Songwriter affûté et frontman assuré, le musicien de Baton Rouge donne déjà une suite à « Drifter » et fait par la même occasion taire tous ceux qui pensaient qu’il ne s’agissait que d’un feu de paille. Avec un producteur d’exception à ses côtés, JOVIN WEBB libère ses propres sentiments sur un « Son Of A Sinner » qu’il vit sur chaque note. Tout en mouvement, il fait également résonner son harmonica avec justesse et pose ainsi un pied dans la cour des grands.
JOVIN WEBB
« Son Of A Sinner »
(Blind Pig Records)
Tout juste deux ans après être apparu avec « Drifter » où il s’est révélé être un véritable bluesman, JOVIN WEBB nous revient avec la même fraîcheur et la même sincérité. Il avait laissé une forte impression sur un premier album déjà très abouti. Et pour continuer sur sa belle lancée, c’est à nouveau Tom Hambridge qui est aux manettes et derrière les fûts. L’incontournable producteur, connu pour ses collaborations avec Buddy Guy, Joe Bonamassa, Susan Tedeschi, Kingfish, Ally Venable, Devon Allman et tant d’autres, y va même de ses propres compositions.
En effet, ce dernier cosigne avec Richard Fleming le très relevé morceau d’ouverture, « Gunlead & Lead », « Pull’Em In » et « These Boots » rejoint sur cette dernière par un JOVIN WEBB très convaincant. C’est d’ailleurs lui qui signe le reste de « Son Of A Sinner », avant de s’offrir une belle reprise de Gregg Allman pour clore ce deuxième chapitre (« Whipping Post »). Et l’ensemble est d’ailleurs d’une grande variété, car le natif de Louisiane a baigné dans le Blues bien sûr, le Rock, le Gospel, la Soul et le Southern Rock. Un savoureux et très complémentaire mélange.
Très bien entouré par Kenny Greenberg (guitare), Mike Rojas (claviers), Tommy MacDonald (basse) et donc Tom Hambridge (batterie), JOVIN WEBB livre une prestation vocale à la fois puissante et touchante. Porté par des textes sensibles et personnels, le chanteur semble littéralement habité par les chansons de « Son Of A Sinner » auxquelles il apporte beaucoup d’émotion (« Pray For Me », « Every Time I Roll A Dice » composée par Max Barnes et Troy Seals, « When I’m Gone », « It’s Alright »). Une performance de haut vol et la confirmation d’un grand talent.
Un groove imparable, un toucher et une frappe inimitables : CARMINE APPICE a laissé son empreinte au fil des décennies à travers un nombre impressionnant de collaborations et à la tête aussi de groupes devenus cultes. De Vanilla Fudge à Rod Steward, en passant par Cactus bien sûr, Blue Murder, Guitar Zeus ou King Kobra, il a aussi accompagné Ozzy et Ted Nugent, joué avec Jeff Beck, Pat Travers, Rick Derringer ou Paul Stanley. L’américain est ce qu’on pourrait appelé un batteur complet, et si ses racines et ses inspirations musicales viennent surtout du Jazz, on retient aussi ses effets de double grosses caisses, bien avant l’heure, et ses légendaires jonglages de baguettes. Depuis quelques années, c’est au sein de son groupe de toujours, Cactus, qu’il impose sa frappe sur un Blues Rock solide qu’il partage avec des musiciens de renom. Bien sûr, il est difficile de retracer une telle carrière sur une interview, mais l’Américain revient avec plaisir sur un parcours étonnant et d’une incroyable richesse. Rencontre.
– Tout d’abord, j’aimerais que l’on revienne brièvement sur ton parcours, car il est assez atypique et unique. Tu fais tes débuts avec Vanilla Fudge et son côté psychédélique, puis c’est Cactus et son Blues assez lourd. Ensuite, les années 80 et 90 sont plus Hard Rock et Heavy Metal avec Blue Murder et King Kobra surtout. Et il y a également de très nombreux projets ou participations à de nombreux albums. Est-ce ta curiosité qui te pousse toujours ? Une certaine soif de découverte ?
J’aime juste jouer. Malheureusement, je n’ai jamais été dans de grands groupes comme John Bonham avec Led Zeppelin ou Neil Peart avec Rush. A chaque fois que j’étais dans un groupe, il a splitté et j’ai du retrouver autre chose. C’est ce qui m’a mené dans de nombreuses directions. J’ai donc joué dans beaucoup de groupes de Blues, de Jazz, de Rock et j’ai aussi fait des shows de batterie. J’ai adoré ça, car ce n’était jamais la même chose ! Je n’aurais pas pu jouer les mêmes chansons pendant 50 ans ! (Rires) J’ai du utiliser mes talents pour d’autres choses. J’ai aussi eu la chance de créer Guitar Zeus, par exemple. Cela dit, tous les projets que j’ai faits ont été assez connus dans le monde, ce n’est pas comme si c’était sorti dans l’anonymat le plus complet ! (Rires) J’ai quand même vendu beaucoup de disques avec Guitar Zeus, Blue Murder, King Cobra et Cactus, notamment les derniers albums.
– Tu as justement forgé ta réputation et ta légende à travers des styles très différents. Est-ce cette polyvalence qui, selon toi, fait la marque des grands batteurs ? Une grande capacité à s’adapter à tous les registres ?
Oui, mais un grand batteur ne peut pas forcément tout jouer. Aujourd’hui, il y a beaucoup de grands batteurs de Metal. Ils jouent vite et c’est dégueulasse. Sont-ils capables de jouer avec des balais ? Je ne crois pas. J’ai joué du Jazz, de la musique latine, du Rock, de la Soul… J’ai vraiment jouer de tout quand j’étais très jeune. Tu vois, à cette époque, il n’y avait ni Hard Rock, ni Heavy Metal. Il y avait surtout des choses comme Frank Sinatra, alors je jouais ce genre de choses… (Sourires) Mais quand je fais du Rock, je suis toujours moi-même. Quand j’étais avec Rod Stewart, cela n’avait rien à voir avec les autres batteurs de ses albums. Je reste ce que je suis avec ma façon de jouer. J’ai pu faire beaucoup de choses très différentes et ça me faisait très plaisir, parce que c’était toujours d’une grande fraîcheur ! (Sourires)
– Avant de reparler de Cactus, qui est ton actualité la plus récente, j’aimerais qu’on dise un mot de King Kobra, dont le dernier album, « We Are Warriors », est sorti il y a maintenant trois ans. Est-ce que le groupe va continuer son activité ? Et y a-t il des projets en cours de ce côté-là ?
En fait, quand on a lancé ça, cela ne s’est pas très bien passé. On avait pourtant fait des tournées en Europe, un bon album et quelques gros festivals. Ensuite, on avait juste sorti une chanson. Et puis, Paul (Shortino, chant – NDR) est très occupé, il chante partout dans le monde. Comme c’est pareil de mon côté, je ne sais pas pour le moment si King Kobra aura une suite, ou pas.
– Un mot aussi sur ton instrument, la batterie. Toi qui as parcouru tant de styles et d’époques différentes, restes-tu fidèle à un kit en particulier, ou est-ce que tu évolues aussi suivant les musiques sur lesquelles tu joues, voire les avancées techniques ?
Je pense que mon jeu a évolué au fil des années. Quant à mon kit de batterie, pour les enregistrements, je garde le même, d’autant que j’ai un studio à la maison. Oui, c’est sensiblement le même kit, il n’a pas tellement bougé… (Sourires) J’ai encore les toms sur lesquels je jouais avec Cactus en 1971, une Slingerland de 2004, quelques D-Drum qui sonnent bien aussi. Je n’en change pas, car je peux réenregistrer d’une semaine à l’autre des plans qui ne me plaise pas. En revanche, pour la scène, j’utilise toujours le même kit, peu importe la formation avec laquelle je joue. Je l’utilisais déjà avec Vanilla Fudge, Rod Steward et aussi Cactus. En fait, c’est juste une question de changement de style de jeu, de dynamique. Il suffit de s’ajuster au mieux à chacun ! (Sourires)
– Il y a peu de batteurs dans le monde du Rock notamment qui sont identifiables en quelques secondes. Il y a notamment John Bonham, Stewart Copeland, Dave Lombardo, Mick Portnoy et toi. Comment expliques-tu que ton style se soit si facilement imposé, là où les gens se concentrent surtout sur les chanteurs et les guitaristes ?
Wow ! Merci beaucoup ! (Sourires) Mon grand rêve était de devenir le Gene Krupa du Rock (un grand batteur et chef d’orchestre de Jazz, décédé en 1973 – NDR) ! Il s’amusait tellement ! J’ai grandi en l’écoutant, car ma mère me racontait ses performances au Paramount Theater à Brooklyn. Il m’a beaucoup inspiré, lui et tous les grands batteurs de Jazz comme Buddy Rich, Max Roach ou Joe Morello. C’est vraiment ce que je voulais être et je pense que j’ai un peu réalisé mon rêve… (Sourires) Je ne voulais pas être juste le gars qui joue derrière le groupe, je voulais aussi amuser les gens. C’est de cette façon que j’ai développé mon style au fil du temps, même s’ils sont vraiment restés mes modèles. Et c’est vrai aussi pour John Bonham, Ian Paice et moi. On s’est emprunté des choses, on nous a en aussi pris et ça continue. Personne n’a tout à lui dès le départ. On se façonne. Et j’ai eu la chance d’être au début de tout ça. Et il n’y avait pas tous ces amplis d’aujourd’hui, non plus. Il fallait vraiment cogner, lever les bras au ciel et y retourner en fracassant les toms ! (Rires) Et en le faisant, j’ai créé un style. Je ne le savais pas à ce moment-là, car je le faisais vraiment par nécessité… (Rires)
– Revenons sur Cactus que tu as ressuscité plus de 30 ans après son dernier album « Ot ’n’ Sweaty ». Même si Vanilla Fudge reste un groupe très important, on a vraiment le sentiment que Cactus reste ton véritable groupe, celui où tu t’exprimes peut-être le plus librement aussi. Est-ce le cas ?
Ce sont deux groupes vraiment différents. On a fait beaucoup de concerts avec Vanilla Fudge et nous avions même enregistré un live au ‘Sweden Rock’. C’était rigolo, parce que nous avions joué avec les deux groupes sur la même édition, Vanilla Fudge et King Kobra. Ça reste un bon souvenir ! (Sourires) Mais j’ai l’impression que l’industrie musicale ne s’intéresse plus à la nouvelle musique que peuvent produire certains groupes. Elle veut juste leurs classiques, pourtant nous avions composé de nouvelles choses et le public aimait ça. Les nouveaux albums de ce genre de groupes n’intéressent plus. C’est pour cette raison que nous avons enregistré « Temple Of Blues I » (paru en 2024 – NDR) avec Cactus. C’était d’ailleurs une demande du label, qui voulait que je rassemble des musiciens qui avaient été influencés par le groupe. Et il y a eu du beau monde à nos côtés comme Joe Bonamassa, Warren Haynes, Slash, … L’album a même été classé numéro 3 dans les Charts. Le label nous a proposé de continuer et j’ai dit que j’étais d’accord, si nous faisions un vrai album de Blues. Je me suis donc concentré sur ce qui m’avait vraiment influencé en y ajoutant trois morceaux de Cactus. Puis, nous avons fait six/sept concerts par an et d’autres sont actuellement en préparation. Ce qu’il faut absolument, c’est prendre du plaisir et s’amuser. La musique de Vanilla Fudge était trop sérieuse pour moi, alors que le reste de ma carrière est beaucoup plus fun. Cactus, BBA (Beck, Bogert & Appice – NDR), Rob Stewart, Ted Nugent, King Kobra… Tout ça était vraiment très amusant ! (Sourires)
– Et justement, Cactus, s’il reste très Rock, est surtout Blues. D’ailleurs, c’est le style qui te suit le plus dans ta carrière avec tes collaborations avec Jeff Beck, KGB ou ton groupe avec Pat Travers. Est-ce que, finalement, tu te sens l’âme du bluesman ?
Je ne sais pas… Personnellement, je n’aime pas tellement le Blues, parce que c’est un peu ennuyeux à jouer ! (Rires) Mais les chansons que nous avons reprises avaient toutes un très bon batteur. Morris Jennings en est un très bon exemple. Il était fantastique. Je m’en suis inspiré, mais à ma façon. Et quand tu joues, tu t’amuses vraiment ! (Sourires) Quand je jouais avec Pat Travers, par exemple, on jouait du Blues, mais c’était du Rock en fait. On faisait du Rock ! La base était Blues, mais on jouait du Rock ! On s’est vraiment amusé, même à écrire les paroles. On a passé de bons moments et ça reste de très bonnes chansons, je trouve. Pat est génial, c’est comme un frère pour moi ! On se voit très souvent et on organise une fête tous les ans en Floride où l’on se retrouve. Il a un super groupe et c’est vrai qu’on a fait de bonnes choses ensemble.
– En juillet dernier, tu as aussi sorti la vidéo du morceau « United States » à l’occasion des deux cent cinquante ans de l’indépendance des Etats-Unis. C’était aussi un hommage à Rick Derringer, décédé l’an dernier. C’était important pour toi de réaliser finalement cette double-célébration ?
J’ai enregistré cette chanson avec Rick il y a cinq/six ans. Et on n’en avait rien fait. Je suis toujours en contact avec sa femme et j’en avais même parlé avec Rick la nuit avant sa mort. On parlait beaucoup tous les deux… (Silence) Alors qu’on évoquait le 250ème anniversaire de l’Indépendance avec Jenda (la dernière femme de Rick Derringer – NDR), je lui ai demandé où était la chanson qu’on avait faite ensemble ? Elle s’appelait donc « United States » et c’était un super titre. Elle a regardé et elle me l’a envoyé. Je lui ai dit qu’il fallait vraiment faire quelque chose avec ça. Alors, je l’ai envoyé à mon ingénieur Pat Regan, qui a produit tous les albums de Cactus et de King Kobra. Je lui ai demandé ce qu’il pouvait faire pour que ça sonne mieux. Il a viré toute la batterie, puis il a tout remastérisé. Et l’ensemble sonne vraiment bien. Ensuite, on avait juste une journée pour en faire une vidéo et on a décidé de ressusciter Rick avec l’IA en le rajeunissant un peu. Il a aussi fallu lui mettre des lunettes de soleil pour des raisons d’autorisation légale. Mais peu importe, le résultat est génial et c’est une très belle fin. Et le sortir le 4 juillet était bien sûr la cerise sur le gâteau, c’est un titre magnifique ! (Sourires)
– En avril dernier, tu as sorti avec Cactus «Temple Of Blues II » avec un ‘All-Stars band’ vraiment exceptionnel. C’est un projet très ambitieux et audacieux aussi. Tu te retrouves en véritable chef d’orchestre et le choix des morceaux est lui aussi très judicieux. C’est un casting et une setlist que tu avais depuis longtemps en tête ?
Non car, en fait, je ne fonctionne pas comme ça. D’abord, j’enregistre quelques chansons avec mon ingénieur du son. Ensuite, avec Brian du label, on s’est demandé ce que nous allions faire. J’ai alors pensé à trois morceaux de Cactus que je souhaitais jouer. Ensuite, on a fait « Purple Haze » avec Melanie et on a enchaîné jusqu’à obtenir une démo. Après, j’ai appelé des gens en commençant par Dee Snider et au fil des discussions, Tracii Guns, Ted Nugent, Billy Sheehan, Ron ‘Bumblefoot’ Thal, Steve Morse, Joe Lynn Turner, Rudy Sarzo (Ozzy, Quiet Riot), Alex Skolnick (Testament), Derek Sherinian (Dream Theater), le Bluesman Eric Gales et quelques autres encore se sont joints à nous.
– Par ailleurs, il y a un peu plus d’un an Ozzy nous quittait après un ultime concert. Toi qui a joué avec lui sur la tournée de « Bark At The Moon » en 1983, que retiens-tu du chanteur et aussi du personnage qu’il était ?
Je connais Ozzy depuis 1971 quand Cactus et Black Sabbath ont joué ensemble pour la première fois. Je n’ai d’ailleurs jamais compris pourquoi on les a considéré comme les ‘pères du Heavy Metal’, car dans les années 60, il y avait des groupes qui jouaient déjà des trucs très lourds. Ils sont passés dans l’anonymat après un disque seulement. Ensuite, Black Sabbath s’est construit une image anti-Dieu avec des histoires de diable, etc… J’ai donc connu Ozzy à cette époque-là. Pour l’anecdote, un jour, alors qu’on était ensemble, quelqu’un a volé une petite boîte de marijuana à l’un de mes amis. On s’est carrément embrouillé à cause de ça ! Mais ensuite, Black Sabbath et Cactus se sont rabibochés. On en a reparlé avec Ozzy des années après et on s’est bien marré ! (Rires) Sur « Back At The Moon », après l’enregistrement, je suis devenu producteur associé pour les 500.000 premiers disques. Je devais donc recevoir un bonus là-dessus et Sharon n’a pas aimé. C’est probablement pour ça qu’elle m’a viré, elle ne tenait pas le bon accord. Mais j’adorais Ozzy, on était amis bien avant qu’elle n’arrive dans sa vie. Bon, la drogue et l’alcool ne le rendaient pas bon, mais c’était quelqu’un qui avait du cœur. Il avait vraiment bon cœur… (Silence) Plus tard, je l’ai même amené en studio et on lui a joué du King Kobra ! Il a vraiment aimé, c’était drôle ! (Rires) Mais bon, à chaque fois qu’on se voyait et que sa femme arrivait, ça devenait désagréable. Oui, je me suis vraiment senti mal quand il nous a quittés… (Silence)
– Loin d’avoir envie de te voir poser les baguettes, quel batteur a ta préférence aujourd’hui, et en qui tu pourrais voir un éventuel héritier ?
(Silence) Ils jouent tous la même chose ! (etil mime un rythme effréné à la bouche – NDR) J’étais au téléphone avec Dennis Chambers (un grand batteur américain de Jazz et de Funk – NDR) l’autre jour et on parlait des batteurs d’aujourd’hui. Il me disait qu’ils étaient tous incroyablement rapides, avec les mains comme avec les pieds. Mais qu’il n’y avait aucun groove ! J’ai reçu une vidéo sur mon téléphone, il n’y a pas si longtemps, de Terry Bozio (autre phénoménal batteur américain – NDR), qui jouait avec son groupe Missing Persons dans un festival ici aux Etats-Unis. Ce qu’il a fait était juste incroyable comme l’est Dennis également ! Billy Cobham (Jazz Fusion – NDR) est incroyable aussi. Aujourd’hui, ils sont tous rapides, mais ils ne savent pas utiliser la vitesse. Quand j’étais plus jeune, je jouais aussi beaucoup plus vite, ça m’a même énormément influencé. Mais c’était d’abord le groove qui était le moteur avec la technique, bien sûr. Mais bon, je ne suis plus un jeune homme, je suis vieux et j’ai vu beaucoup de choses ! (Rires) J’ai même essayé de transmettre mon travail à travers des méthodes, dont même Greg Bissonette et Kenny Aronoff se sont inspirés. Et c’est vrai qu’aujourd’hui, il y a de jeunes enfants de cinq/six ans, qui jouent de manière incroyable aussi. Le truc, c’est juste qu’ils trouvent quelque chose à dire et qu’il en fasse quelque chose ! (Rires)
– Enfin, avec quelle formation vas-tu nous surprendre la prochaine fois ? Cactus ? King Kobra ? Un autre projet peut-être ?
Probablement Cactus, car pour King Kobra, c’est plus compliqué. Et puis, Cactus est un groupe avec lequel je m’amuse vraiment ! Et j’aimerais avoir encore plus de musiciens à venir jouer avec moi, car il a influencé beaucoup de gens finalement. J’ai même vu dans une émission Joe Bonamassa dire que nous l’avions influencé ! (Sourires) Et c’est le cas pour tous ceux qui sont venus jouer comme Warren Haynes, Steve Stevens ou Alex Skolnick. Cela n’aurait pas pu se faire avec King Kobra, car c’est juste Paul Shortino, Johnny Rod à la basse, Carlos Cavazo et Rowan Robertson aux guitares et moi à la batterie. Mais qui sait ? Ça ne coûte rien d’essayer ! (Sourires)
Retrouvez les chroniques des albums de CACTUS, « Tightrope » et « Temple Of Blues II » :
Intense, fougueuse, mais aussi libre et délicate, « Sandstorm » est exactement la réalisation que l’on attendait d’ERIC STECKEL, six ans après le très bon « Grandview Drive ». Capable d’enchaîner les accords rugueux et les solos cristallins avec une fluidité déconcertante, le compositeur semble à un pic de sa carrière et son jeu, comme sa créativité, pénètre son Blues Rock avec exaltation. Pour autant, on sent une grande sérénité et même de la joie sur ce tumultueux nouvel opus. Renversant à tous points de vue.
ERIC STECKEL
« Sandstorm »
(SPV Recordings)
A seulement 36 ans, ERIC STECKEL a fait un bon bout de chemin et en y mettant la manière. A onze ans, il sortait déjà son premier album, « A Few Degrees Warmer », avant de rejoindre les légendaires Bluesbreakers de John Mayall, qui avait déjà décelé chez lui un talent hors-norme. De la trempe d’un Rory Gallagher ou d’un SRV, l’Américain a affirmé avoir pris beaucoup de plaisir et s’être vraiment amusé lors de l’enregistrement de « Sandstorm ». Et on le croit volontiers, car ce nouvel effort est aussi brut qu’immédiat et d’une profonde respiration.
En revenant à l’essence-même du Blues Rock, ERIC STECKEL et son groupe se sont volontairement privés de pédaliers numériques et autres effets pour revenir à l’essentiel. Et la production de « Sandstorm » y gagne en authenticité. Ample et puissant, le son captive dès les premières notes et il faut reconnaître que l’intro de « When It Rains, It Pours » par son batteur a de quoi faire trembler les murs. Il avait annoncé une tempête, c’est un ouragan de riffs solides et chaleureux, de notes d’orgue envoûtantes et un groove massif qui déferlent ici.
Guitariste virtuose, ERIC STECKEL se montre également redoutable au chant, comme sur cette reprise du classique de Lance Lopez, « El Paso Sugar », qui se fond parfaitement dans l’ambiance survoltée de « Sandstorm ». Entre Heavy Blues, Hard Southern et Blues Rock moderne, ces nouveaux titres montrent toute l’étendue de la gamme de cet artiste débridé (« The Other Guy », « Blues For The Lonely », « What I Wanna Believe », « Axe To Grind », « She’s A Golddinger » et le morceau-titre). Le natif de Pennsylvanie signe tout simplement l’un des disques de l’année !
Très épuré dans la forme, KEB’ MO’ a réduit à l’essentiel son Blues si reconnaissable. Presque seul aux commandes, il nous conduit avec « The Breakdown » dans un écrin d’une grande sérénité. Très lumineux malgré la simplicité affichée, le songwriter se met presque à nu pour présenter sa vérité. Avec sagesse et sérénité, il capte ici l’attention comme rarement avec la classe qu’on lui connaît, et les prises de son et le mix sont d’une sobriété qui les rend étincelants. Les difficultés de la vie mènent parfois à de très belles choses, lorsqu’elles sont si bien mises en musique.
KEB’ MO’
« The Breakdown »
(Concord Records/Universal Music)
On a l’habitude de dire que le Blues est un concentré d’expériences vécues, qu’on y raconte des tranches de vie et des états d’âme et que c’est essentiellement de cela qu’il se nourrit. Avec ce nouvel album de KEB’ MO’ va encore plus loin, puisque les circonstances qui ont vu naître « The Breakdown » sont un peu hors-norme et surtout véridiques. En effet, le bluesman a composé ces nouvelles chansons après une période qui l’a bouleversé intimement. Ayant subi une opération à cœur ouvert qui l’a sauvé, mis fin à 20 ans de mariage et affronté d’autres profondes épreuves, le chanteur aurait pu tirer sa révérence… mais ce serait bien mal le connaître.
Alors, forcément « The Breakdown » a une saveur toute particulière et surtout une atmosphère que l’on a peu souvent l’habitude de rencontrer chez KEB’ MO’. L’ensemble est acoustique, de bout en bout, et seul à la guitare et au chant, il se dégage même à la première écoute une impression d’infinie tristesse. Mais c’est sans compter sur le Californien qui parvient à renverser la vapeur, dès lors qu’on se penche un peu sur les textes. La souffrance et le vague à l’âme ont leur place, bien sûr, mais il émerge également une touche d’espoir et d’envie de poursuivre l’aventure comme si de rien n’était. Extraire la beauté du pire, telle est la mission du Blues.
Du haut de ses 74 ans, de ses 50 ans de carrière et de ses cinq Grammy Awards, KEB’ MO’ s’offre une belle et touchante perspective sur sa vie, son mouvementé parcours personnel et notre monde actuel. On pénètre dans l’intimité du chanteur avec une douceur extrême et la sensation d’être à ses côtés en studio. Pour accompagner cette voix et ces délicats accords, quelques contributions du Soweto Gospel Choir et du sextet gospel Take 6 sont parsemées sur quelques titres, apportant une profondeur et un relief aussi discret que tout en feeling. « The Breakdown » est un disque particulier dans la discographie de l’artiste et il mérite une attention toute spéciale.
Photo : Rachel Deeb
Retrouvez la chronique de son précédent album, « Good To Be… » :
Sorti au cœur de l’été, « Grits & Glory » est probablement l’album le plus étonnant du guitariste et chanteur américain. Envoûtant dans le son et les ambiances, percutant comme il sait le faire à travers ses riffs et ses solos, ALBERT CASTIGLIA offre cette fois une saveur très british à son Blues Rock. Enregistré aux célèbres studios Abbey Road de Londres, on se doute bien qu’il s’est laissé porté par des influences anglaises qu’il n’a d’ailleurs jamais reniées. Saisi en formule trio, l’ensemble est direct et dégage une proximité vraiment immédiate. Difficile de lâcher ce treizième opus du bluesman, dont l’univers se dévoile finalement au fil des disques. Rencontre avec un artiste au style très libre et à l’instinct redoutable.
– Tout d’abord, puisque ce nouvel album a été enregistré à Londres, j’aimerais savoir quel impact le Blues britannique a eu sur ton jeu, toi qui as grandi en Floride et à Chicago, où le style est très prononcé et assez unique ?
Le Blues britannique a eu une influence majeure sur moi. Mon oncle possédait de nombreux albums de Led Zeppelin, des Who et des Rolling Stones, et c’est grâce à lui que j’ai découvert leur musique. Eric Clapton a été ma plus grande influence à mes débuts, et c’est lui qui m’a fait découvrir le Blues de Chicago. Ce sont les bluesmen britanniques qui m’ont finalement orienté vers Muddy Waters, Howlin’ Wolf et d’autres.. (Sourires)
– L’idée d’enregistrer un album à Londres, aux studios Abbey Road, t’est venue en parlant avec Olly Overton de Gulf Coast Records. Entre-temps, tu assorti « Righteous Souls » en solo, ainsi que « Live In Canada » et « Help Yourself » de Blood Brothers avec Mike Zito. Avais-tu déjà en tête l’idée d’un album réalisé en Angleterre pendant toutes ces années, et comment envisageais-tu cette future expérience ?
En fait, l’idée d’enregistrer à Londres m’est venue au début de l’année dernière. Olly m’a proposé d’enregistrer au Royaume-Uni et, un peu par plaisanterie, je lui ai suggéré de se renseigner sur Abbey Road. Il a pris la chose au sérieux et a réservé une semaine à Abbey Road en décembre. Je n’aurais jamais imaginé, même en rêve, mettre les pieds à Abbey Road ! (Rires) La vie m’a tellement donné et continue de le faire. J’en suis très reconnaissant ! (Sourires)
– « Grits & Glory » reflète clairement ton style et il reste fidèle à tes albums précédents, avec toutefois quelques touches distinctives. L’idée de faire un album entièrement consacré au Blues britannique t’a-t-elle traversé l’esprit, ou était-ce plutôt l’expérience du lieu qui comptait pour toi ?
L’album, de par son ambiance typiquement britannique, était déjà imprégné de cette identité, ne serait-ce que par le fait d’être enregistré dans ce studio. Nous avons utilisé des amplis Marshall et Vox AC 30 pour l’enregistrement. Mon producteur, grand disciple de George Martin, a employé certaines de ses techniques pour donner à quelques morceaux une sonorité proche des Beatles. Cependant, mes autres influences sont très présentes sur l’album : beaucoup de Southern Rock, de Blues américain, de Funk, de R&B, de Jazz afro-cubain… On y trouve un bel équilibre avec d’autres genres ! (Sourires)
– J’imagine que jouer et enregistrer aux studios Abbey Road est une expérience incroyable pour un artiste, ne serait-ce que pour l’Histoire qui imprègne ces lieux. Pourtant, vous y êtes allés en trio et « Grits & Glory » a également été enregistré en live. Alors, au final, y a-t-il eu plus de joie que d’appréhension ?
Uniquement de la joie ! (Sourires) Le groupe et moi avons savouré chaque instant. Si j’avais eu vingt ans, j’aurais peut-être été nerveux, mais j’ai la cinquantaine maintenant et je n’ai plus vraiment d’appréhension face aux défis, ou aux situations, qui me dépassent ! (Sourires)
– Et puis, tu ouvres l’album avec « In My America », une chanson très forte sur les divisions aux Etats-Unis. L’as-tu finalement composée comme un message aux Anglais, et plus largement aux Européens, parmi lesquels tu séjournais, car le symbolisme pourrait être très pertinent dans la situation actuelle ?
Mon message s’adresse à tous ceux qui veulent bien l’écouter. J’aurais enregistré cette chanson que je sois aux Etats-Unis, ou non. Quand j’écris une chanson, elle doit être sincère. Mon pays est plus divisé que jamais, au point que le monde entier le sait. Ne pas en parler serait fermer les yeux. Mes albums sont comme des journaux intimes sur disque. Nous avons bien plus de points communs que de différences. C’était le message principal que je voulais transmettre avec « In My America ».
– Comme on l’a dit, tu travailles sur cet album depuis quelques temps déjà. Concernant la composition, tant les paroles que la musique, as–tu défini le son global de l’album au fil du temps, ou tout s’est-il mis en place rapidement avant ton départ pour l’Angleterre ?
La majeure partie était prête. Nous avons peaufiné quelques détails à la dernière minute concernant les paroles et les arrangements, mais l’essentiel a été finalisé aux Etats-Unis.
– D’ailleurs, si on écoute attentivement « The Milk Is Still Good », on peut reconnaître un extrait de la mélodie de « Come Together » des Beatles. Est-ce une sorte d’hommage subtil que tu voulais glisser, puisque tu étais dans le studio où ils enregistraient souvent ?
Le subconscient est une chose merveilleuse ! (Sourires) Tout ce que je compose est une compilation de toutes les musiques qui m’ont influencé, donc cela ne me surprend pas que tu aies repéré « Come Together » dans « The Milk Is Still Good »… (Sourires) Ce n’était pas intentionnel, mais parfois l’univers nous réserve des surprises… (Sourires)
– Etonnamment, « Grits & Glory » dégage une impression assez différente des précédents : celle d’une grande liberté artistique, qui te permet de révéler d’autres facettes de ton jeu. L’idée de départ était-elle de te laisser carte blanche et de développer pleinement les vastes émotions que le Blues évoque, c’est-à-dire sans aucune limite ?
Oui, c’est ainsi que j’aime travailler. Il y a un mouvement dans mon pays, qui veut restreindre les sentiments, les pensées et les opinions et cela se déverse dans la créativité. J’ai toujours été un fervent défenseur de la liberté d’expression et aujourd’hui plus que jamais, les gens ont besoin de créer sans les contraintes extérieures. Je suis très heureux d’être dans un label qui me permet cette liberté. Certains veulent imposer leurs auteurs et leurs idées aux artistes. C’est leur choix, mais pas le mien. Il y a toujours des gens dans l’industrie qui signent un artiste pour en faire leur propre outil de création. Je me suis battu contre ça pendant des années et j’ai parfois perdu cette bataille. Maintenant, j’ai atteint un âge où je ne me soucie plus de ce que pensent les autres et je refuse qu’ils m’imposent leur philosophie créative. Si j’ai de la chance, il me reste encore une trentaine d’années à vivre. Je ne les passerai pas à me soumettre aux désirs de la société… (Sourires)
– J’aimerais parler un peu de la préparation de « Grits & Glory », au-delà de la composition. Quand vous êtes arrivé aux studios Abbey Road, tout était-il déjà bien en place avec ton bassiste Cliff Moore et ton batteur Ray Hangen, avec qui tu tournes également ? Ou vous êtes-vous laissé une certaine marge d’improvisation une fois sur place ?
Il y a toujours de la place pour l’improvisation. On arrive toujours en studio avec un plan de base, mais il est toujours amené à évoluer. C’est un peu comme la constitution d’un pays. Un plan peut et doit toujours légèrement dévier, car on peut trouver une meilleure idée une fois en studio. Il ne faut jamais exclure de petits changements.
– Enfin, cet été, vous étiez en Europe pour quelques concerts avec Blood Brothers, juste au moment où ton album sortait avec une photo de toi en couverture devant le célèbre Big Ben. Prévoies-tu de revenir jouer à Londres dans les prochains mois, et si possible en France également ?
Nous préparons une tournée en Europe et au Royaume-Uni pour mai 2027 environ. La France est définitivement sur ma liste. J’adore la France et cela fait longtemps que je n’y ai pas joué ! (Sourires)
« Grits & Glory » par ALBERT CASTIGLIA est disponible chez Gulf Coast Records.
Photos : Rob Blackham / Blackham Images
Retrouvez quelques chroniques de ses albums précédents, ainsi qu’avec Blood Brothers :
Basé à Asheville en Caroline du Nord, décidément creuset de très nombreux talents, CAITLIN KRISKO & THE BROADCAST livre ce très attendu nouvel album. Et « Heirloom » se montre très largement à la hauteur de ce qu’on pouvait légitimement espérer, tant le précédent EP était d’une incroyable luminosité. Certes, la chanteuse de la formation américaine est un atout majeur, mais la qualité d’écriture et de composition est d’un tel feeling et d’une telle précision, qu’il est difficile d’y résister. Le style s’affirme aussi pour être désormais immédiatement identifiable, et ce Blues teinté de Soul, de Rock et d’Americana est aussi entraînant qu’émouvant.
CAITLIN KRISKO & THE BROADCAST
« Heirloom »
(Independant)
Malgré une quinzaine d’années d’existence, c’est avec l’EP « Blueprints », sorti il y a deux ans et qui a vu le nom de sa chanteuse accolé à celui du groupe, que les Américains ont renversé la communauté Blues, et cet engouement a été renforcé grâce à des tournées dont les prestations ont marqué les esprits jusqu’en Angleterre. CAITLIN KRISKO & THE BROADCAST revient avec un long format une fois encore exceptionnel. La tonalité globale est clairement plus sudiste que ce soit dans les envolées Soul, Rock et Blues. Un Roots Rock porté aussi par un son organique à la dynamique actuelle et à la saveur légèrement vintage et savamment dosée.
Dévoilé au fur et à mesure sur les plateformes, « Heirloom » a été enregistré aux studios Blackbird de Nashville et produit par Aaron Austin, guitariste du groupe. Ainsi, grâce à son musicien de mari, CAITLIN KRISKO se trouve portée par un environnement sonore à la hauteur de sa performance vocale. Car le six-cordiste donne une autre dimension à ces nouvelles chansons, grâce à des accords subtils, des riffs délicats et des solos magistraux. D’ailleurs, l’ensemble de THE BROADCAST est sur la même longueur d’onde, à savoir un jeu d’une grande finesse et d’une authenticité rayonnante. Il suffit aussi d’écouter l’orgue Hammond pour s’en convaincre.
Comme pour « Blueprints », il est bien difficile de mettre en avant certaines chansons plutôt que d’autres, tant elles nous racontent des histoires captivantes. Le récit est souvent profond, les refrains deviennent très vite entêtants et donnent la sensation d’une proximité, tout en se faisant très fédérateurs. Un tour de force réellement bluffant. Et si la puissance vocale de CAITLIN KRISKO emporte tout, on se raccroche volontiers à ces notes bleues distillées par THE BROADCAST avec fougue et émotion (« Keep On Trying », « Heart Of Gold », « Homeless », « Hole In My Heart », « Let It Ride », « Something Sweet », « Fuel My Fire »). Renversant !
Retrouvez la chronique du précédent EP, « Blueprints » :
C’est une sorte de célébration de la joie et de la vie que présente la chanteuse et guitariste avec ce « Just Say Yes », qui met en avant sa puissance vocale et toute la délicatesse de son approche Soul et Gospel du Blues. Avec une touche Rock, un son organique et moderne, RUTHIE FOSTER réinvente une certaine tradition, bien aidée en cela par un jeune couple de musiciens confirmés, inspirés et ayant grandi avec une culture musicale également très sudiste. Et le résultat est flamboyant.
RUTHIE FOSTER
« Just Say Yes »
(Sun Records)
Récemment auréolée d’un Grammy Award pour son album « Mileage » (2024), RUTHIE FOSTER a renouvelé sa confiance à Tyler Bryant de The Shakedown pour la production et la composition de ce quatorzième opus, enregistré dans le propre studio du musicien à Nashville. D’ailleurs, cette fois encore, l’accent est mis sur les guitares, puisqu’on y retrouve Rebecca Lovell, sa femme également partie prenante à l’écriture, ainsi que sa sœur Megan seconde moitié de Larkin Poe, aussi présente sur le titre « Come On Up », qui rayonne de toutes parts.
Ecrit à trois, il faut reconnaître que les parties instrumentales sont incroyables. Porté par un groove enveloppant et chaleureux, par les notes de l’orgue Hammond de Michael Webb et par les harmonies des cordes et de la slide, « Just Say Yes » est d’une énergie positive à chaque instant. Mais c’est bel et bien la voix de RUTHIE FOSTER qui illumine l’ensemble. La Texane est tout simplement phénoménale et semble même, à 62 ans, au sommet de son art. Elle fait bien plus que d’interpréter ses chansons, elle les incarne littéralement.
Entre Southern Rock, Soul, Country et Blues plus classique, « Just Say Yes » est une balade apaisante dans le Sud américain et quand RUTHIE FOSTER laisse sa guitare pour le piano, l’instant devient magique (« Sitting Still »). Et là où l’artiste prend sa véritable dimension, c’est lorsqu’elle se fond dans ce Gospel Blues, où elle s’affiche en vraie patronne de ce genre typique de son Texas. Très variée et bien relevée, cette nouvelle réalisation est l’expression-même de la musique roots américaine contemporaine (« Thank You », « Hold On », « Tangled »). Incomparable !
Résolument Rock, l’univers artistique de HANNAH WICKLUND ne semble pourtant pas connaître de frontières. Passant de la Soul et du Gospel à des notes plus funky ou Folk, elle semble pourtant guidée en profondeur par un Blues qui ne dit pas son nom. Originaire de Caroline du Sud, la multi-instrumentiste, compositrice, productrice et même rédactrice en chef d’un magazine qu’elle a créé, sort « War On Women ; Calling All Good Men », son quatrième album et sans doute le plus personnel. Marquée par les luttes qu’elle a mené, elle met sa puissance vocale au service des émotions pour délivrer sa vérité. Lumineuse et envoûtante, la redoutable guitariste se présente comme une militante passionnée au style terriblement addictif. Rencontre avec une artiste hors-norme renforcée par les épreuves et les combats et surtout animée d’une intense liberté .
– Tout d’abord, j’aimerais que l’on revienne sur ces deux dernières années, celles qui ont suivi la sortie et l’acclamation de « The Prize ». Malgré cette belle reconnaissance, tu as rencontré de nombreux problèmes, et non des moindres. Pourtant, tu donnes l’impression sur ce nouvel album d’être encore plus forte aujourd’hui. Comment as-tu vécu cette période douloureuse à bien des égards ?
La sortie de mon album « The Prize » a été l’un des plus grands défis de ma vie, un véritable parcours du combattant, marqué par le sabotage et l’oppression. Nombreux sont ceux qui ont œuvré contre sa sortie, et alors même que je m’apprêtais enfin à le sortir selon mes propres conditions, j’ai été contrainte de collaborer avec un label qui, j’en suis convaincue, n’a jamais eu l’intention de s’investir pleinement dans mon projet et qui a, au contraire, semé le chaos. Ce sabotage, lié à cet album, a persisté pendant des années dans ma carrière. J’ai mes théories à ce sujet et une grande partie de ces agissements est liée à la volonté de ceux qui, au sein de l’establishment, ne souhaitent pas que le Rock’n’Roll féministe trouve sa place. J’ai subi de profondes trahisons de la part de nombreux hommes en qui j’avais confiance, et l’année dernière, j’ai finalement découvert une complicité et un complot à grande échelle au sein de ma carrière et de ma vie. J’ai enfin eu la preuve de ce que je pressentais depuis longtemps et cette preuve irréfutable m’a libérée. Je suis plus forte que jamais après cette expérience et je crois que mon nouvel album en est la preuve.
– Malgré cette environnement toxique, tu reviens avec « War On Women ; Calling All Good Men », au titre évocateur, qui est un album engagé et vraiment lumineux. Est-ce qu’il a été pour toi une façon d’inverser les choses et de panser aussi quelques plaies ?
Cet album est sans conteste l’œuvre la plus importante que j’aie jamais créée. J’ai vu le monde à travers le prisme de ma propre vie et vécu des choses absolument incroyables et je crois au pouvoir de la transformation. En tant qu’artiste, notre plus grande force est de transmuter la douleur en vérité, et c’est ce que j’ai entrepris de faire. Quand mon monde s’est obscurci, j’ai dû être ma propre lumière et me guider seule à travers l’abîme. Cet album témoigne de ce processus et j’en suis incroyablement fière.
– Justement, ce quatrième album est autoproduit et tu t’es occupée de tout, de l’écriture jusqu’à l’enregistrement. Etait-ce nécessaire pour toi de gérer entièrement le processus de création pour repartir de de bonnes bases ?
Ma confiance avait été complètement brisée et je savais que je devais mener ce projet à bien seule. Plus important encore, je savais que j’en étais capable. Des visuels au son de la guitare, je savais que je voulais maîtriser le processus et devenir pleinement l’artiste que j’avais toujours su être.
– Tu es compositrice et multi-instrumentiste, et d’ailleurs les parties de guitare et de piano sont assez incroyables. Ta musique est également très riche avec un mélange de Rock, de Soul, de Blues, de Folk et même de Gospel. Pourtant, ton style est limpide, fluide et très identifiable. As-tu aussi le sentiment d’avoir conçu ton album le plus abouti à ce jour avec « War On Women ; Calling All Good Men » ?
Sans conteste, c’est mon plus beau cadeau au monde. J’y ai mis tout mon être, mentalement, spirituellement, émotionnellement et physiquement. C’est un véritable voyage à travers ma vision de la société et je pense qu’il reflète très clairement qui je suis en tant qu’artiste, mais surtout en tant qu’être humain.
– D’ailleurs, j’aimerais qu’on parle aussi du contenu de tes textes, qui sont très revendicatifs, engagés et presque politiques d’une certaine manière. C’est clairement un appel au changement, que ce soir au niveau des relations humaines comme de l’environnement. Est-ce quelque chose que tu portes en toi depuis longtemps, ou est-ce que les évènements actuels dans le monde et dans ta vie ont pu accélérer cette prise de conscience et l’envie d’en parler ?
J’ai toujours été ainsi. J’ai agi avec passion et je me suis toujours considérée comme une militante de la justice sociale. L’art est politique et la vie est politique. Je refuse l’indifférence et d’édulcorer mon expression, même si le monde préférerait que je me taise et que je me contente de mes solos de guitare… Les épreuves de la vie m’ont façonnée et ont fait de moi ce que je suis aujourd’hui : une personne intrépide, sans complexe et surtout profondément, radicalement moi-même.
– Pour en revenir à ta musique, j’aimerais que l’on parle de « Cowards & Kings » et son monumental solo très hendrixien, qui renvoie d’ailleurs à celui de « Hide And Seek » sur « The Prize ». Malgré une apparence qui paraît sage et douce, tu es une guitariste et une chanteuse fougueuse et redoutable. Est-ce une façon d’exalter certaines émotions, ou plus simplement de te faire plaisir et de dévoiler l’étendue de ton jeu ?
Ce solo en particulier me semble être le morceau de guitare le plus authentique que j’aie jamais enregistré. Pour un musicien, jouer en live est l’apogée. C’est dans cet échange énergétique avec le public que réside la véritable magie. Je me considère comme une musicienne très différente en studio et sur scène, mais cette chanson était différente. J’ai l’impression d’avoir réussi à retranscrire en une seule prise toute la fougue qui m’anime sur scène. J’étais en colère et je venais justement de parler de la trahison et de la connivence entre mon avocat, mon manager et ma maison de disques. J’ai donc enregistré ce morceau avec une rage viscérale. Ce solo de guitare sonne comme le cri guttural d’une femme bafouée. Et c’est exactement ce qu’il est.
– Il y a également une chose remarquable sur ce nouvel album, c’est l’équilibre qu’il présente. Tu joues sur les émotions avec beaucoup de justesse et d’authenticité en passant par plusieurs styles et même des chansons a cappella. Est-ce que tu penses à l’équilibre de l’ensemble au moment de la composition, ou tu crées finalement la tracklist en toute fin, avec un fil narratif précis ?
J’avais une idée précise de la structure de l’album dès le départ. Je savais, par exemple, qu’il s’ouvrirait sur « War On Women ». Mais j’ai laissé les morceaux, dans leur version finale, choisir leur place dans la tracklist. L’agencement des titres est un art et je souhaite que l’auditeur se sente embarqué dans cette aventure épique à mes côtés. Tout a donc été mûrement réfléchi, et les paroles s’enchaînent harmonieusement pour raconter une histoire de prise de conscience, de chagrin, de rage, de compréhension et d’espoir.
– Parallèlement, tu publies « The Strawberry Moon Tribune », qui est un magazine indépendant dédié à l’art et à la culture. Est-ce que tu le considères comme un prolongement de ta musique, ou plutôt comme une activité annexe qui vient en complément ?
En fin de compte, il est les deux à la fois. C’est un prolongement de moi-même et de ma musique, mais c’est aussi un espace où la créativité d’autres artistes côtoie la mienne. Nul n’existe, ni ne crée en vase clos et je souhaitais immortaliser ce moment intense et proposer un projet écrit et ambitieux pour accompagner cet album.
– Par ailleurs, et comme nous sommes sur un site français, tu as aussi une belle histoire avec la France. En effet, la créatrice de mode Deborah Baumgarten t’a conçu plusieurs tenues pour la scène. Est-ce que tu peux nous dire quelques mots au sujet de cette rencontre assez étonnante ?
Deb est un ange, j’en suis convaincue. Elle a partagé son art avec moi pour la première fois à Paris, en jetant sur scène un châle qu’elle avait créé spécialement pour moi après mon concert, puis en me surprenant avec une succession de robes. C’est une créatrice de robes de mariée véganes très talentueuse et recherchée et je ne me suis jamais sentie autant moi-même que dans ses créations. Son travail magnifique me permet d’être avant tout une femme, et ensuite seulement une artiste et une guitariste, ce qui n’a pas toujours été le cas. J’avais si bien joué le rôle de la rockeuse, que mon véritable moi s’était enfoui sous ce déguisement constant de femme rebelle. En réalité, je suis une femme aérienne, presque féerique, qui joue aussi de la guitare et du Rock. La juxtaposition de mes moments plus intenses sur scène avec la fluidité de ses robes est devenue une part essentielle de mon identité d’artiste. Je serai toujours reconnaissante à Deb de m’avoir aidée à devenir une version encore plus authentique de moi-même.
– Enfin, si ton registre est vaste, il conserve une dominante Blues et Soul dans ton Rock. Où est-ce que tu te situes, toi qui est originaire de Caroline du Sud où cette âme Southern possède des racines fortes et que l’on ressent aussi dans ta voix ?
J’ai du mal à me définir autrement que comme une pure rockeuse. La beauté du Rock, c’est qu’il laisse place à toutes les influences. Etant originaire du Sud, je crois qu’il y a un je-ne-sais-quoi dans ma musique, un peu comme un reflet de mes racines. Nous sommes tous influencés par notre environnement et je suis profondément reconnaissante à celui de mes origines.
Le nouvel album de HANNAH WICKLUND, « War On Women; Calling All Good Men » est disponible chez Strawberry Moon Records, directement sur le site de l’artiste : www.hannahwicklund.com/
Photos : Fay/Money Photography (1) et Aliegh Shields (4).
Bien plus qu’un emblématique guitariste de studio qui a posé ses accords sur des hits planétaires devenus intemporels et entrés dans le patrimoine musical mondial, STEVE CROPPER nous fait de nouveau vibrer avec cet album posthume qui le voit entrer dans la postérité. Ayant eu la possibilité de l’écouter quelques jours avant sa mort, il était fier et d’un enthousiasme communicatif au sujet de ce nouvel opus, qui vient clore un parcours fantastique. C’est donc une page qui se tourne avec ce « Watching The Tide » lumineux.
STEVE CROPPER & THE MIDNIGHT HOUR
« Watching The Tide »
(Provogue)
Avec la disparition de STEVE CROPPER en décembre dernier, c’est tout un pan de l’Histoire du Blues, de la Soul, du R&B et du Rock qui s’en est allé. Originaire du Missouri, le guitariste, compositeur, producteur et ingénieur du son a longtemps été un pilier des studios Stax et a participé aux grandes heures notamment d’Otis Redding, Sam & Dave et The Blues Brothers, dont il fut de tous les classiques. Rarement démonstratif, ce sont sa précision et son feeling qui ont écrit sa légende… et elle n’a pas fini de nous hanter sur ce « Watching The Tide ».
Collaborateur de prestige, STEVE CROPPER a aussi mené, plus discrètement, une carrière solo constituée d’une bonne douzaine de réalisations, dont « Friendlytown » sorti en 2024. Peu après, c’est au mythique studio RCA C à Nashville qu’il était allé enregistrer « Watching The Tide ». Composé avec Jon Tiven, également producteur du disque, et le chanteur de son groupe THE MIDNIGHT HOUR, Roger C. Reale, il est une dernière fois entouré de la crème de la crème pour un résultat éblouissant, chaleureux et aussi authentique que virtuose.
Sur cet ultime effort, on retrouve la chanteuse Ana Grosh (« Here & Gone », « Stand Right Here »), Nioshi Jackson à la batterie et l’ingénieur du son et claviériste Eddie Gore sur des compositions au groove unique et à la fluidité exceptionnelle. Musicien partageur, STEVE CROPPER accueille également quelques guests de renom comme Eric Clapton (« Ticket First »), Brian May et Billy Gibbons ensemble sur « My Angels Are Calling », puis ce dernier seul sur « Stand Right Here ». Décédé à 84 ans, le musicien laisse une splendide discographie et s’offre un final magistral.
Bassiste captivante et chanteuse rayonnante, DANIELLE NICOLE a entamé une carrière en solo depuis une bonne décennie après avoir fait ses premières armes au sein du trio familial Trampled Under Foot. Depuis, son style s’affirme et s’affine au point qu’elle semble aujourd’hui à un sommet de son art. D’une incroyable richesse, « Fireflies » utilise d’inamovibles fondations Blues pour naviguer entre Rock, Soul, R&B et Americana avec une élégance rare.
DANIELLE NICOLE
« Fireflies »
(40 Below Records)
Alors que la musicienne traverse une période difficile due au décès de son frère, elle signe pourtant un quatrième opus exceptionnel. Auréolée de dix Blues Music Awards et d’une nomination aux Grammy, DANIELLE NICOLE se livre sans calcul et avec beaucoup d’audace, d’instinct et de force. Enregistré chez elle à Kansas City et en analogique, « Fireflies » livre à la fois une sensation de chaleur et de sérénité, tout en gardant un aspect très sensible et vulnérable. Une preuve supplémentaire de son grand talent.
Produit par son batteur Tony Brauanagel (Bonne Raitt, Taj Mahal), ce nouvel opus s’inspire d’un Blues intemporel, mais va bien plus loin dans l’exploration musicale et sonore, où la Soul tient une place prépondérante. Magnifiquement entourée de Brandon Miller (guitare), Jim Pugh (claviers) et de Melody Perrye et Maxayne Moriguchi pour les chœurs, DANIELLE NICOLE envoûte par son inimitable groove et séduit par la puissance et la profondeur de sa voix. Et au-delà, c’est l’humanité des chansons qui impressionne sur « Fireflies ».
il y a un côté universel dans ces compositions réunies au cœur de la musique traditionnelle américaine. Autrice ou co-autrice de la plupart de ces chansons, DANIELLE NICOLE a laissé de la place pour deux reprises de Bill Withers, qui se fondent parfaitement dans l’album. Du Blues Rock au R&B en passant par des bribes d’Americana, on se laisse porter par des titres intenses, poignants et inspirés (« Radical Love », « Take Me Back », « Gaslight », « The Same Love That Made Me Laugh », « Tug Of War »). incontournable !