Basé à Asheville en Caroline du Nord, décidément creuset de très nombreux talents, CAITLIN KRISKO & THE BROADCAST livre ce très attendu nouvel album. Et « Heirloom » se montre très largement à la hauteur de ce qu’on pouvait légitimement espérer, tant le précédent EP était d’une incroyable luminosité. Certes, la chanteuse de la formation américaine est un atout majeur, mais la qualité d’écriture et de composition est d’un tel feeling et d’une telle précision, qu’il est difficile d’y résister. Le style s’affirme aussi pour être désormais immédiatement identifiable, et ce Blues teinté de Soul, de Rock et d’Americana est aussi entraînant qu’émouvant.
CAITLIN KRISKO & THE BROADCAST
« Heirloom »
(Independant)
Malgré une quinzaine d’années d’existence, c’est avec l’EP « Blueprints », sorti il y a deux ans et qui a vu le nom de sa chanteuse accolé à celui du groupe, que les Américains ont renversé la communauté Blues, et cet engouement a été renforcé grâce à des tournées dont les prestations ont marqué les esprits jusqu’en Angleterre. CAITLIN KRISKO & THE BROADCAST revient avec un long format une fois encore exceptionnel. La tonalité globale est clairement plus sudiste que ce soit dans les envolées Soul, Rock et Blues. Un Roots Rock porté aussi par un son organique à la dynamique actuelle et à la saveur légèrement vintage et savamment dosée.
Dévoilé au fur et à mesure sur les plateformes, « Heirloom » a été enregistré aux studios Blackbird de Nashville et produit par Aaron Austin, guitariste du groupe. Ainsi, grâce à son musicien de mari, CAITLIN KRISKO se trouve portée par un environnement sonore à la hauteur de sa performance vocale. Car le six-cordiste donne une autre dimension à ces nouvelles chansons, grâce à des accords subtils, des riffs délicats et des solos magistraux. D’ailleurs, l’ensemble de THE BROADCAST est sur la même longueur d’onde, à savoir un jeu d’une grande finesse et d’une authenticité rayonnante. Il suffit aussi d’écouter l’orgue Hammond pour s’en convaincre.
Comme pour « Blueprints », il est bien difficile de mettre en avant certaines chansons plutôt que d’autres, tant elles nous racontent des histoires captivantes. Le récit est souvent profond, les refrains deviennent très vite entêtants et donnent la sensation d’une proximité, tout en se faisant très fédérateurs. Un tour de force réellement bluffant. Et si la puissance vocale de CAITLIN KRISKO emporte tout, on se raccroche volontiers à ces notes bleues distillées par THE BROADCAST avec fougue et émotion (« Keep On Trying », « Heart Of Gold », « Homeless », « Hole In My Heart », « Let It Ride », « Something Sweet », « Fuel My Fire »). Renversant !
Retrouvez la chronique du précédent EP, « Blueprints » :
C’est une sorte de célébration de la joie et de la vie que présente la chanteuse et guitariste avec ce « Just Say Yes », qui met en avant sa puissance vocale et toute la délicatesse de son approche Soul et Gospel du Blues. Avec une touche Rock, un son organique et moderne, RUTHIE FOSTER réinvente une certaine tradition, bien aidée en cela par un jeune couple de musiciens confirmés, inspirés et ayant grandi avec une culture musicale également très sudiste. Et le résultat est flamboyant.
RUTHIE FOSTER
« Just Say Yes »
(Sun Records)
Récemment auréolée d’un Grammy Award pour son album « Mileage » (2024), RUTHIE FOSTER a renouvelé sa confiance à Tyler Bryant de The Shakedown pour la production et la composition de ce quatorzième opus, enregistré dans le propre studio du musicien à Nashville. D’ailleurs, cette fois encore, l’accent est mis sur les guitares, puisqu’on y retrouve Rebecca Lovell, sa femme également partie prenante à l’écriture, ainsi que sa sœur Megan seconde moitié de Larkin Poe, aussi présente sur le titre « Come On Up », qui rayonne de toutes parts.
Ecrit à trois, il faut reconnaître que les parties instrumentales sont incroyables. Porté par un groove enveloppant et chaleureux, par les notes de l’orgue Hammond de Michael Webb et par les harmonies des cordes et de la slide, « Just Say Yes » est d’une énergie positive à chaque instant. Mais c’est bel et bien la voix de RUTHIE FOSTER qui illumine l’ensemble. La Texane est tout simplement phénoménale et semble même, à 62 ans, au sommet de son art. Elle fait bien plus que d’interpréter ses chansons, elle les incarne littéralement.
Entre Southern Rock, Soul, Country et Blues plus classique, « Just Say Yes » est une balade apaisante dans le Sud américain et quand RUTHIE FOSTER laisse sa guitare pour le piano, l’instant devient magique (« Sitting Still »). Et là où l’artiste prend sa véritable dimension, c’est lorsqu’elle se fond dans ce Gospel Blues, où elle s’affiche en vraie patronne de ce genre typique de son Texas. Très variée et bien relevée, cette nouvelle réalisation est l’expression-même de la musique roots américaine contemporaine (« Thank You », « Hold On », « Tangled »). Incomparable !
Bien plus qu’un emblématique guitariste de studio qui a posé ses accords sur des hits planétaires devenus intemporels et entrés dans le patrimoine musical mondial, STEVE CROPPER nous fait de nouveau vibrer avec cet album posthume qui le voit entrer dans la postérité. Ayant eu la possibilité de l’écouter quelques jours avant sa mort, il était fier et d’un enthousiasme communicatif au sujet de ce nouvel opus, qui vient clore un parcours fantastique. C’est donc une page qui se tourne avec ce « Watching The Tide » lumineux.
STEVE CROPPER & THE MIDNIGHT HOUR
« Watching The Tide »
(Provogue)
Avec la disparition de STEVE CROPPER en décembre dernier, c’est tout un pan de l’Histoire du Blues, de la Soul, du R&B et du Rock qui s’en est allé. Originaire du Missouri, le guitariste, compositeur, producteur et ingénieur du son a longtemps été un pilier des studios Stax et a participé aux grandes heures notamment d’Otis Redding, Sam & Dave et The Blues Brothers, dont il fut de tous les classiques. Rarement démonstratif, ce sont sa précision et son feeling qui ont écrit sa légende… et elle n’a pas fini de nous hanter sur ce « Watching The Tide ».
Collaborateur de prestige, STEVE CROPPER a aussi mené, plus discrètement, une carrière solo constituée d’une bonne douzaine de réalisations, dont « Friendlytown » sorti en 2024. Peu après, c’est au mythique studio RCA C à Nashville qu’il était allé enregistrer « Watching The Tide ». Composé avec Jon Tiven, également producteur du disque, et le chanteur de son groupe THE MIDNIGHT HOUR, Roger C. Reale, il est une dernière fois entouré de la crème de la crème pour un résultat éblouissant, chaleureux et aussi authentique que virtuose.
Sur cet ultime effort, on retrouve la chanteuse Ana Grosh (« Here & Gone », « Stand Right Here »), Nioshi Jackson à la batterie et l’ingénieur du son et claviériste Eddie Gore sur des compositions au groove unique et à la fluidité exceptionnelle. Musicien partageur, STEVE CROPPER accueille également quelques guests de renom comme Eric Clapton (« Ticket First »), Brian May et Billy Gibbons ensemble sur « My Angels Are Calling », puis ce dernier seul sur « Stand Right Here ». Décédé à 84 ans, le musicien laisse une splendide discographie et s’offre un final magistral.
Bassiste captivante et chanteuse rayonnante, DANIELLE NICOLE a entamé une carrière en solo depuis une bonne décennie après avoir fait ses premières armes au sein du trio familial Trampled Under Foot. Depuis, son style s’affirme et s’affine au point qu’elle semble aujourd’hui à un sommet de son art. D’une incroyable richesse, « Fireflies » utilise d’inamovibles fondations Blues pour naviguer entre Rock, Soul, R&B et Americana avec une élégance rare.
DANIELLE NICOLE
« Fireflies »
(40 Below Records)
Alors que la musicienne traverse une période difficile due au décès de son frère, elle signe pourtant un quatrième opus exceptionnel. Auréolée de dix Blues Music Awards et d’une nomination aux Grammy, DANIELLE NICOLE se livre sans calcul et avec beaucoup d’audace, d’instinct et de force. Enregistré chez elle à Kansas City et en analogique, « Fireflies » livre à la fois une sensation de chaleur et de sérénité, tout en gardant un aspect très sensible et vulnérable. Une preuve supplémentaire de son grand talent.
Produit par son batteur Tony Brauanagel (Bonne Raitt, Taj Mahal), ce nouvel opus s’inspire d’un Blues intemporel, mais va bien plus loin dans l’exploration musicale et sonore, où la Soul tient une place prépondérante. Magnifiquement entourée de Brandon Miller (guitare), Jim Pugh (claviers) et de Melody Perrye et Maxayne Moriguchi pour les chœurs, DANIELLE NICOLE envoûte par son inimitable groove et séduit par la puissance et la profondeur de sa voix. Et au-delà, c’est l’humanité des chansons qui impressionne sur « Fireflies ».
il y a un côté universel dans ces compositions réunies au cœur de la musique traditionnelle américaine. Autrice ou co-autrice de la plupart de ces chansons, DANIELLE NICOLE a laissé de la place pour deux reprises de Bill Withers, qui se fondent parfaitement dans l’album. Du Blues Rock au R&B en passant par des bribes d’Americana, on se laisse porter par des titres intenses, poignants et inspirés (« Radical Love », « Take Me Back », « Gaslight », « The Same Love That Made Me Laugh », « Tug Of War »). incontournable !
Toujours aussi lumineuse, la chanteuse originaire de Miami se livre pleinement sur ce nouvel opus, dont elle a écrit les textes. Personnelle et positive, elle se montre combative et authentique en décrivant les liens humains, tout en invitant à pleinement vivre sa vie. « Everyday Is Saturday » peut apparaître comme un mantra, dont KAT RIGGINS & HER BLUES REVIVAL se fait sien dans une Soul Blues rythmée à souhait, mélodique et accrocheuse.
KAT RIGGINS & HER BLUES REVIVAL
« Everyday Is Saturday »
(House Of Berry Productions)
Un peu plus d’un an après l’excellent « Revival », la Floridienne prolonge le plaisir avec son septième album. Dans la lignée du précédent, la frontwoman continue de parcourir un Blues assez classique dans le fond, mais paré de Rhythm’n Blues, de Rock, de Soul et de Gospel. Comme toujours c’est la voix exceptionnelle de KAT RIGGINS qui envoûte sur « Everyday Is Saturday ». Cela dit, le travail et le feeling de son groupe la font briller avec beaucoup de classe. Accompagnée cette fois encore par le multi-instrumentiste et producteur Tim Mulberry, elle rayonne.
Aux côtés de la famille Mulberry, puisque Shaelyn, Timya et Tamia assurent aussi les chœurs, on retrouve l’excellent Erik Guess à la guitare, qui livre notamment de superbes solos (« Head Are Gonna Roll », « Tears Like Gazoline », « Till The Lights Come On »). KAT RIGGINS & HER REVIVAL a choisi de faire d’« Everyday Is Saturday » un disque festif, mais le Blues ne tarde pas à le rattraper sur des chansons plus sensibles et émouvantes (« Hunger Games », « Live In Peace », où la voix de du père de la chanteuse vient se poser). Mais c’est globalement la joie qui domine ici.
Emprunt de liberté et d’espoir, « Everyday Is Saturday » passe par tous les sentiments et les traverse avec une incroyable sincérité. KAT RIGGINS & HER BLUES REVIVAL lance une invitation à rire et ressentir, le tout avec beaucoup d’énergie. Elle doit aussi son originalité à un style qui puise dans beaucoup d’autres pour obtenir une identité artistique désormais très identifiable (« Do My Thang », « I Say So », « Ain’t Goin’ Down »). Et il y a également un côté très spirituel dans l’univers de l’Américaine, un héritage direct de ses influences Gospel. Le reflet d’une belle âme, en somme.
Retrouvez aussi les chroniques de ses deux albums précédents :
C’est l’immédiateté qui séduit en premier lieu à l’écoute d’« Overdrive ». Ce cinquième effort du songwriter est à son image : authentique et accrocheur. MARC AMACHER est rompu à la scène et cela s’entend. Presque épurés, ses nouveaux morceaux sont sans détour, mais non sans finesse. Chez lui, la frontière entre le Blues et le Rock est mince et c’est précisément ce qui le rend insaisissable et d’une incroyable fraîcheur. Attachant et dynamique, le style du musicien helvète est aussi costaud que mélodique.
MARC AMACHER
« Overdrive »
(Hoboville/Label Pool)
Faisant suite à « Load » paru l’an dernier et qui lui a valu une belle mise en lumière, « Overdrive » se pose comme un concentré de Blues Rock pour le moins percutant. Celui qui avait fait sensation il y a dix ans lors de l’émission ‘Voice Of Germany’ en a parcouru du chemin et ne cesse d’affirmer une identité artistique originale. Avec une voix reconnaissable entre toutes, MARC AMACHER met un coup de boost à la tradition en y insufflant un élan très Rock avec une sincérité brute de décoffrage et une approche sans filtre, qui font franchement plaisir.
Avec « Overdrive », le chanteur et guitariste livre un nouvel album terriblement humain et le traitement de la production y est pour beaucoup. Alors qu’il aurait été enregistré dans un abri anti-aérien, c’est surtout son explosivité qui ressort, même si MARC AMACHER brille aussi sur des titres plus délicats. Très bien accompagné par un groupe direct et efficace, le bluesman déploie une chaleur et une proximité que l’on retrouve assez peu dans les réalisations actuelles. Frôlant souvent la saturation, le groove est épais et les refrains entêtants ne vous lâchent plus.
Dès l’entame avec le turbulent « Hell Yeah (Here I Am) », ses intentions sont claires et la générosité avec laquelle il embrasse et embrase ce nouvel opus est exceptionnelle. Entre slide, dobro et cigarbox, MARC AMACHER montre l’étendue de son jeu avec beaucoup de feeling et d’intensité, sans se perdre dans des démonstrations hasardeuses (« Streets Are Golden », « Dark Knight », « Cash Smash Boogie », « Well »). Et l’un des moments forts d’« Overdrive » est sans conteste l’excellent duo avec la chanteuse Katarina Michel, « Can’t Beat Time », à la fois tendre et puissant.
Frais et vivifiants, les dix morceaux enregistrés par le grand CHARLIE MUSSELWHITE avec le jeune combo GA-20 en six jours seulement revisitent un pan de l’œuvre de l’harmoniciste, mais pas seulement. Même si la magie de « Stand Back », son premier opus sorti en 1967, flotte sur « Blues Now » qui en contient d’ailleurs deux titres. Très roots dans l’approche, on retrouve ici l’essence-même du style, sans fioritures, ni effets de manche. Complices, les voix s’entremêlent dans une rugosité chaleureuse et attachante et sur des accords sauvages et rugissants de plaisir.
GA-20 with CHARLIE MUSSELWHITE
« Blues Now »
(New West Records)
En l’espace de huit ans seulement, GA-20 a su s’imposer comme la relève du Blues urbain made in Boston avec la manière et un habile mélange de Rockabilly, de Soul, de Country et de quelques éléments Psych. Mais l’explosif trio possède une solide expérience et notamment son leader et guitariste Matthew Stubbs, qui a officié une décennie durant aux côtés d’une légende bien vivante qu’il retrouve ici pour une première collaboration. CHARLIE MUSSELWHITE est, en effet, l’invité de marque de ce « Blues Now » sur lequel il se prête à une sorte de choc générationnel enjoué.
Figure incontournable de l’harmonica et chanteur d’une grande élégance, il est né dans le Mississippi et a grandi dès l’adolescence auprès des plus grands noms de Chicago. Des bases, un savoir-faire et un talent que CHARLIE MUSSELWHITE a savamment distillé sur une quarantaine d’albums et tout autant de collaborations. Cela dit, avec les musiciens de GA-20, c’est surtout la camaraderie et le plaisir de partager un amour commun pour les pionniers du genre qui prend le dessus. L’ensemble est profond, authentique et son aspect brut le rend irrésistible.
Hormis une composition de CHARLIE MUSSELWHITE (« Strange Land »), la formation est allée creuser dans l’extraordinaire répertoire Blues de la fin des années 50 jusqu’au début des 60’s. De Willie Dixon à Elmore James en passant par Junior Wells, John Lee Hooker et bien sûr Muddy Waters, GA-20 électrise ces classiques avec fougue, bien aidé par un mentor qui semble lui aussi galvanisé par le projet. Complété par les instrumentaux, « Universal Rock » et « Christo Redentor », « Blues Now » est d’une bonne humeur contagieuse. Un grand moment, qui mérite une suite !
Héritiers directs d’un Blues classique gorgé de Soul et porté par la voix envoûtante et pleine d’émotion de Willy Jordan, les Américains livrent une fois encore une partition, qui va puiser dans une tradition qui semble éternelle. Subtiles et entraînantes, les nouvelles compositions de THE ANTHONY PAULE SOUL ORCHESTRA nous transportent hors du temps dans un voyage, où les mélodies se succèdent dans un élan très inspiré. Un disque qui fait vraiment du bien !
THE ANTHONY PAULE SOUL ORCHESTRA featuring WILLY JORDAN
« What Can We Do ? »
(Nola Blues Records)
C’est à San Francisco que le guitariste et compositeur Anthony Paule a fondé cet orchestre génial en 2007. 19 ans plus tard, THE ANTHONY PAULE SOUL ORCHESTRA est devenu une véritable institution, ayant vu passer dans ses rangs les chanteurs Wee Willie Walker, Frank Bey et Terri Odabi, avant de laisser place à Willy Jordan. Une fois encore, il enveloppe de sa voix chaude et douce des morceaux directement inspirés du Blues et de la Soul des années 60 et 70, non sans une approche moderne. « What Can We Do ? » n’a rien de nostalgique, il serait plutôt intemporel.
En presque vingt ans, THE ANTHONY PAULE SOUL ORCHESTRA a sorti sept albums et multiplié les nominations aux Blues Music Awards, tant en ayant participé à de nombreux festivals et concerts en Europe. Il faut avouer que la formation composée de douze musiciens a de quoi faire briller les yeux de plaisir. Soutenue par une section cuivre brûlante et dynamique, de chœurs féminins et masculins d’une incroyable beauté et d’une rythmique dont le groove est totalement addictif, la guitare de son leader fait des merveilles entre des accords délicats et des solos tout en finesse.
Produit par Larry Batiste, le successeur de « What Are You Waiting For ? » (2024) conserve une saveur délicieusement rétro, grâce à l’exactitude et la très grande justesse d’interprétation de ce combo aux allures de Big Band. Et chez THE ANTHONY PAULE SOUL ORCHESTRA, c’est surtout l’esprit de corps qui domine et surprend. Malgré la virtuosité de ses membres, personne ne tire la couverture à soi et « What Can We Do ? » se montre d’une formidable fluidité sur ses douze titres, dont la reprise du standard de Jazz de 1944, « You’re Nobody Till Somebody Loves You ». Classieux !
Venue s’installer à Portland il y a quelques années, la bassiste et chanteuse a quitté son Australie natale, où elle était pourtant considérée comme la ‘First Lady Of The Blues’ de son île. Extravagante et sexy, la musicienne joue de provocation à travers ses chansons et c’est peut-être aussi ce qui la rend si attachante. Sorti il y a quelques semaines, son septième album, « Men Are Like Potato Chips », la dévoile un peu plus, d’autant qu’elle y fait une place à son fils au chant. Irrésistible, ANNI PIPER se montre d’une grande polyvalence, parfaitement à son aise sur un morceau de Blues Rock enflammé que sur des ballades plus langoureuses et sensuelles, ou dans des envolées Rhythm’n Blues ou plus funky. Elle le fait avec la même justesse et une malice jamais bien loin. Particulièrement bien entourée sur ce nouvel opus, son jeu de basse donne le ton et sa voix en profite pour charmer son auditoire. Entretien avec une musicienne qui n’a pas froid aux yeux et qui fait partie des blueswomen qui compte sur la scène Blues actuelle.
– Avant de parler de ce nouvel album, j’aimerais que l’on revienne sur ton parcours. Tu t’es faite remarquée dès ton premier album, « Jailbait », et la suite a été une succession de récompenses jusqu’à être considérée comme la ‘First lady Of The Blues’ en Australie. Est-ce que tu t’attendais à une telle consécration en quelques années seulement ?
J’ai commencé la musique très jeune et j’avais donc déjà bien avancé dans mon apprentissage avant de commencer à être reconnue. Bien sûr, un certain talent naturel est nécessaire pour apprendre un instrument, mais il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de l’effort et du travail acharné. Pendant mes années de lycée, je m’entraînais des heures et des heures chaque jour, puis j’ai étudié la musique à l’université. Comme tout le monde, j’espérais réussir, mais pour la plupart des gens, cela reste un rêve. J’ai eu la chance de découvrir le monde grâce à la musique. L’album « Jailbait » n’était au départ qu’une simple démo de bonne qualité. La plupart de ces morceaux n’avaient même jamais été joués en public, ils avaient seulement été répétés chez moi. Ce fut donc une surprise de signer avec une maison de disques et de remporter un ‘Australian Blues Music Award’ avec ce premier album.
– Pourtant, il y a une douzaine d’année maintenant, tu décides de t’installer aux Etats-Unis, ce qui peut paraître surprenant compte tenu de ta notoriété en Australie. Etait-ce un choix de vie personnel, ou le désir de te connecter au plus près de la patrie du Blues ?
C’était un pari risqué, c’est certain, mais quand j’ai signé un contrat avec Blues Leaf Records dans le New Jersey et que je suis allée enregistrer l’album « Split Second » avec Nicole Hart, j’ai été complètement conquise. J’avais déjà vécu aux Etats-Unis à l’âge de deux et sept ans, en raison du travail de mon père, qui était professeur d’université. Ce séjour en 2011 pour enregistrer cet album était mon premier retour là-bas et, honnêtement, j’étais sous le charme. J’avais l’impression d’être de retour chez moi. Je me réveillais le matin avec un sentiment de possibilités infinies, en me disant : « Je suis en Amérique, je peux tout faire ! » J’ai eu une enfance très malheureuse et une vie personnelle tumultueuse à l’âge adulte. Alors, en partie, j’ai voulu me plonger dans le Blues, et en même temps, c’était une façon de fuir des souvenirs douloureux pour ne jamais avoir à affronter les lieux et les personnes qui m’avaient fait tant souffrir.
– Outre un style et une voix immédiatement identifiable, tu es l’une des rares blueswomen à mettre en avant un côté sexy et plein d’humour dans ton répertoire. Est-ce ta façon de pimenter un Blues souvent trop sérieux et conventionnel ?
J’ai toujours adoré Candye Kane (personnalité haute en couleur et chanteuse de Blues décédée en 2016 – NDR), elle était si talentueuse et drôle et elle n’a jamais nié son sex-appeal évident, ni son passé d’actrice de films pour adultes. Le sexe fait partie du Blues et de la vie. Nous devons nous reproduire, sinon l’espèce humaine disparaît, c’est aussi simple que cela. A ton avis, de quoi parlent les musiciens de Blues lorsqu’ils chantent un ‘petit coq roux’ ? Ou lorsqu’ils évoquent le roi des abeilles bourdonnant autour de sa ruche ? Ou encore lorsqu’ils lancent ce cri encore moins subtil : « Je veux juste faire l’amour avec toi » ? Les Américains peuvent être assez prudes et je pense que le Blues moderne a tendance à éviter les doubles sens, qui étaient si courants dans les premières compositions de Blues. Quant à l’humour, je ne sors jamais sans ! (Rires) Le Blues est né du chagrin, de la tristesse et des regrets. Mais si on ne rit pas, on pleure. Je préfère affronter l’absurdité de l’existence avec le sourire.
– On retrouve d’ailleurs cette touche espiègle et très libre jusque dans le titre de ce nouvel album, « Men Are Like Potato Chips ». Une fois encore, le style est très varié et les textes souvent provocants, ironiques et sensuels. Pourtant, tout n’est pas forcément léger et impersonnel. Comment fais-tu l’équilibre dans la teneur, le fond et le ton de tes chansons ?
Les chansons de « Men Are Like Potato Chips » ont été écrites sur une période d’environ quatre ans. A ce moment-là, je vivais à Portland, dans l’Oregon. C’est une ville vraiment unique, dont la devise est ‘Keep Portland Weird’ (« Gardez Portland bizarre » – NDR) et c’est tout à fait le cas. L’expression personnelle y est fortement encouragée et le style vestimentaire est extrêmement varié : vêtements médiévaux, look façon Cyndi Lauper des années 80, costumes écossais, pyjamas en public et même des tenues Star Wars. Et ça, c’est juste au supermarché ! (Rires) Les chansons ont été inspirées par mon environnement. Par exemple, « Match With A Sasquatch » a été écrite en raison de la légende populaire du Bigfoot dans la région. Tout le monde a un autocollant de Sasquatch sur sa voiture et chaque brasserie propose une bière en lien avec ce mythe. « Stalker » a été inspirée par une expérience avec une ancienne partenaire. Tu as d’ailleurs peut-être remarqué la référence à la scène de la douche du film « Psychose » dans l’orgue Hammond après le solo de guitare ? « Cactus Girl » a commencé par la ligne de basse, car je voulais me lancer un défi et jouer quelque chose de très syncopée en contraste avec la mélodie vocale. Il m’a fallu des mois pour la mettre au point, afin de réussir à la chanter et à jouer en même temps. On m’a souvent demandé si c’était un album concept. Ce n’était pas l’intention ! Mais il y a peut-être des thèmes unificateurs, liés à des relations personnelles atypiques, ou tout simplement à d’autres qui dérapent.
– D’ailleurs, en parlant de choses personnelles, c’est ton fils Flynn qui fait les chœurs sur l’album. Est-ce que cela a été facile de le diriger et de passer facilement d’une relation mère/fils à celle de musicienne et leader de groupe ?
C’était très facile ! Flynn et moi n’avions jamais chanté ensemble auparavant, mais il est titulaire d’une licence en comédie musicale, ce qui fait de lui un chanteur formé et expérimenté. Quand j’ai déménagé aux Etats-Unis, Flynn avait douze ans et il a décidé de rester en Australie. C’était le meilleur choix pour lui. Il a reçu une excellente éducation et a bénéficié d’une stabilité que je n’aurais jamais pu lui offrir. Cependant, la séparation prolongée pendant son enfance a été très difficile pour nous deux. Il ne m’a jamais reproché mes choix et je suis tellement chanceuse d’avoir une si belle relation avec un jeune homme aussi formidable. Flynn s’est envolé pour Portland, afin d’être présent en studio pour l’enregistrement d’« Angel From Montgomery ». Il a un studio chez lui, il aurait donc pu le faire à distance, mais il lui fallait une excuse pour emmener sa petite amie à Disneyland ! (Sourires) Il est multi-instrumentiste et il commençait tout juste à se faire un nom comme chanteur quand j’ai déménagé aux Etats-Unis. De temps en temps, il m’envoyait des maquettes et j’étais toujours stupéfaite par l’évolution de sa voix. Quand j’ai entendu l’enregistrement de sa prestation à la remise des diplômes du lycée, je suis restée bouche bée. A l’université, il a été choisi pour chanter lors de la cérémonie de remise des diplômes, et j’en suis restée sans voix. Je n’aurais jamais chanté comme ça à son âge ! Flynn est phénoménal, et ce n’est pas juste sa mère qui parle, c’est mon avis sincère en tant que musicienne et critique. Il n’a quasiment pas eu besoin d’être guidé en studio. Il a un don naturel et nos voix s’harmonisent comme seule une famille peut le faire.
– Alors que « Men Are Like Potato Chips » est ton septième album, qu’est-ce qui a le plus évolué et que tu as le plus amélioré, selon toi, entre ta façon de chanter et ton jeu de basse ? Et d’ailleurs, travailles-tu les deux de la même manière et avec la même intensité ?
Ma voix s’est considérablement améliorée depuis mon premier album. Je n’ai jamais reçu de formation vocale et je n’ai jamais pris de cours de chant, alors que j’ai passé de nombreuses années à prendre des cours de basse. J’entends une différence flagrante entre ma voix aujourd’hui et celle de mon premier album. Ils ont été enregistrés à 22 ans d’intervalle, il est donc normal que ma voix ait mûri avec l’âge. Mais je perçois aussi la différence dans la maîtrise que j’ai de mon interprétation, de mon vibrato, de ma justesse et de mon phrasé.
– Sur ce nouvel album, on retrouve deux guitaristes, Ted Swanson et Tim Langford, ainsi que deux batteurs, Brian Foxworth et Joe Stump et même deux claviéristes, Steve Kerlin et Ted Swanson à nouveau. Est-ce que tu choisis les musiciens selon les morceaux et est-ce que tu as un groupe fixe pour les concerts ?
Non, je n’ai pas de groupe fixe pour mes concerts. Tout dépend des musiciens disponibles le jour de l’enregistrement et aucun membre de mon groupe actuel ne figure d’ailleurs sur l’album. J’ai un répertoire de musiciens que j’utilise habituellement pour mes concerts à Portland. Parfois, je les emmène en tournée, parfois je fais appel à des groupes locaux, ça change constamment. « Men Are Like Potato Chips » n’a vu le jour que grâce à Ted Swanson. C’est un ami de longue date, et je me plaignais auprès de lui de mon envie irrésistible de faire un nouvel album. Six ans se sont écoulés depuis ma dernière sortie, la plus longue pause de ma carrière. Ted venait d’acquérir du nouveau matériel pour son home-studio et m’a proposé de servir de cobaye pour l’aider à se familiariser avec tout ça ! (Sourires) Nous avons passé environ 18 mois à travailler sur les maquettes, qui allaient devenir l’album final.
– L’album a été enregistré chez toi à Portland et coproduit par Jimi Bott et Ted Swanson, qui a donc un rôle très important sur « Men Are Like Potato Chips », et il y a d’ailleurs des cuivres également sur certaines chansons. Est-ce que tu restes très attentive au son que tu souhaites obtenir car, cette fois encore, l’ensemble est très organique ?
J’aime toujours travailler avec un bon producteur, car je suis trop impliquée émotionnellement dans les chansons pour bien comprendre le traitement dont elles ont réellement besoin en studio. J’ai besoin de quelqu’un capable de prendre du recul et d’écouter le projet avec plus d’objectivité. Jimi Bott était l’ingénieur du son et le producteur principal de l’album, et il a suggéré des choses comme l’ajout d’un tuba sur le morceau-titre, ce qui était tout simplement génial. Par contre, je ne retravaillerai probablement jamais avec un tubiste. Le son était super, mais impossible de faire passer l’instrument par la porte du studio, et en plus, ils laissaient de la salive partout sur la moquette. Beurk ! (Rires) Ted a enregistré la plupart des guitares dans son home-studio, car c’est un perfectionniste. Je trouvais son travail en studio parfait ! Ensuite, il m’envoyait des pistes supplémentaires et je me disais : « Ok, oui, c’est encore mieux ! » (Sourires) Il faut une grande confiance pour confier ces décisions de production et de mixage à quelqu’un d’autre, mais j’ai fait un excellent choix avec cette équipe.
– Et puis, il y a aussi cette cover de John Prine, « Angel From Montgomery », datant de 1971, qui a été d’ailleurs été régulièrement reprise et que tu chantes avec ton fils Flynn. L’idée était-elle de laisser ton empreinte sur cette chanson assez emblématique pour beaucoup ?
Oui, je la chante avec mon fils Flynn et Tim Langford est à la guitare. C’est un musicien très connu sur la scène Blues et Tim, comme moi, penche davantage vers le Blues Rock. J’ai choisi cette chanson, parce que je la joue dans la plupart de mes spectacles et elle semble être l’une des préférées du public et du groupe aussi. C’est une chanson qui parle de nostalgie et de regrets, de la réflexion sur sa vie et de la remise en question de ses choix. Chanter avec mon fils m’a semblé tout naturel. J’essaie de ne pas vivre dans le regret, mais parfois, j’aspire à avoir ma famille autour de moi. J’aime savoir qu’après ma disparition, Flynn aura toujours cet enregistrement à écouter, pour toujours, pour se remémorer un moment précieux passé avec sa mère, qui l’a toujours aimé plus que tout.
– J’aimerais que l’on parle un peu de tes influences. Comme tu es australienne, le British Blues a forcément un léger impact dans le pays, et pourtant ton Blues Rock sonne beaucoup plus américain. Les Etats-Unis restent-t-ils ta plus grande inspiration ?
Absolument ! Comme je te le disais, j’ai passé une partie de mon enfance et de mes études ici. Stevie Ray Vaughan et d’autres bluesmen texans ont été mes principales influences musicales. Et je possède désormais la double nationalité, je suis donc une Américaine d’origine australienne. Mon avenir est ici, aux Etats-Unis, et rien au monde ne pourra m’en arracher ! (Sourires)
– Enfin, tu as tourné dans presque tous les Etats américains et bien sûr beaucoup en Australie, quand est-ce que nous aurons le plaisir de te voir en France ?
Je suis vraiment prête à le faire ! (en français dans le texte – NDR) Il me faut juste un promoteur européen pour me programmer quelques concerts et j’arrive ! (Sourires)
Le nouvel album d’ANNI PIPER, « Men Are Like Potato Chips », est disponible sur les plateformes, notamment Bandcamp, ainsi que sur le site de l’artiste : www.annipiper.com
Photos : Sveinn Kjartansson (1, 2, 4, 5) et Dom M Smith (3).
Couronné de quatre UK Blues Awards dès son premier album, « We Fly Free » en 2021, WHEN RIVERS MEET s’épanouit en toute indépendance et voit son Blues Rock bousculer les genres, tout en confortant une identité musicale originale et très distinctive. Outre les sorties live qui immortalisent leurs tournées entre deux disques, c’est déjà le cinquième enregistrement studio pour les Britanniques, dont l’inspiration n’a pas faibli une seule fois ces dernières années, et « Rhythm Rust & Static » vient également dévoiler une nouvelle facette du couple.
WHEN RIVERS MEET
« Rhythm Rust & Static »
(One Road Records)
Alors qu’on aurait pu penser qu’en devenant parents, Grace et Aaron Bond auraient mis leur groupe entre parenthèse un petit moment, il n’en est rien puisqu’ils sont déjà de retour avec un cinquième album studio. Et « Rhythm Rust & Static » est peut-même le plus rugueux de leur discographie. Deux ans tout juste après « Addicted To You », WHEN RIVERS MEET reste toujours inspiré, prolifique et farouchement libre. Dépouillés et directs, ces dix nouveaux morceaux montrent à quel point le couple est imprévisible et talentueux.
Quelques mois aussi après « Live & Addicted », les Anglais ont donc repris le chemin du studio, mais avec des intentions bien différentes. Alors que l’effort avait été porté sur une production ample sur le précédent opus, celui-ci reste tout aussi organique, mais revêt un aspect plus direct et plus roots. Il y règne aussi une atmosphère très live, ce qui n’est pas vraiment surprenant quand on sait que WHEN RIVERS MEET a l’habitude de jouer dans des salles combles à travers tout le Royaume-Uni. Et c’est cette vérité-là que l’on retrouve sur « Rhythm Rust & Static ».
Malgré l’énergie déployée, il y a aussi un côté intimiste et cette élégance qui le caractérise depuis ses débuts reste la signature du groupe. Dès l’ouverture avec « The Tide Is Turning », on retrouve ce riff presque saturé qui fait le son de WHEN RIVERS MEET. La voix de Grace est envoûtante et se fond dans des ambiances différentes avec la facilité qu’on lui connaît (« The Script », « Caught In The Middle », « I’m ready For You », « Horizon », « Bring Life »). A noter d’ailleurs qu’Aaron chante seul « Fatal Attraction », ce qui est assez rare. Vivifiant et très accrocheur!