Le Doom est un vaste terrain de jeu et MAISON DIEU l’a bien compris. Explorant habillement toutes ses possibilités à travers une vision sans œillères du genre, les Transalpins franchissent des limites que beaucoup ne s’autorisent pas. Terriblement organique, ce premier album complet laisse déjà apparaître une créativité qui se défait des codes établis pour s’aventurer dans des univers musicaux très différents. Leur point commun : une mise en scène presque cérémoniale, souvent immersive et d’où peut aussi jaillir une explosivité née de l’urgence. « Città Nascosta » s’impose avec élégance.
MAISON DIEU
« Città Nascosta »
(Octopus Rising/Argonauta Records)
Il y a un peu plus d’un an, le trio signait un premier EP, « Herbacea », déjà très abouti. Fort d’une décennie d’existence, MAISON DIEU a pris son temps et sorti deux singles (« Sei 6 » et « Ellys ») seulement à partir de 2023. Derrière le caractère spirituel de son nom, le groupe prend des chemins sinueux à travers un Doom aussi Rock que Metal et aux accents Stoner et tribaux. En effet, les références des Italiens s’étendent de Messa à Nytt Land avec un côté Heavy et solide. « Città Nascosta » a tout du rituel, entre une noirceur omniprésente et une lumière bien réelle.
Malgré une atmosphère qui peut paraître ténébreuse sur le papier, la musique de MAISON DIEU est finalement assez solaire. Le mélange des langues y est pour beaucoup, puisqu’Ester (chant, guitare) chante dans sa langue maternelle, en anglais et dans une autre qu’elle a elle-même créé. Et cette diversité apporte une multitude de nuances à « Città Nascosta » dans l’approche des registres abordés. « Resta » et son climat néo-Folk ancestral est le parfait exemple des surprises que révèle ce premier opus. Ici, le Doom est aussi psychédélique que ravageur.
Aguerri par une belle expérience scénique acquise ces dernières années, le combo donne le ton avec force dès « Caligramma », où la rythmique s’impose. Le tandem très polyvalent formé de Mauro (basse, chant) et Ivan (batterie) met en évidence une belle maîtrise, loin des conventions. Quant à Ester, son travail sur les riffs est aussi exemplaire que sa prestation vocale, tout en variations. MAISON DIEU possède de belles fondations et son architecture musicale est très fertile (« Dio Ci Vuole Nudi », « Uroboro », « Loba » et le morceau-titre). Captivant !
Retrouvez la chronique de leur premier EP, « Herbacea » :
Compositeur affûté, redoutable joueur de slide et chanteur assuré, ERIC JOHANSON a accompagné de grands noms du Blues avant de prendre son envol en solo, il y a une dizaine d’années. Homme de scène s’il en est (il compte déjà deux albums live à son actif), il revient aujourd’hui avec un cinquième opus sur lequel il est pleinement aux commandes. Avec « The Open Bayou », il rend hommage à ses racines dans un Blues Rock marécageux à souhait, où son sens du riff et la sensibilité de ses solos prennent vraiment de la hauteur. Un sans-faute !
ERIC JOHANSON
« The Open Bayou »
(Levee Ward Records)
Le musicien de la Nouvelle Orléans a décidé de voler de ses propres ailes et a quitté son label Ruf Records pour créer le sien. C’est donc sous la bannière de Levee Ward Records qu’ERIC JOHANSON sort son cinquième album studio. « The Open Bayou » donne même l’impression qu’il s’exprime en toute liberté, comme lesté d’un poids. Pourtant, ses dernières réalisations étaient loin de manquer de fraîcheur ou d’audace. Mais celui -ci dégage une saveur particulière et son titre en dit d’ailleurs déjà beaucoup sur son état d’esprit et ses intentions.
Produit par ses soins en collaboration avec Bill Skibbe, connu pour son travail avec Jack White notamment, « The Open Bayou » est probablement le disque qui lui ressemble le plus, tant il met en lumière l’atmosphère de sa Louisiane. Accompagné par son groupe de scène, à savoir Will Repholz à la basse et Jake Gartenstein à la batterie, ERIC JOHANSON est en territoire connu et son Blues Rock prend un relief incroyable. Puissant et électrisant, il est gorgé d’un fuzz chaleureux qui flirte avec le Stoner et le Heavy Blues. Et l’exploration va bien plus loin encore.
Toujours aussi virtuose, le guitariste semble faire une sorte d’inventaire de ses influences les plus profondes. Bien sûr, les bases de « The Open Bayou » repose sur un Blues Rock traditionnel, mais il est teinté de bien d’autres couleurs. Très Country sur « Alligator Smile », langoureux sur « Still I Move » ou plus sombre sur « What Makes You Real », ERIC JOHANSON est à son aise, convaincant dans tous les registres et il atteint des sommets de spontanéité et d’excellence (« Till the Sun Swallows The Earth », « The Open Bayou », « Lay Your Trouble », « Castaway »). Somptueux !
Retrouvez l’interview d’ERIC JOHANSON l’an dernier à l’occasion de la sortie de « Live In Mississippi »…
Une chaleureuse couleur 70’s enveloppe ce nouvel album des poitevins, où la puissance d’un Heavy Rock massif se mêle à un Classic Hard Rock légèrement bluesy. Pour autant, on n’est pas dans une ambiance vintage poussiéreuse, loin de là. BIRDSTONE cultive le goût de l’aventure musicale et son univers ne serait pas complet sans évoquer cet élan Psych Rock, qui sert presque de guide à « IV ». Sur six morceaux seulement, le groupe impose ses mélodies sur la longueur, entre jam enivrantes, fulgurances explosives et l’impression d’une fragilité toutefois discrète. L’esprit est résolument live, la production organique et les longues plages instrumentales sont autant d’instants de rêverie traversés par des émotions parfois à fleur de peau. Ben (batterie), Edwige (basse, claviers) et Basile (guitare, chant) reviennent sur cet enregistrement marqué par un isolement choisi, qui semble avoir exalté la spontanéité de leur jeu.
– Ce nouvel album arrive un peu plus de dix ans après la formation de BIRDSTONE. Sans parler de bilan, que retenez-vous de cette décennie ? L’évolution de votre musique et de votre style ? Une maîtrise totale de ce que vous pouviez avoir en tête à vos débuts ? Ou peut-être plus simplement la rencontre avec un public de plus en plus réceptif à votre démarche artistique ?
Edwige : On a toujours voulu rester fidèle à ce qu’on aimait dans notre musique, à ce que l’on avait envie d’exprimer sur le moment sans forcément chercher à se cantonner à ce qu’on attendait de nous. L’important nous semble de rester honnête. Même si on a tous parfois envie de ranger par étiquette les artistes que l’on suit, il est difficile de classer sa musique ainsi. Du coup, on s’est souvent retrouvé à graviter autour de certaines niches sans forcément y rentrer complètement, avec ce que ça implique comme avantages et inconvénients.
Basile : Justement, on essaie de chercher la prise de risque plutôt que la maîtrise. Je ne pense pas vraiment qu’on projetait un moule défini sur l’avenir du groupe à nos débuts.
– Vous avez avoir ressenti le besoin de vous isoler pour l’enregistrement de « IV », et vous avez quitté votre Poitou pour l’Aveyron. J’imagine que vous étiez en quête de calme et de sérénité. Etait-ce dû à l’atmosphère que vous souhaitiez développer, car j’imagine que les morceaux devaient être déjà composés, et pour ainsi éviter tout parasitage ?
Edwige : Notre amie et manager, Léa, nous a proposé d’enregistrer dans cette maison familiale, sachant que nous sommes indépendants et avions très peu de moyens. On a voulu jouer de cette contrainte pour pouvoir être autant investi dans le processus d’enregistrement que de création.
Ben : On voulait se créer un cocon ou il était possible de prendre le temps. On avait évidemment bien avancé les compos avant l’enregistrement, mais on s’est gardé une plage de création.
Basile : Le processus d’enregistrement influence évidemment le résultat final, et cet album est peut-être plus intime que le précédent. Cet isolement nous semblait pertinent pour nourrir le propos et trouver la spontanéité que l’on recherchait.
– « IV » a donc été enregistré en conditions live et cette spontanéité, justement, est très palpable. De fait, quelle différence faites-vous entre un concert et un enregistrement comme celui-ci, puisque les performances sont finalement très proches ? Y a-t-il tout de même un gros travail de production derrière ?
Edwige : Que ce soit devant un public ou entre nous, l’important à mes yeux reste la connexion entre nous trois.
Basile : Justement, la base ‘live’ nous permet de garder cette spontanéité en fondation pour ensuite explorer les arrangements librement sans s’écarter de l’essence de chaque morceau.
Ben : Concernant la production, on a fait en sorte de garder les aspérités que le live implique, vivre avec les accidents et sublimer les défauts inhérents pour en faire une force.
– Cette fois encore, vous avez effectué un beau mélange de Hard 70’s, de Psych Rock avec une légère touche de Heavy blues et « IV » est probablement votre album le plus instinctif. Est-ce, même lors d’un enregistrement comme ici, il reste un part d’improvisation, ou ce nouvel album a-t-il été minutieusement composé en amont ?
Basile : Il reste évidemment une part d’improvisation. Ce n’est pas forcément le cas à chaque enregistrement et ça peut être une volonté que de préparer un enregistrement dans le moindre détail. Notre album précédent, « The Great Anticipation », avait été beaucoup plus préparé en amont. Pour « IV », nous voulions vraiment changer de formule et conserver la sensation de créer jusqu’à la fin de la production.
– Ce nouvel album est très contrasté et la première chose qui surprend est une impression d’inimité pourtant à l ’œuvre dans un spectre sonore très vaste. Est-ce que c’est justement ce type de production qui permet ça, grâce peut-être aussi à la disposition des instruments et surtout de votre formule en trio ?
Ben : On a cherché à pousser certains curseurs pour que la narration soit d’autant plus contrastée, pour que l’album puisse sonner aussi fragile qu’explosif.
Edwige : Depuis nos débuts, on a toujours voulu creuser les nuances, quitte à pousser certaines parties dans leur retranchements. Si le but est de toucher à une certaine réalité émotionnelle, on se voyait difficilement jouer dans la demi-mesure.
– L’album se termine avec le morceau entièrement instrumental « Swell ». D’où est venu l’idée de clore « IV » avec aussi un incroyable solo de trompette ? L’idée était-elle de surprendre l’auditeur, ou l’atmosphère du morceau s’y prête-t-elle naturellement et des paroles auraient été superflues ?
Basile : « Swell » est pour le coup le morceau qu’on a laissé le plus libre avant l’enregistrement. On voulait explorer une autre manière de faire, en se basant sur un unique thème et en se laissant porter ensuite dans les arrangements. Une fois que la base était posée, nous est venu l’idée dans un second temps de contacter Paul Weeger pour lui proposer de composer et d’enregistrer une partie de trompette. En quelques prises, nous étions complètement conquis et c’est devenu l’instrument phare du morceau.
– En dehors de « No One Else » qui ouvre l’album, les morceaux sont plutôt longs et ils offrent une sensation très jam à l’ensemble, qui est d’ailleurs plus Psych que « Loss » et « The Great Anticipation ». Ces longues plages instrumentales au cœur des morceaux sont-elles des échappatoires avant de revenir à la chanson elle-même, à savoir son refrain et ses couplets ?
Edwige : On a simplement voulu retrouver de longues plages de jam sans forcément être contraint par un format plus court.
Basile : Je sais pas si on conçoit ça comme un échappatoire au morceau. Ce serait plutôt une extension naturelle qui permet de se connecter à quelque chose d’un peu plus organique, hors des structures classiques couplet/refrain, pour mieux y revenir ensuite.
– Enfin, j’aimerais qu’on dise un mot de « Largo », qui se déploie sur plus de onze minutes. On passe d’un entame très Folk 70’s à un milieu clairement Rock et plus mid-tempo pour aller crescendo vers un final explosif et débridé. C’est un schéma que l’on trouvait beaucoup dans le Classic Rock. Comment compose-t-on un morceau d’une telle longueur et qui multiplie autant les ambiances ? Le fil rouge reste-t-il la narration quoiqu’il arrive ?
Basile : Effectivement, la narration reste le fil rouge. Elle guide nos morceaux les plus progressifs. On avance souvent par bloc. Le thème, c’est-à-dire le riff principal, sert de base et ensuite on déploie les différentes parties dans le temps, en faisant en sorte que les différentes évolutions s’imbriquent les unes aux autres pour servir au mieux la narration. Certaines parties naissent plus naturellement, notamment en jam, alors que d’autres nécessitent plus de travail d’écriture, afin de lier les différentes péripéties.
Le nouvel album de BIRDSTONE, « IV », est disponible chez Harpyes Records.
Photos : Léonard Szakow
Retrouvez aussi les chroniques de leurs deux précédents albums :
Tendre et survolté, TEXAS HEADHUNTERS est tout ça à la fois et bien plus encore. Loin d’être prisonniers d’une tradition texane qui les étoufferait, Ian Moore, Johnny Moeller et Jesse Dayton l’embrasse pleinement et y apporte une contribution, qui va bien au-delà de l’hommage. Ces trois-là respirent le Sud à plein poumon et la palette musicale de l’État à l’étoile solitaire semble même parfois un peu étroite, tant leur jeu est rassembleur et fédérateur. « Rise And Rise » est une projection musicale de leur univers personnel et ils n’ont pas leur pareil pour la rendre collégiale.
TEXAS HEADHUNTERS
« Rise and Shine »
(Hardcharger/Blue Élan Records)
Auréolé du succès de son premier album éponyme sorti il y a tout juste un an, TEXAS HEADHUNTERS remet ça avec « Rise And Shine » et le plaisir de jouer ensemble paraît même décuplé. Ian Moore, Johnny Moeller et Jesse Dayton font de nouveau vibrer l’ADN de leur Texas et le mix est toujours aussi savoureux. Et au-delà de cette explosive réunion, l’atmosphère de ces nouveaux morceaux est assez unique, tant elle joue sur les variations. Audacieux et toujours aussi roots, ce deuxième opus bénéficie surtout d’un songwriting exceptionnel tellement instinctif.
Virtuoses et flamboyants, les trois six-cordistes et chanteurs font beaucoup mieux que de rivaliser de technique. C’est surtout l’alchimie de leur personnalité qui impressionne. TEXAS HEADHUNTERS ne pourrait pas tout simplement pas existé sans l’un d’entre-eux. Le Blues profond de Moore, la dynamique funky de Moeller et le Garage Rock de Dayton ne font qu’un et explorent aussi des registres Soul, Outlaw Country et Americana. Et la force de nos trois fines gâchettes réside dans la connaissance et la maîtrise d’un style texan aussi riche que divers, et terriblement authentique.
Il y a de la joie sur ce « Rise And Shine » et elle s’entend sur chaque titre. Bien sûr, les riffs et les solos, qui peuvent être aussi discrets qu’époustouflants, restent la marque de fabrique du groupe, mais l’attention porté aux refrains est phénoménale. TEXAS HEADHUNTERS s’adresse à tout le monde et à chacun. Les guitares sont rutilantes, chaque note est à sa place et aucune n’est inutile. Cet élan collectif apporte à « Shine And Rise » une lumière particulière et les trois musiciens ne se contentent pas de se passer le flambeau, ils le partagent avec une passion palpable.
Sorti au cœur de l’été, « Grits & Glory » est probablement l’album le plus étonnant du guitariste et chanteur américain. Envoûtant dans le son et les ambiances, percutant comme il sait le faire à travers ses riffs et ses solos, ALBERT CASTIGLIA offre cette fois une saveur très british à son Blues Rock. Enregistré aux célèbres studios Abbey Road de Londres, on se doute bien qu’il s’est laissé porté par des influences anglaises qu’il n’a d’ailleurs jamais reniées. Saisi en formule trio, l’ensemble est direct et dégage une proximité vraiment immédiate. Difficile de lâcher ce treizième opus du bluesman, dont l’univers se dévoile finalement au fil des disques. Rencontre avec un artiste au style très libre et à l’instinct redoutable.
– Tout d’abord, puisque ce nouvel album a été enregistré à Londres, j’aimerais savoir quel impact le Blues britannique a eu sur ton jeu, toi qui as grandi en Floride et à Chicago, où le style est très prononcé et assez unique ?
Le Blues britannique a eu une influence majeure sur moi. Mon oncle possédait de nombreux albums de Led Zeppelin, des Who et des Rolling Stones, et c’est grâce à lui que j’ai découvert leur musique. Eric Clapton a été ma plus grande influence à mes débuts, et c’est lui qui m’a fait découvrir le Blues de Chicago. Ce sont les bluesmen britanniques qui m’ont finalement orienté vers Muddy Waters, Howlin’ Wolf et d’autres.. (Sourires)
– L’idée d’enregistrer un album à Londres, aux studios Abbey Road, t’est venue en parlant avec Olly Overton de Gulf Coast Records. Entre-temps, tu assorti « Righteous Souls » en solo, ainsi que « Live In Canada » et « Help Yourself » de Blood Brothers avec Mike Zito. Avais-tu déjà en tête l’idée d’un album réalisé en Angleterre pendant toutes ces années, et comment envisageais-tu cette future expérience ?
En fait, l’idée d’enregistrer à Londres m’est venue au début de l’année dernière. Olly m’a proposé d’enregistrer au Royaume-Uni et, un peu par plaisanterie, je lui ai suggéré de se renseigner sur Abbey Road. Il a pris la chose au sérieux et a réservé une semaine à Abbey Road en décembre. Je n’aurais jamais imaginé, même en rêve, mettre les pieds à Abbey Road ! (Rires) La vie m’a tellement donné et continue de le faire. J’en suis très reconnaissant ! (Sourires)
– « Grits & Glory » reflète clairement ton style et il reste fidèle à tes albums précédents, avec toutefois quelques touches distinctives. L’idée de faire un album entièrement consacré au Blues britannique t’a-t-elle traversé l’esprit, ou était-ce plutôt l’expérience du lieu qui comptait pour toi ?
L’album, de par son ambiance typiquement britannique, était déjà imprégné de cette identité, ne serait-ce que par le fait d’être enregistré dans ce studio. Nous avons utilisé des amplis Marshall et Vox AC 30 pour l’enregistrement. Mon producteur, grand disciple de George Martin, a employé certaines de ses techniques pour donner à quelques morceaux une sonorité proche des Beatles. Cependant, mes autres influences sont très présentes sur l’album : beaucoup de Southern Rock, de Blues américain, de Funk, de R&B, de Jazz afro-cubain… On y trouve un bel équilibre avec d’autres genres ! (Sourires)
– J’imagine que jouer et enregistrer aux studios Abbey Road est une expérience incroyable pour un artiste, ne serait-ce que pour l’Histoire qui imprègne ces lieux. Pourtant, vous y êtes allés en trio et « Grits & Glory » a également été enregistré en live. Alors, au final, y a-t-il eu plus de joie que d’appréhension ?
Uniquement de la joie ! (Sourires) Le groupe et moi avons savouré chaque instant. Si j’avais eu vingt ans, j’aurais peut-être été nerveux, mais j’ai la cinquantaine maintenant et je n’ai plus vraiment d’appréhension face aux défis, ou aux situations, qui me dépassent ! (Sourires)
– Et puis, tu ouvres l’album avec « In My America », une chanson très forte sur les divisions aux Etats-Unis. L’as-tu finalement composée comme un message aux Anglais, et plus largement aux Européens, parmi lesquels tu séjournais, car le symbolisme pourrait être très pertinent dans la situation actuelle ?
Mon message s’adresse à tous ceux qui veulent bien l’écouter. J’aurais enregistré cette chanson que je sois aux Etats-Unis, ou non. Quand j’écris une chanson, elle doit être sincère. Mon pays est plus divisé que jamais, au point que le monde entier le sait. Ne pas en parler serait fermer les yeux. Mes albums sont comme des journaux intimes sur disque. Nous avons bien plus de points communs que de différences. C’était le message principal que je voulais transmettre avec « In My America ».
– Comme on l’a dit, tu travailles sur cet album depuis quelques temps déjà. Concernant la composition, tant les paroles que la musique, as–tu défini le son global de l’album au fil du temps, ou tout s’est-il mis en place rapidement avant ton départ pour l’Angleterre ?
La majeure partie était prête. Nous avons peaufiné quelques détails à la dernière minute concernant les paroles et les arrangements, mais l’essentiel a été finalisé aux Etats-Unis.
– D’ailleurs, si on écoute attentivement « The Milk Is Still Good », on peut reconnaître un extrait de la mélodie de « Come Together » des Beatles. Est-ce une sorte d’hommage subtil que tu voulais glisser, puisque tu étais dans le studio où ils enregistraient souvent ?
Le subconscient est une chose merveilleuse ! (Sourires) Tout ce que je compose est une compilation de toutes les musiques qui m’ont influencé, donc cela ne me surprend pas que tu aies repéré « Come Together » dans « The Milk Is Still Good »… (Sourires) Ce n’était pas intentionnel, mais parfois l’univers nous réserve des surprises… (Sourires)
– Etonnamment, « Grits & Glory » dégage une impression assez différente des précédents : celle d’une grande liberté artistique, qui te permet de révéler d’autres facettes de ton jeu. L’idée de départ était-elle de te laisser carte blanche et de développer pleinement les vastes émotions que le Blues évoque, c’est-à-dire sans aucune limite ?
Oui, c’est ainsi que j’aime travailler. Il y a un mouvement dans mon pays, qui veut restreindre les sentiments, les pensées et les opinions et cela se déverse dans la créativité. J’ai toujours été un fervent défenseur de la liberté d’expression et aujourd’hui plus que jamais, les gens ont besoin de créer sans les contraintes extérieures. Je suis très heureux d’être dans un label qui me permet cette liberté. Certains veulent imposer leurs auteurs et leurs idées aux artistes. C’est leur choix, mais pas le mien. Il y a toujours des gens dans l’industrie qui signent un artiste pour en faire leur propre outil de création. Je me suis battu contre ça pendant des années et j’ai parfois perdu cette bataille. Maintenant, j’ai atteint un âge où je ne me soucie plus de ce que pensent les autres et je refuse qu’ils m’imposent leur philosophie créative. Si j’ai de la chance, il me reste encore une trentaine d’années à vivre. Je ne les passerai pas à me soumettre aux désirs de la société… (Sourires)
– J’aimerais parler un peu de la préparation de « Grits & Glory », au-delà de la composition. Quand vous êtes arrivé aux studios Abbey Road, tout était-il déjà bien en place avec ton bassiste Cliff Moore et ton batteur Ray Hangen, avec qui tu tournes également ? Ou vous êtes-vous laissé une certaine marge d’improvisation une fois sur place ?
Il y a toujours de la place pour l’improvisation. On arrive toujours en studio avec un plan de base, mais il est toujours amené à évoluer. C’est un peu comme la constitution d’un pays. Un plan peut et doit toujours légèrement dévier, car on peut trouver une meilleure idée une fois en studio. Il ne faut jamais exclure de petits changements.
– Enfin, cet été, vous étiez en Europe pour quelques concerts avec Blood Brothers, juste au moment où ton album sortait avec une photo de toi en couverture devant le célèbre Big Ben. Prévoies-tu de revenir jouer à Londres dans les prochains mois, et si possible en France également ?
Nous préparons une tournée en Europe et au Royaume-Uni pour mai 2027 environ. La France est définitivement sur ma liste. J’adore la France et cela fait longtemps que je n’y ai pas joué ! (Sourires)
« Grits & Glory » par ALBERT CASTIGLIA est disponible chez Gulf Coast Records.
Photos : Rob Blackham / Blackham Images
Retrouvez quelques chroniques de ses albums précédents, ainsi qu’avec Blood Brothers :
Assez nonchalant de prime abord, c’est avec beaucoup d’assurance que la formation nordique livre sa première réalisation et, tout en décontraction, propose un voyage aux saveurs vintage dans les méandres Psych du Rock 70’s. Une balade sincère et sans fioritures vers des sommets où le présent rejoint le passé dans une belle harmonie. L’ambiance est positive et les compositions rayonnent littéralement. Avec « Drömfeber », SVINDEL se façonne une avenir flamboyant sur de solides fondations.
SVINDEL
« Drömfeber »
(Ripple Music)
C’est une sensation de légèreté, de liberté et de joie qui émane de la première écoute de « Drömfeber », qui signifie « Fièvre Onirique » en suédois . Car l’une des particularités du trio est de s’exprimer dans sa langue maternelle, ce qui est assez rare pour être souligné. Si le parti-pris de SVINDEL peut surprendre, il est pourtant parfaitement en phase avec l’atmosphère et, passé le barrage linguistique, on se laisse vite séduire par cet univers psychédélique qui nous renvoie quelques décennies en arrière avec le sourire.
Depuis quatre ans maintenant, Jan Lindblad (guitare, chant), Johannes Braf (batterie) et Daniel Forsberg (basse) écument les scènes de leur pays, enflamment les radios locales et il n’en fallait pas plus pour que cela parvienne aux oreilles de Ripple Music. L’aspect brut de la musique de SVINDEL combiné à une infaillible authenticité libère un Rock efficace et mélodique, qui donne le sentiment que le combo survole son sujet, tant il sait se faire aérien. Il ne contente pas de se réapproprier le style, il est véritablement habité par son héritage.
Sans jouer de trop sur l’effet de puissance et en s’appuyant plutôt sur l’aspect planant du registre, les Scandinaves déploient une énergie lumineuse et inspirée. Les couleurs se détachent entre bien-être, rêverie et une douce mélancolie. SVINDEL a su se créer une identité originale, qui se nourrit aussi de touches jazzy avec quelques notes bluesy et funky bien senties. Le groove est constant, le chant clair et captivant et la guitare ne demande qu’on la suive (« Jupiterbarn », « Drömfeber », « Atlantide », « Chimar »). Convaincant !
Avec « Solstice », la Londonienne vient s’inscrire parmi les artistes les plus créatives de sa génération. Si elle est souvent affiliée à la tendance Alternative Metal, son champ d’investigation est bien plus large. De formation classique, elle insuffle à ses compositions des éléments qui dépassent largement le genre et l’aspect cinématographique élève autant la teneur de ses textes que l’ambiance de ce nouvel opus. Inclassable et pertinente.
A.A. WILLIAMS
« Solstice »
(Reigning Phoenix Music)
Malgré son apparition assez récente sur la scène européenne, A.A. WILLIAMS n’a pas mis longtemps à se faire un nom. Dès 2019 avec un EP éponyme aux sonorités acoustiques, l’Anglaise marque les esprits. « Forever Blue » (2020) et « As The Moon Rest » (2022) ont confirmé l’originalité de l’artiste, dont les prestations scéniques ont conquis de plus en plus d’adeptes. Il faut dire que son style à mi-chemin entre post-Rock, Metal et musique classique a de quoi séduire bien au-delà des habituelles chapelles musicales. Un style affirmé !
Mais il n’y a pas que cette touche avant-gardiste qui attire chez elle. Au chant, au piano, à la guitare ou au violoncelle, A.A. WILLIAMS envoûte et électrise. Avec « Solstice », son troisième album, elle franchit un nouveau cap et la production signée Matt de Burgh Daly offre un relief supplémentaire à ses compositions, lui qui officie par ailleurs à la guitare, à la basse et à la batterie. Et le line-up est complété, toujours derrière les fûts, par Wayne Proctor. Précis et d’une élégance rare, le trio impressionne autant par sa finesse que sa puissance.
Si l’on peut faire un rapide parallèle avec l’Américaine Chelsea Wolfe dans le traitement des atmosphères, il faut reconnaître à A.A. WILLIAMS la conception d’un univers très personnel. Intimiste et souvent hypnotique, elle atteint des profondeurs froides et mélancoliques, où sa voix cristalline transcende les émotions entre deux déflagrations. La Britannique bouscule les codes en faisant le lien entre des passages Metal sauvages qui viennent se fondre dans son post-Rock avec une sensation gothique étonnante (« Poison », « Outlines », « Breathe »). Incontournable.
Dans la plus pure tradition sudiste, tout en laissant suffisamment de liberté pour apposer sa touche personnelle, THE COLD STARES fait une véritable déclaration d’amour à l’État qui a vu naître un grand nombre de ses influences. Avec « Texas », le combo rend un vibrant et intense hommage à ceux qui forgé en partie son Blues Rock entre une modernité vivifiante et un grand respect des fondations. Ce nouvel effort n’est peut-être pas son disque le plus marquant, mais il est à l’évidence le plus soigné et le plus subtil.
THE COLD STARES
« Texas »
(Artic Records)
Fondé en 2012 pat le guitariste et chanteur Chris Tapp et le batteur Brian Mullins, rejoints par le bassiste Bryce Klueh il y a quatre ans, THE COLD STARES n’est pas de ces groupes, soit patients, soit opportunistes. Grâce à une créativité plus que fertile, le trio a pour habitude d’aller au fond des choses. Et ce neuvième album, auquel il convient d’ajouter « Green » sorti l’an dernier par son frontman en solo, offre une suite via une immersion magistrale aux deux volets de « The Southern ». D’ailleurs, il a été conçu et réalisé dans les règles de l’art et avec beaucoup de classe.
Car, lorsqu’on vient de l’Indiana et que l’on souhaite intituler son nouvel opus « Texas », il est préférable de savoir où l’on met les pieds, tant le retour de bâton peut être rapide et musclé. C’est donc après une longue tournée dans le grand Etat du Sud que THE COLD STARES a commencé à composer ces onze morceaux, avant d’aller les enregistrer à Austin au studio Bud’s Recording Services, et essentiellement en analogique également. Le genre de détails qui vient témoigner du savoir-faire et surtout de l’intelligence des trois musiciens.
Si leur son est toujours aussi identifiable, ils ont mis leur énergie à capturer l’atmosphère et l’esprit des lieux avant tout. En ce sens, « Texas » est remarquable, car on y retrouve aussi les rythmes et les sonorités typiquement texans. La plongée artistique de THE COLD STARES est assez phénoménale, tant elle est d’une incroyable précision dans l’interprétation comme dans les arrangements. Sans jamais tomber dans la caricature, sa faculté d’adaptation est bluffante (« Out Of Love », « Queen Of Hearts », « Further Down The Road », « Burden Of Bear », « Sugarcane »).
Abrasif et décomplexé, le Sludge de SEUM fait trembler les murs depuis quelques années et aujourd’hui, même le métro de Montréal ou les bretelles d’autoroutes perçoivent ses vibrations. Bien plus qu’une simple rythmique, la batterie et la basse du power trio mènent l’ensemble avec un radicalité musicale dans laquelle le frontman s’engouffre avec hargne et vigueur. Pour son troisième album, « Parking Life » vient bousculer les habitudes frontales du groupe pour une expérience musicale unique, qui fait fi des codes et poursuit une trajectoire sans compromis et dorénavant très expérimentée. Des certitudes sur lesquelles Piotr, bassiste du combo, revient à travers un entretien qui dresse aussi un rapide bilan de l’aventure québécoise de nos trois Français.
– Tout d’abord et comme je vous suis depuis six ans maintenant et la sortie de votre premier EP, « Summer OF Seum », il est temps de faire un petit bilan de votre aventure québécoise. Est-ce que ce que vous vivez aujourd’hui correspond aux attentes que vous aviez en allant créer SEUM à Montréal ?
C’est vrai que ça fait déjà six ans, et merci pour ton soutien durant tout ce temps. Tout ce que nous vivons avec SEUM dépasse de loin toutes nos attentes initiales, car nous n’en avions pas ! (Rires) Lorsque nous avons commencé à jouer ensemble en 2020, l’idée était simplement de refaire de la musique après s’être trop oubliés dans le travail pendant plusieurs années après notre immigration au Canada. Nous n’avions pas vraiment d’attentes, mais nous souhaitions faire les choses bien : prendre notre temps pour écrire de bonnes chansons, collaborer sur des visuels marquants et trouver des manières originales et fun de promouvoir notre musique. Nous voulions avoir du plaisir dans chaque domaine lié au groupe. Nous continuons avec cette approche et nous apprécions chaque moment, que ce soit une interview avec toi, ou une invitation au Hellfest. On a hâte de voir la suite.
– Vous sortez déjà votre troisième album, « Parking Life », après des EPs, des Live, des singles et des splits, et toujours avec le même line-up, bien sûr. Etre aussi soudés montre également votre détermination. Est-ce que c’est le fait d’être aussi prolifiques qui alimente votre créativité ?
Je t’avoue que nous n’y avons jamais vraiment réfléchi, on aime être dans l’action. On a aussi la chance de pouvoir enregistrer et mixer nous-mêmes ce qui nous permet sûrement de sortir des disques plus vites que d’autres groupes. Diffuser de la nouvelle musique relance la machine à chaque fois, car on peut reprendre la route, faire de nouveaux concerts et rencontrer de nouvelles personnes. C’est aussi l’occasion pour nous à chaque fois de nous remettre en cause et d’essayer de modifier un peu la formule pour que chaque sortie ait sa personnalité.
– Depuis vos débuts, vous prônez la culture DIY et vous vous y tenez. Pourtant, pour vos trois albums, vous avez fait appel à de grands noms pour les masteriser. Pour « Winterized », c’était Erwin Hermsen (Trouble, Pestilence, Dead) et pour « Double Double », ce fut John Golden (Melvins, Sleep, Weedeater). Et pour « Parking Life », c’est Chris Fielding (Conan, Electric Wizard), qui réalise le mastering. Es-ce une manière pour vous de valider votre travail en quelque sorte ?
C’est Fred, notre batteur, qui s’occupe presque à chaque fois d’enregistrer, ce qui n’est d’ailleurs pas le cas pour « Parking Life », et de mixer nos projets, il en a aussi masteriser quelques-uns (le split avec Fatima, « Summer of Seum », « Live From The Seum-Cave »). On s’est rendu compte que c’était plus intéressant d’avoir quelqu’un de l’extérieur pour revenir sur notre travail, car écouter les morceaux en boucle impactait notre esprit critique. Faire appel à de grands noms nous permet aussi de réaliser un petit rêve de fan. On est à une poignée de main de groupes légendaires, car John Golden a travaillé avec Nirvana ! (Sourires) On est très contents de ces collaborations et pour « Parking Life », Chris Fielding a fait un travail remarquable. Il a réussi à donner de l’énergie aux morceaux, tout en conservant leur lisibilité.
– D’ailleurs, quel est l’apport principal de ces collaborations extérieures pour finaliser vos albums, selon vous ? Ça se joue sur la garantie d’un bon traitement sonore, car on retrouve toujours le son de SEUM ?
Collaborer avec des gens extérieurs lors du mastering nous permet d’entendre et de gommer certaines erreurs de mix que nous n’aurions pas entendu nous-mêmes. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le processus, c’est un peu comme poser une couche de vernis sur une peinture. Alors, ça nous permet de faire rentrer un peu d’air dans le processus créatif, ça fait du bien… (Sourires)
– Un petit rappel pour ceux qui ne sont pas encore familiers avec SEUM, il n’y pas de guitare dans votre ‘Doom’n Bass’. En six ans, vous n’avez jamais été tenté ? Vous auriez pu croiser un six-cordiste québécois en phase avec votre Sludge, par exemple…
On a déjà rencontré des guitaristes qui se sont proposés, bien sûr ! Mais depuis son origine, le groupe s’est toujours voulu basse/batterie/chant. Ça peut apparaître comme une contrainte, mais c’est ce qui nous a permis de fabriquer notre formule avec le temps, c’est ce qui nous caractérise. Alors, pas de guitares à l’horizon, mais en revanche pourquoi pas un projet composé à deux basses distinctes ? (Sourires) Ça pourrait être une idée pour le prochain projet. A ce sujet, on a eu plaisir à jouer en tournée avec le groupe français Vantre, qui joue à deux basses et la manière de faire de la musique sans guitare est vraiment inspirante. Si vous ne connaissez pas, je vous invite à les écouter !
– L’une des nouveautés de « Parking Life » est l’apparition de voix claires et même de quelques mélodies. Vous avez déclaré avoir traité chaque morceau comme un titre Pop. Que vouliez-vous dire par là, car on en est tout de même très loin ?
La formule est volontairement provocante, car mélanger Sludge et Pop, a priori, n’a aucun sens ! Pour la promo de l’album, on comparait même le disque à la rencontre improbable et alcoolisée de Jimmy Bower d’Eyehategod et de Britney Spears ! (Rires) Ce qu’on a voulu par là, c’est créer des morceaux courts, catchy, ‘fredonnables’ et traitant de sujets que nous sommes nombreux à partager, un peu comme sur des titres de Pop. L’ajout de chant clair sur certains refrains nous permet aussi de jouer avec notre formule et d’ajouter, on espère, un petit côté entêtant aux chansons. On fait de la musique extrême, mais on est pas snobs par rapport à la musique mainstream. « Parking Life » est un album fun sur des sujets qui ne le sont pas comme la vieillesse, les ruptures, l’addiction, le travail abrutissant et ce qui nous attend tous, la mort.
– Derrière ce titre, « Parking Life », il y a aussi toute la philosophie et la démarche de SEUM, qui est résumé. Le voyez-vous comme un simple pied-de-nez à l’industrie musicale, ou est-ce que cela s’étend jusqu’à notre société actuellement en pleine dérive ?
C’est notre manière de nous exprimer sur le monde qui nous entoure. Nous avons commencé initialement comme un groupe de Sludge fumeurs de joints et buveurs de bières, mais nous nous sommes engagés de plus en plus au fur et à mesure du temps,. J’imagine que vivre à notre époque en Amérique du Nord et observer les dégâts du capitalisme de près laisse des traces. Nous essayons d’opérer des changements humblement à notre échelle. Nos disques sont maintenant à participation libre, les concerts que nous faisons aussi. Nous en organisons régulièrement qui sont ouverts aux mineurs, car d’habitude les concerts en Amérique du Nord sont réservés aux plus de 18 ans, voire plus de 21, ou dans des conditions uniques comme sous une bretelle d’autoroute ou dans le métro pour accueillir le plus de gens possible. Le monde actuel est en train de se fissurer, on peut rester dans son coin effrayé par le changement, ou en profiter pour s’insérer dans les brèches à coup de créativité. On a choisi la seconde option !
– Enfin, malgré le fait de donner l’impression d’avoir ‘popisé’ votre Doom’n’ Bass, il y a ce changement de logo qui vient apporter un sacré contraste avec son graphisme emprunté au Black Death. Le moment est bien choisi pour cette transition, alors que vous dites être en quête de plus d’accessibilité. Cela dit, SEUM n’est-il pas plus Sludge que jamais ?
Ce nouveau logo est un vrai coup de cœur! Notre graphiste Clément nous l’a proposé spontanément alors qu’il travaillait sur la mise en page de la pochette. Nous avons décidé de l’utiliser pour l’album d’autant plus qu’il se marie très bien à la photo de la pochette. Tu as raison, ce logo est en décalage avec le côté plus accessible de notre musique, mais le mariage des extrêmes est quand même une caractéristique du Sludge, non ? (Sourires) Melvins, qui ont inventé le genre, ont des albums extrêmement lourds avec des pochettes très douces… Disons que nous avons fait l’opposé ! (Sourires)
Le nouvel album de SEUM, « Parking Life », ainsi que toutes les sorties et le merchandising du groupe sont disponibles sur son Bandcamp : www.seumtheband.bandcamp.com
Retrouvez les différentes chroniques et la dernière interview de SEUM :
L’aventure d’Ina et Fabian Spang a débuté très tôt, et pour cause, c’est ensemble à la maison qu’ils ont commencé à s’accorder et à imaginer un Blues qui irait au-delà d’une certaine tradition, toujours respectée, mais jamais immobile. De cette complicité est né MUDDY WHAT?, une formation qui s’articule en trio essentiellement, et qui prend surtout vie sur scène. Car entre deux albums, « Neon Soul » étant le cinquième, c’est sur la route que prend forme et se transmet la musique des Allemands. Une spontanéité qu’on retrouve d’ailleurs sur disque. Avec beaucoup d’audace et de naturel, entre riffs affûtés très Rock et accords plus délicats de mandoline, leur nouvel opus dévoile une liberté et une envie intarissable d’exprimer un Blues sincère et tout en émotion. Entretien avec un fratrie complice et très inspirée.
– Alors que vous sortez votre cinquième album studio, j’aimerais qu’on fasse un peu les présentations. MUDDY WHAT? est un groupe originaire de Munich et l’une de vos particularités est qu’il est guidé par votre fratrie, Ina et Fabian, qui êtes tous deux guitaristes et dont le frère tient le micro. Tout d’abord, j’imagine que votre entente musicale ne date pas d’hier. Quand avez-vous commencé à jouer ensemble et était-ce déjà du Blues ?
Ina : Notre lien remonte vraiment à très loin. Fabian et moi avons commencé la guitare vers l’âge de six ou sept ans. Ayant grandi sous le même toit, les répétitions n’étaient jamais planifiées, la musique faisait tout simplement partie de notre quotidien.
Fabian : Le Blues n’était pas un choix délibéré, il était déjà là. Notre père possède une vaste collection de vinyles de Blues, et ce son nous a paru familier dès le départ. Lorsque nous avons commencé à jouer ensemble, nous nous sommes naturellement tournés vers ce style. Avec le temps, bien sûr, notre univers musical s’est élargi. Mais la spontanéité émotionnelle du Blues est restée au cœur de notre musique. C’est toujours comme un retour aux sources.
– Vous aviez été demi-finalistes du fameux International Blues Challenge de Memphis et votre premier album s’intitulait justement « Gone To Mississippi ». Etait-ce prémonitoire, ou plutôt un carnet de souvenirs ?
Fabian : « Gone To Mississippi » a été enregistré quelques années avant notre première participation à l’International Blues Challenge, ce n’était donc certainement pas une prémonition calculée. Enfants, nous avons eu la chance de voyager aux Etats-Unis, et le Sud américain nous avait déjà marqués. Il y a quelque chose de spécial dans cette atmosphère, ces profondes racines musicales qui semblent omniprésentes. Le titre de l’album était plutôt un hommage à ce sentiment. Le Mississippi symbolisait quelque chose de mythique pour nous, et il le symbolise encore.
Ina : Jouer ce morceau en live sur Beale Street à Memphis des années plus tard était donc un moment très spécial. C’était comme boucler la boucle, ou plutôt l’ouvrir. Donc, ce n’était donc pas une prédiction réalisée, mais la belle suite d’une histoire commencée bien plus tôt.
– Pour rester un moment sur votre parcours, vous avez créé votre propre label et, forcément, quand on s’appelle MUDDY WHAT?, il lui fallait un nom à la hauteur et vous avez opté pour Howlin’ Who Records. D’une part, on sent que l’humour fait partie intégrante du groupe et d’autre part, vous a-t-il paru essentiel dès le départ de fonder votre structure pour vous produire ?
Ina : L’humour fait partie intégrante de notre identité. C’est sain de ne pas se prendre trop au sérieux… (Sourires) Mais créer notre propre label était aussi une décision mûrement réfléchie. Dès le départ, nous avons senti que la liberté artistique était essentielle.
Fabian : Avoir notre propre label, notre propre structure, nous permet d’avancer à notre rythme et de suivre notre intuition. Il s’agit moins de contrôle que de responsabilité et nous apprécions cela.
– Il y a aussi une chose que j’ai trouvé assez étonnante. Vous vous présentez comme étant un trio, alors que vous êtes bien quatre sur ce nouvel album, avec Michi Lang qui tient la basse. C’est vrai que sur scène, vous êtes souvent trois. Pourquoi ce changement de formule ? Les enregistrements et les concerts tiennent-ils une place différente à vos yeux ?
Fabian : Nous sommes essentiellement un trio, c’est l’essence même du groupe. Pour « Neon Soul », nous avons invité Manfred Mildenberger à la batterie, ce qui a permis à Michi de se concentrer pleinement sur la basse. Michi est à la fois batteur et bassiste, mais comme tu peux l’imaginer, il ne peut pas faire les deux en même temps… (Sourires) Vu notre calendrier de concerts très chargé, Michi ne peut pas être avec nous à chaque représentation. Ces dernières années, nous avons donné de nombreux concerts avec Manfred, et il est vraiment devenu un membre à part entière de la famille MUDDY WHAT?. Il apporte une fantaisie et une sensibilité musicale uniques au groupe, et enregistrer l’album à quatre nous a semblé tout à fait naturel.
Ina : Sur scène, nous adorons la spontanéité du trio. Cela crée de l’espace, de la tension et une certaine imprévisibilité. Le studio, en revanche, est comme un terrain de jeu. Il nous permet d’explorer subtilement de nouveaux sons sans perdre notre identité. Pour nous, concerts et albums sont étroitement liés, mais ils ne sont pas forcément identiques. Un album est une photographie instantanée, alors que la scène est un organisme vivant.
– A ce propos, « Neon Soul » a été mixé et enregistré par votre batteur, Manfred Mildenberger. MUDDY WHAT? semble donc à même de pouvoir tout gérer. Faire votre album en interne et sur votre propre label a toujours été votre façon de faire ? Vous n’avez jamais ressenti le besoin d’un regard neuf et extérieur ?
Fabian : Pour « Neon Soul », il était naturel de travailler dans le studio de Manfred Mildenberger à Munich. Il n’est pas ‘seulement’ batteur, il dirige aussi son propre studio. Enregistrer là-bas pour la première fois ensemble nous a immédiatement semblé un équilibre parfait entre familiarité et nouveauté. Nous avons toujours privilégié le travail indépendant, mais nous avons abordé chaque album différemment. « Gone To Mississippi », par exemple, a été enregistré aux Bavaria Musikstudios de Munich avec une équipe talentueuse de deux jeunes ingénieurs du son. « Spider Legs », quant à lui, a été entièrement produit par nous-mêmes, en trio. Cette fois-ci, enregistrer et mixer avec Manfred a apporté un regard neuf, tout en conservant la collaboration étroite et fiable qui nous est si précieuse.
Ina : Enregistrer en live, tous ensemble, avec la batterie et la basse, a donné à l’album son énergie et sa spontanéité. Et le fait que Manfred s’occupe de l’enregistrement et du mixage, avec Ludwig Maier au mastering, nous a permis d’intégrer une contribution extérieure subtile sans perdre notre indépendance. Pour nous, le travail en interne ne se résume pas au contrôle. Il s’agit de liberté, d’espace pour expérimenter et de la possibilité d’explorer de nouvelles idées dans un environnement sûr et de confiance. Il en résulte un mélange stimulant d’intimité, d’énergie et d’inspiration renouvelée.
– Musicalement MUDDY WHAT? se distingue par un Blues moderne, d’une grande sensibilité et qui semble chercher à se détacher le plus possible de ses influences, preuve d’une belle originalité. Il y a même un petit côté David Byrne chez Fabian dans la voix. C’est assez rare de voir des groupes de Blues contemporain réinventer un style aussi impressionnant par son impact. Etait-ce votre ambition première en créant le groupe de pouvoir aussi inclure toutes sortes de sonorités et d’approches émotionnelles ?
Ina : C’est une très belle observation, merci ! (Sourires)
Fabian : A nos débuts, nous étions très inspirés par le Blues traditionnel. Mais nous n’avons jamais ressenti le besoin de le reproduire à l’identique. Nous aimons insuffler de la vie et de la modernité à notre musique. Nos émotions, nos influences et nos expériences sont contemporaines. Naturellement, cela se reflète dans notre musique. On ne se dit pas : « Réinventons le blues ! ». On suit simplement notre intuition. Si cela implique des textures différentes, des dynamiques inhabituelles, ou un passage vocal un peu Art-Rock, alors cela fait partie intégrante de notre langage musical.
– Vous êtes donc deux à la guitare, et Ina joue également de la mandoline, ce qui est assez rare dans le Blues actuel, en dehors des Anglais de When Rivers Meet, où c’est d’ailleurs aussi une femme qui en joue (Grace Bond). Justement, de quelle manière cet instrument s’est-il fait une place dans vos chansons, d’autant qu’Ina y met beaucoup de virtuosité ?
Ina : J’ai commencé la mandoline vers six ou sept ans. Mon père me l’a offerte, pensant qu’elle serait parfaite pour mes petites mains. J’étais vraiment toute petite à l’époque ! (Rires) Il écoutait aussi beaucoup de Bluegrass, donc il connaissait bien l’instrument et me l’a fait découvrir très tôt. Au fil des années, j’ai grandi avec la mandoline et elle me semble tout à fait naturelle. Comme une extension de moi-même. Je ne me soucie pas de ce qui a déjà été fait ou des ‘règles’ qui pourraient exister. Si j’ai envie de jouer du Blues funky, je réfléchis à la façon dont ça pourrait sonner bien à la mandoline. Si j’ai envie de jouer des ballades émouvantes, j’explore des harmonies qui me semblent justes. L’important est de suivre la musique et le feeling. J’ai aussi pris des cours de musique classique enfant et j’ai appris des chansons de Bluegrass. Mais j’ai finalement décidé de m’affranchir de toutes les conventions. Cette liberté de simplement jouer et d’expérimenter est incroyable. Ma mandoline et moi, on est de vraies complices. C’est un instrument qui invite à la fantaisie, à la créativité et à l’expression dans chaque note.
– A l’écoute de « Neon Soul », on sent une audace nouvelle et plus prégnante peut-être que sur vos albums précédents. Est-ce que vous pensez que MUDDY WHAT? est aujourd’hui à un stade de sa carrière, où vous pouvez vous autoriser beaucoup plus de choses ?
Fabian : Après des années de tournées, d’enregistrements et d’évolution commune, nous avons indéniablement développé une grande confiance en nous-mêmes, l’un envers l’autre et en notre intuition. Nous n’éprouvons plus le besoin de faire nos preuves, et c’est incroyablement libérateur. Cela nous permet de suivre notre musique où qu’elle nous mène. Ce n’est pas que nous ayons jamais eu l’impression de devoir nous retenir, mais aujourd’hui, nous nous sentons encore plus libres d’explorer, d’expérimenter et de nous épanouir. L’audace que vous entendez sur « Neon Soul » est donc sans doute un mélange d’expérience, de confiance et, surtout, de plaisir.
– On l’a dit, votre Blues Rock sait se faire aussi délicat que costaud, et il y a également une atmosphère très live sur ce nouvel album. Et MUDDY WHAT? est aussi un groupe qui tourne beaucoup. Est-ce que c’est ce que vous avez chercher à reproduire ? Cette intensité et cette proximité qu’offre la scène ?
Ina : Absolument. On enregistre toujours en live, tous ensemble dans la même pièce, sans superposition de pistes. Il y a quelque chose de magique dans ce moment où tous les instruments, toutes les émotions, toute l’énergie s’harmonisent parfaitement. Les tournées nous ont forgés, on est vraiment un groupe de scène. On donne entre 80 et 100 concerts par an et ça vous apprend vite. La musique est un échange d’énergie. Ça ne se simule pas. Avec « Neon Soul », on voulait capturer cette énergie. Intense, certes, mais aussi intime. C’est le cœur même du groupe.
– Enfin, j’aimerais qu’on dise un mot sur l’Allemagne dont la scène Blues est très vivante, et vous en êtes la preuve. D’autres artistes s’y installent d’ailleurs aussi comme l’Argentine Vanesa Harbek ou l’Irlandais Eamonn McCormack, qui y ont posé leurs valises il y a des années. Votre pays est-il devenu le nouvel Eldorado européen du Blues et comment vivez-vous cette bonne santé artistique chez vous ?
Fabian : L’Allemagne possède une scène Blues dynamique et ouverte. Il y a une scène, un public et des promoteurs qui aiment y participer et soutenir le blues en live. Et nous apprécions énormément cela ! Nous adorons voir des artistes d’autres pays, comme Vanesa, apporter leurs propres histoires et influences, ce qui enrichit considérablement la scène.
Ina : Nous aimons montrer, et que cela soit aussi le cas par d’autres artistes, que le Blues peut avoir de multiples facettes et qu’il est plus que bienvenu de se sentir novateur et vivant. Le Blues est à la fois vénérable et ouvert, laissant place à la tradition et aux nouvelles idées. C’est quelque chose à célébrer ensemble. On ne sait pas si l’on peut déjà qualifier l’Allemagne d’Eldorado européen du Blues, mais une chose est sûre : nous sommes ravis de voir la scène devenir encore plus ouverte, colorée et accueillante à toutes les voix du blues. Vivement la suite ! (Sourires)
Le nouvel album de MUDDY WHAT?, « Neon Soul », est disponible sur le site du groupe :https://muddywhat.de
Photos : Denis Carpentier (1) et Walter Korn (4).
Retrouvez aussi la chronique de leur album précédent, « Spider Legs » :