album convaincant et déjà mature. Enregistré entre 2024 et 2025, « Looking For Change » est le reflet d’une nouvelle génération, qui commence à se faire entendre et qui affiche autant d’audace que de talent. Et lui non plus n’a pas froid aux yeux.
Malgré sa jeunesse, GUTO KONRAD canalise sa fougue grâce à un jeu surtout basé sur le feeling et les atmosphères et les tessitures, même si on devine sans mal que sa technique est déjà redoutable. Certes, ses références sont claires et se nichent autant dans un esprit 70’s que dans le côté indomptable d’un Stevie Ray Vaughan. Avec un son de guitare épais et chaleureux, GUTO KONRAD s’échappe même dans des ambiances psychédéliques tout en mouvement et guidées par des mélodies soignées et des arrangements délicats et précis.
Il y a forcément une certaine naïveté dans cette première réalisation. Et elle se traduit par une agréable approche guitaristique, qui le relie à Jimi Hendrix et son côté imprévisible et débridé. Quant à la production, son amplitude lui confère une saveur live et organique. GUTO KONRAD se livre sans fard et dès l’intro, une sensation de liberté émane de « Looking For Change ». Avec des compositions virevoltantes et appuyées, on se laisse vite happer par cet enthousiasme plein de vigueur (« Ain’t No Use », « Over And Over Again », « Hope » et le morceau-titre).
Avec un premier effort fortement imprégné par les 70’s, mais avec un son très actuel, JOHN CORABI se livre avec authenticité sur ce qui constitue sa culture musicale. Et même si on n’avait aucun doute sur le bon goût du chanteur de The Dead Daisies, il faut reconnaître qu’il se dévoile aussi comme un redoutable songwriter. Solaire et sincère, il passe en revue des atmosphères plus Rock peut-être, plus Southern aussi et portées par un groupe cinq étoiles. En s’offrant même une reprise de Sly And The Family Stone et flirtant avec la Soul et le Blues, le musicien de Philadelphie se montre impérial.
JOHN CORABI
« New Day »
(Frontiers Music)
Marqué au fer rouge par son passage chez Mötley Crüe le temps d’un album éponyme en 1994, JOHN CORABI s’est aussi essayé à d’autres formations, mais celles-ci firent beaucoup moins de bruit que le remplacement de Vince Neil. Depuis, il a enfin récupéré sa place au sein de The Dead Daisies qui a, de nouveau, retrouvé toute sa splendeur. Avec « New Day », c’est en solo qu’il se présente avec un disque qui lui ressemble beaucoup et sur lequel il se fait plaisir entre Classic, Southern et Hard Rock avec une même aisance et surtout une voix puissante.
Enregistré l’été dernier à Nashville avec le fameux Marti Frederiksen (Aerosmith, Ozzy) aux manettes, JOHN CORABI livre un opus très personnel et chaleureux. A ses côtés, le gratin du genre œuvre avec lui, à savoir son producteur, Evan Frederiksen pour la rythmique et beaucoup d’autres instruments, Richard Fortus (Guns N’Roses) à la guitare, Paul Taylor (Winger, Steve Perry) aux claviers et Charlie Starr de Blackberry Smoke aux solos. Difficile d’aligner un plus beau line-up et le résultat est à la hauteur des attentes : époustouflant !
De sa déjà longue carrière, l’Américain semble avoir rassemblé tout ce qui le fait vibrer. Que ce soit sur des titres acoustiques sensibles et délicats, ou d’autres plus entraînants aux teintes bluesy, ou évoluant dans un Rock plus brut, le frontman sait absolument tout faire et sa classe naturelle fait le reste. JOHN CORABI garde aussi un œil dans le rétro en incluant « Cosi Bella (So Beautiful) » (2021) et « Your Own Worst Enemy » (2022), sortis tous deux en singles, aux côtés d’autres pépites (« New Day », « That Memory », « When I Was Young », « 1969 »). Incontournable !
Nul n’est prophète en son pays et FRANCK CARDUCCI en est une preuve éclatante. Cependant, avec « Sheeple », il devrait pouvoir enfin s’y imposer, car la dextérité et la qualité d’interprétation à l’œuvre sont irréprochables. Ancré dans un Rock Progressif originel et un Rock très 70’s, son style affiche beaucoup de vélocité et un souci du détail imparable. Sur le fond, le musicien nous questionne sur le libre-arbitre et l’obéissance aveugle. Un travail d’équilibriste personnel réussi et robuste.
FRANCK CARDUCCI
« Sheeple »
(Cherry Red Records/Socadisc)
Autoproduit depuis ses débuts en 2011, le multi-instrumentiste virtuose semble avoir trouvé son bonheur sur le prestigieux label britannique Cherry Red Records, où les Français ne sont d’ailleurs pas légion. Une belle reconnaissance pour celui qui a opté pour un registre un brin vintage, évoluant entre un Classic Rock musclé et un Rock Progressif délicat. Avec « Sheeple », FRANCK CARDUCCI signe son cinquième album studio, auquel il faut ajouter deux live. Autant dire que le Lyonnais possède une belle expérience, essentiellement acquise à l’étranger également.
Producteur de « Sheeple », il y joue la plupart des instruments, à savoir la basse, la batterie, l’orgue Hammond et les guitares, en plus du chant, ce qui ne l’empêche pas d’être très bien entouré. Réputé pour ses prestations live, on retrouve ce même côté immédiat et organique sur les neuf morceaux. Grâce à un étonnant sens de la narration et une production brillante, FRANCK CARDUCCI propose ici un voyage musical dense, où les passages à forte intensité flirtent avec le Hard Rock et où se mêlent des instants suspendus d’une grande finesse.
Guidé par une ambition artistique largement à sa portée, le musicien joue sur les contrastes avançant sur des morceaux fleuves (« Love Or Survive », « The Betrayal Of Blues »), d’autres plus costauds (« Self-Righteousness ») et offre même une petite trilogie mélancolique très subtile (« Sweet Cassandra »). Emprunt d’une grande liberté et très abouti, ce nouvel opus ne se fond pas uniquement dans un esprit old school, il pose aussi un regard neuf et moderne sur un Rock Progressif qu’on croyait difficile à renouveler. Une leçon de volonté et d’humilité.
Né à la fin des années 60 du côté de Chicago, COVEN est la référence ultime et l’influence majeure des groupes qui développent, aujourd’hui encore, dans leur musique ce même imaginaire. Sauf que dans ce cas précis, il ne s’agit nullement de folklore ou d’apparat destiné à véhiculer l’illusion d’une appartenance à ce mouvement souvent caché, mais bien réel. Toujours guidé par sa chanteuse, le groupe vit sa musique et les textes qu’elle véhicule au premier degré. Pas de marketing donc derrière la démarche de cette grande prêtresse du Rock Occult, et Jinx Dawson entend bien remettre son actuel quintet au cœur du monde musical. Avant de les recevoir en France très bientôt, celle qui se fait si rare en interview a bien voulu revenir sur l’histoire de COVEN, ses déboires aussi et sa démarche personnelle. Un entretien dans lequel sa fondatrice revient très naturellement sur les liens entre ésotérisme et musique, et sa position et son implication dans cette voie.
– Tout d’abord, pour la nouvelle génération qui ne vous connaît peut-être pas encore, COVEN a créé la quasi-totalité de l’imagerie du monde du Metal actuel depuis la fin des années 60. Comment perpétue-t-on un tel héritage plusieurs décennies plus tard ? Est-ce toujours une source de fierté ?
Au départ, l’album « Witchcraft Destroys Minds & Reaps Souls » se voulait un ouvrage érudit destiné aux personnes profondément impliquées dans la ‘Voie de la Main Gauche’. Je pensais que peu de gens s’y intéresseraient, voire que certains craindraient les informations qu’il contenait. Passionnée de musique, surtout d’opéra mais aussi de Rock, je souhaitais chanter et avoir un groupe. Je pensais donc pouvoir combiner les deux. La maison de disques entrevoyait un grand succès, mais jugeait le concept de COVEN trop réaliste pour le grand public. Nous étions régulièrement interrompus en plein rituel, expulsés de scène par la police, interdits de participation à des rituels en concerts et en festivals, et nos disques étaient vendus sous le manteau, avant de ne plus se vendre du tout. Mercury Records pensait que mon idée serait plus commerciale, même si elle était moins réaliste. N’appréciant pas cette perspective, nous avons quitté Chicago pour Los Angeles, et la maison de disques s’est mise en quête d’un autre groupe disposé à aborder ce sujet ésotérique avec subtilité. Elle craignait également qu’une femme présentant ce genre de réflexion ne soit pas du goût des Eglises et autres groupes. Ce fut donc loin d’être une source de fierté, mais plutôt une source de difficultés.
– COVEN est devenu un mythe qui a largement dépassé les frontières musicales, ce qui est un peu dommage, au point que certains en oublient souvent cet aspect du groupe. Nourris-tudes regrets à ce sujet ?
En fait, je regrette mes choix de l’époque. Mes deux grandes-tantes, adeptes de ‘La Main Gauche’, m’ont déshérité et m’ont ôté la vie, car j’avais révélé une trop grande partie de leurs sombres secrets. Mais nous avons travaillé d’arrache-pied sur la musique. Les musiciens étaient excellents. Et le groupe était très fier du résultat final.
– Pour conclure sur ce sujet, à l’époque, le scandale est né de « Satanic Mass », une épopée de 13 minutes. Aviez-vous anticipé un tel tollé ? Et, de plus, aviez-vous prévu son potentiel impact au moment de sa création ?
Lorsque nous enregistrions « The Satanic Mass » en 1969, cela me semblait tout à fait naturel, car j’avais grandi dans ce monde, car mes grandes-tantes étaient mages d’un coven (réunion de sorciers – NDR). Enfant, je m’étais souvent introduit en cachette dans leur manoir pour assister à leurs réunions, des rassemblements exaltants. Et plus tard, j’ai rejoint la LHP (‘Left-hand path’, ‘La Main Gauche’ – NDR) à 13 ans. Mais le soir où le rite devait être enregistré, tous les employés d’Universal Recording Studio ont demandé à partir à midi. J’ai trouvé ça bizarre. A ce moment-là, je me suis dit que les détracteurs, par peur, pourraient l’enterrer pour qu’on ne s’en souvienne à jamais. Et il y a à peine vingt ans, quand j’ai voulu rééditer ce pauvre vieux disque oublié, introuvable ailleurs, on m’a dit que les responsables ne le « sortiraient jamais des archives ».
– Revenons à la musique de COVEN. Si beaucoup vous associent aujourd’hui à la scène Metal, vous jouez en réalité du Rock psychédélique avec même quelques influences Folk. En réécoutant vos deux premiers albums, on réalise la richesse des arrangements avec piano, saxophone, cordes… Quelle place occupe votre musique par rapport au message qu’elle véhicule ? Est-ce un simple support, ou a-t-elle toujours primé sur les paroles ?
Tout d’abord, je n’ai jamais considéré la musique de COVEN comme psychédélique. Je ne l’ai jamais été. Je n’étais pas hippie, je n’avais aucun lien avec ce milieu et je n’écoutais pas vraiment ce genre de musique. J’étais passionnée de musique classique et j’avais une bourse d’études en opéra à l’Université Butler à l’âge de 13 ans. Je considère notre musique comme du Rock avec une touche gothique classique. Je pense que la musique était un moyen de transmettre des informations. J’adore la musique et j’ai toujours veillé à lui témoigner le plus grand respect. Je ne pense pas que COVEN ait jamais vraiment adhéré à la vague des groupes ‘love in the 60’, mais je pense que certains voulaient simplement simplifier les choses. Ils voulaient signifier que le Metal venait d’inaugurer une nouvelle décennie, car l’album phare de COVEN, « WitchcraftDestroys Minds & Reaps Souls», est arrivé à l’aube des années 70.
– Malheureusement, après « Witchcraft Destroys Minds & Reaps Souls », « Coven » et « Blood In the Snow », COVEN a connu une longue période de silence jusqu’en 2008 avec « Metal Goth Queen – Out Of The Vault ». Qu’est-ce qui a empêché votre carrière de progresser sans encombre pendant toutes ces années ?
Beaucoup de choses. COVEN avait déménagé. Direction Los Angeles. Cinq ans plus tard, après la sortie de nos trois premiers albums, les membres masculins du groupe se sont mis en couple et ont quitté la ‘Coven House’, perchée sur les collines d’Hollywood. Les managers étaient insupportables. J’ai joué dans un film et j’ai fait une petite apparition dans un autre avec Brad Pitt. J’ai monté un groupe Punk appelé ‘The Equalizers’ pour oublier que mes précédents albums avaient disparu des radars et que COVEN ne renaîtrait jamais. Le groupe comptait des membres renommés comme le bassiste de Jethro Tull et le guitariste de Steppenwolf. L’ingénieur du son des était marié à la sœur de Bob Welch, membre du Fleetwood Mac original. Cet ingénieur du son n’arrêtait pas de me draguer et a même tenté de me tuer en me voyant avec une star du Rock. J’ai fréquenté beaucoup de rockeurs célèbres, qui n’ont jamais rien su de mon passé. J’ai aussi énormément voyagé avec Amet Ertugun, le propriétaire d’Atlantic Records. J’ai participé à de nombreux rituels de cercle magique à la ‘Maison du Coven’ et dans la ‘Pièce Secrète’. En fait, je me suis simplement plongé dans l’underground, sans que mon passé soit dévoilé.
– Même si vous avez sorti « Jinx » (2013) et « Light The Fire » (2016), cela fait dix ans que nous attendons le retour de COVEN avec un nouvel album. Est-ce en préparation ? Travaillez-vous dessus avec la formation actuelle ?
Il est en suspens depuis dix ans. Mais oui, nous avons quatre morceaux vraiment géniaux en boîte, puis nous avons commencé une tournée, donc nous espérons terminer le reste bientôt. La formation actuelle est très impliquée et même Steve Ross, le batteur original de COVEN, est de la partie.
– Vous serez bientôt en tournée en Europe et en France avec un passage en tête d’affiche du festival « Courts Of Chaos » en Bretagne. A quel genre de concert doit-on s’attendre ? Y aura-t-il quelques chansons inédites au programme ? Car ici, les fans sont nombreux…
Nous sommes follement excités à l’idée de revenir en France, et pour la première fois en Bretagne… Je sortirai de mon cercueil rien que pour vous… Skull fera une apparition, accompagné de films et vidéos historiques de ce COVEN autrefois interdit… Un rituel musical de véritables chants ancestraux du ‘Sentier de la Main Gauche’, de chansons racontant d’authentiques histoires de sorcellerie, avec peut-être un aperçu de nouvelles compositions…
– Enfin, en tant que grande prêtresse du genre, quel est ton regard sur la scène Rock et Metal occulte, voire sur certains courants du Black Metal ou du style païen ?
Je pense que cela rassemble une communauté très soudée de personnes talentueuses, dont j’ai eu le grand plaisir de rencontrer un grand nombre. C’est un véritable mouvement où musique, art, design, cinéma et mode de vie se conjuguent. Je pense que nous avons besoin de ce type de lien fort en ce moment, et ce groupe pourrait devenir très important dans un avenir proche. Mais une grande partie de ce mouvement ne représente pas la véritable ‘Voie de la Main Gauche’, ni la sorcellerie, qui détruit les esprits et moissonne les âmes. C’est plutôt comme les bruits et les cris des films d’horreur ou les hurlements d’Halloween, avec lesquels je peux m’amuser de façon assez macabre. Mais c’est peut-être mieux ainsi pour l’instant, car certains ne sont peut-être pas prêts pour de vrais sorts…
Les pochettes de « Witchcraft Destroys Minds And Reaps Souls « (1969) et « Blood on the Snow » (1974), les deux albums emblématiques de COVEN.
Photos : Greg The Mayor (1, 2, 4) et Omar Cordy (3).
COVEN sera en tête d’affiche du festival ‘Courts Of Chaos’ les 22 et 23 mai prochain à Plozévet (29). Toutes les infos sur le site : www.courtsofchaos.fr