Toujours très libre dans ses choix comme dans son approche de la guitare et du chant, SUE FOLEY n’allait pas tomber dans le panneau de l’album de Noël, si cher aux Américains, sans y aller de son petit pas de côté. Loin des guirlandes, la blueswoman offre un court recueil plutôt destiné aux oubliés dont la solitude serait peut-être un peu plus pesante ce jour-là. « Alone (Together) A Holiday Companion » n’est pas la bande-son d’une soirée festive, mais sa chaleur offre une sorte de voile protecteur et bienveillant avec une classe toujours aussi scintillante.
SUE FOLEY
« Alone (Together) A Holiday Companion »
(FOMZ)
Je n’ai pas pour habitude de chroniquer les albums de Noël en novembre et, quand même ils sortiraient à l’heure, cela ne changerait rien. Cette lubie typiquement américaine a quelque chose de navrant et résonne plutôt du son d’un tiroir-caisse que d’une véritable démarche artistique. Seulement, « Alone (Together) A Holiday Companion » n’a rien de tout ça. Au contraire, c’en serait presque l’antithèse. Et le fait qu’il sorte avec près de deux mois d’avance en fera justement peut-être un bon compagnon le jour J. Car, ici, on est loin de toute mièvrerie et, grâce à SUE FOLEY, l’ambiance est toute autre.
Plutôt que qu’un aller-retour entre le sapin et la cheminée, la Canadienne nous invite au comptoir d’un bar discret et confortable, possible réconfort des âmes solitaires dans cette période d’allégresse et de joie partagée. C’est à elles que la musicienne a pensé et, finalement, l’isolement peut aussi avoir du bon. C’est donc dans les pas des pionniers du Blues que SUE FOLEY se meut, tout en glissant finalement avec un peu de retenue quelques mots rappelant tout de même l’esprit de cette fête. Très délicat et épuré, l’album est assez dépouillé et sobre, entre désillusion et petites phrases acerbes. Un régal.
Raffiné et intimiste, « Alone (Together) A Holiday Companion » pose presque les notes d’un réveillon parfait. SUE FOLEY signe trois des meilleures chansons du disque ( « ‘Tis The Season », « Just Another Day » et le délicieux « Jingle Blues (Cha-Cha) ») et en réinvente d’autres en désacralisant le moment et, surtout, on se les appropriant avec grâce. Cette fois encore, sa voix hypnotise et son jeu de guitare occupe une place centrale entre Blues texan et instants plus suaves (« Christmas Blues »). Et la vraie pépite est sans doute cette reprise majestueuse du « Ride On » d’AC/DC, cinglante de vérité. Un beau cadeau !
Photo : Scott Doubt
Retrouvez l’interview de SUE FOLEY à l’occasion de la sortie de « One Guitar Woman »…
Toujours aussi bouillonnante, la blueswoman joue à nouveau avec les atmosphères en préservant une belle unité sur ce « Camino Diablo », tout en nuances. Très électrique, sans dédaigner l’acoustique, passant d’un Blues Rock musclé à une Country-Rock relevée, SUSAN SANTOS garde aussi des éclats Southern vissé à un style insaisissable et toujours plein de ressources. Et si un voile hispanique demeure, c’est pour mieux nourrir une inspiration déjà fertile. Plus orientée Americana, cette nouvelle réalisation de la compositrice propose un voyage plein de rebondissements.
SUSAN SANTOS
« Camino Diablo »
(Rattlesnake Records)
Entre deux tournées, la Madrilène a pris le temps d’enregistrer son septième album, deux ans après le très bon « Sonora ». Entourée de musiciens qu’elle connaît bien, à savoir le bassiste José Vera, Mario Carrión à la batterie et Paco Arroya, lui-même accompagné par SUSAN SANTOS, aux percussions. Enregistré, mixé et masterisé aux Black Betty Studios dansla capitale ibérique, c’est José Nortes et la musicienne qui ont produit « Camino Diablo ». Et même s’il sonne différemment que son prédécesseur, le thème du désert façon road-trip n’a pas changé.
Ces nouveaux morceaux s’inspirent de la célèbre ‘El Camino Del Diablo’ (la route du diable) reliant les terres arides d’Arizona au Mexique en passant par la Californie. C’est en quelque sorte la bande originale de ce périple qu’a mis en musique la chanteuse et guitariste. Peut-être moins Rock que « Sonora », « Camino Diablo » montre un visage plus Americana et dans un Blues assez classique. Toujours aussi intuitive, SUSAN SANTOS aime à ne pas se répéter et c’est encore lecas ici, même si son identité artistique et son toucher restent, quant à eux, toujours aussi évidents.
La gauchère prend un virage Country-Rock sur plusieurs chansons, même si quelques élans Boogie Rock très texans, tout comme des saveurs propres au Hill Country Blues, sont aussi présentes. En songwriter accomplie, elle déploie sa créative polyvalence. Dès l’entame avec « Camino » jusqu’au final avec « El Diablo Is Goin’ On », SUSAN SANTOS impose sa patte sur un opus dynamique et complet, grâce à un jeu toujours aussi fluide et virtuose (« Down On The Bayou » et son ambiance vaudou, « Faith », « Bad Little Susie », « The Bluesome Stranger’s Waltz »). Intense !
Retrouvez SUSAN SANTOS en interview à l’occasion de la sortie de « Sonora » :
La disparition de son compagnon de toujours ne semble pas avoir entamé l’appétit musical de TONY IOMMI, et peut-être d’ailleurs faut-il voir dans ce « From The Dark » un dernier message d’adieu et une éternelle pensée pour le ‘Prince des Ténèbres’. Une chose est sûre, l’Anglais n’a pas dit son dernier mot et invite même une nouvelle génération de musiciens à le suivre dans les chemins tortueux, pavés de Heavy Doom, de ce nouvel opus. Très classique mais irréprochable dans l’interprétation, ces nouveaux titres, s’ils se placent au-dessus de la scène actuelle, perpétuent surtout un savoir-faire exceptionnel et une expérience, qui en a inspiré beaucoup.
TONY IOMMI
« From The Dark »
(BMG)
En reprenant l’univers visuel de son ancien groupe, TONY IOMMI n’entend pas pour autant donner une suite à l’aventure Black Sabbath, bien sûr, mais il y a des étiquettes plus difficile à décoller que d’autres. Un an et demi après cet ultime et pharaonique concert à Birmingham, ‘Back To The Beginning’, suivi du décès du légendaire Ozzy, le guitariste fait donc son retour entouré d’une jeune garde solide et qui ne semble pas impressionné par l’aura de son aîné. Assurant le chant, Jørn Lande (ex-Masterplan, ex-Ark), également à l’écriture, est accompagné par la bassiste Becky Baldwin et le batteur Karl Brazil. Et ils sont à la hauteur de l’évènement.
Ce line-up a donc fière allure et sa jeunesse n’entrave aucunement son habileté, bien au contraire, d’autant que TONY IOMMI n’a rien perdu de son jeu et encore moins de ce Heavy Metal, qui lui colle à la peau et dont il est, rappelons-le, l’un des pères. Côté production, le Britannique la cosigne avec Mike Exeter, ami de longue date et partenaire artistique également présent derrière la console. En prémisse, « World Alone » et « Stormwatcher » ont déjà été dévoilés et la mise en bouche était plutôt pas mal. En effet, les deux titres laissaient entrevoir un album inspiré et très solide dans le son. Et la suite est conforme aux attentes.
Bien entendu, TONY IOMMI ne dévie pas beaucoup de son jeu habituel et on ne saurait lui en vouloir. « From The Dark » déploie l’atmosphère Heavy Doom espérée avec des riffs massifs et impactants, des solos rutilants et toujours ce toucher inimitable (« Black Times », « Beyond The Dead »). Très convaincante, la prestation de Jørn Lande est exemplaire, d’autant qu’il n’essaie pas de revêtir un costume trop grand pour lui. Il chante avec émotion, tout en puissance et sans jouer non plus les timides (« Death Wake », « Return Of The Arbalist »). On retrouve donc tous les codes de ce Heavy Metal si familier avec une mention spéciale pour l’épique « Legacy ».
Compositeur affûté, redoutable joueur de slide et chanteur assuré, ERIC JOHANSON a accompagné de grands noms du Blues avant de prendre son envol en solo, il y a une dizaine d’années. Homme de scène s’il en est (il compte déjà deux albums live à son actif), il revient aujourd’hui avec un cinquième opus sur lequel il est pleinement aux commandes. Avec « The Open Bayou », il rend hommage à ses racines dans un Blues Rock marécageux à souhait, où son sens du riff et la sensibilité de ses solos prennent vraiment de la hauteur. Un sans-faute !
ERIC JOHANSON
« The Open Bayou »
(Levee Ward Records)
Le musicien de la Nouvelle Orléans a décidé de voler de ses propres ailes et a quitté son label Ruf Records pour créer le sien. C’est donc sous la bannière de Levee Ward Records qu’ERIC JOHANSON sort son cinquième album studio. « The Open Bayou » donne même l’impression qu’il s’exprime en toute liberté, comme lesté d’un poids. Pourtant, ses dernières réalisations étaient loin de manquer de fraîcheur ou d’audace. Mais celui -ci dégage une saveur particulière et son titre en dit d’ailleurs déjà beaucoup sur son état d’esprit et ses intentions.
Produit par ses soins en collaboration avec Bill Skibbe, connu pour son travail avec Jack White notamment, « The Open Bayou » est probablement le disque qui lui ressemble le plus, tant il met en lumière l’atmosphère de sa Louisiane. Accompagné par son groupe de scène, à savoir Will Repholz à la basse et Jake Gartenstein à la batterie, ERIC JOHANSON est en territoire connu et son Blues Rock prend un relief incroyable. Puissant et électrisant, il est gorgé d’un fuzz chaleureux qui flirte avec le Stoner et le Heavy Blues. Et l’exploration va bien plus loin encore.
Toujours aussi virtuose, le guitariste semble faire une sorte d’inventaire de ses influences les plus profondes. Bien sûr, les bases de « The Open Bayou » repose sur un Blues Rock traditionnel, mais il est teinté de bien d’autres couleurs. Très Country sur « Alligator Smile », langoureux sur « Still I Move » ou plus sombre sur « What Makes You Real », ERIC JOHANSON est à son aise, convaincant dans tous les registres et il atteint des sommets de spontanéité et d’excellence (« Till the Sun Swallows The Earth », « The Open Bayou », « Lay Your Trouble », « Castaway »). Somptueux !
Retrouvez l’interview d’ERIC JOHANSON l’an dernier à l’occasion de la sortie de « Live In Mississippi »…
Depuis ses débuts, le Blues Rock de BERNARD ALLISON est synonyme de communion et de transmission aussi d’une certaine manière, puisqu’il est lui-même détenteur d’un héritage conséquent. S’il n’a jamais cherché à cacher la filiation directe et naturelle avec celle de son père, embrassant lui-même un registre assez proche, il s’est rapidement émancipé au point de devenir une référence pour la nouvelle génération. Avec « Loving You », il exprime sa passion pour cette musique dans ce qu’elle de plus contemporaine et avec la classe qu’on lui connaît.
BERNARD ALLISON
« Loving You »
(Ruf Records)
Sorti depuis longtemps de l’ombre de sa légende de père, le grand Luther, BERNARD ALLISON mène une belle carrière, peut-être trop discrète et pas suffisamment reconnue, mais en tous points exemplaire. Guitariste virtuose et chanteur investi, l’Américain est l’auteur d’une bonne vingtaine d’albums et le fait d’avoir des racines à Chicago comme en Europe lui confère une touche et un son très identifiables. Bien sûr, l’influence paternelle est là, tout comme son admiration pour SRV et Johnny Winter, mais son Blues est unique et toujours très enjoué.
L’une des caractéristiques de BERNARD ALLISON est aussi son plaisir à partager sa musique et surtout à la jouer. Et cela s’entend ! C’est tellement palpable que cela en est communicatif. Avec « Loving You », il fait probablement sa plus belle déclaration à ses proches, mais aussi à ses amis musiciens. Et parmi eux, on retrouve les six-cordistes Larry McCray, Devon Allman et Matthew Curry. Un vrai feu d’artifice bâti sur un Blues traditionnel, qui se pare au fil de l’album de couleurs funky, Rock et R&B. L’alliance est majestueuse, d’autant que l’ensemble est brillamment interprété.
Dans cette belle réunion figurent aussi la violoncelliste Heather Hardy, le pianiste Victor Wainright, ainsi que sa nièce et son neveu Lyndrey et Jasper aux chœurs. Et avec Stephen Johnson à la guitare rythmique, co-auteur de cinq titres, Sam Butt Jr III derrière les fûts, Eric Roberts aux claviers et George Moye à la basse, BERNARD ALLISON ne pouvait rêver mieux ! Limpide et si naturel, son Blues est à la fois familier et plein de surprises (« Left Me With My Guitar », « Time Traveler », « Rock’n’Roll Hoochie Koo » de Rick Derringer, « Blues Thang » et le morceau-titre). Un régal !
Généreuse et enflammée, la virtuose guitariste venue du grand Nord a célébré son anniversaire avec panache, se faisant plaisir sur scène, mais surtout en offrant à son public une prestation intense. Avec 13 albums studios et ce cinquième live à son actif, ERJA LYYTINEN est parvenu à braquer les projecteurs sur son Blues Rock, bien sûr, mais aussi son pays. La compositrice a également imposé un style très identifiable, finalement assez éloigné des standards habituels dans les mélodies notamment. Ce « 50th Birthday – Live 2026 » vient ponctuer une carrière exemplaire, toujours pleine de surprises, et explosive.
ERJA LYYTINEN
« 50th Birthday – Live 2026 »
(Tuohi Records)
Lorsque la fougueuse chanteuse et guitariste fête son anniversaire, elle ne fait pas les choses à moitié. Tout d’abord, c’est dans le bel écrin de la ‘House of Culture’, surnommé ‘Kultsa’ à Helsinki qu’elle a soufflé ses bougies devant un public acquis et enthousiaste. Comme on le comprend ! Le 21 mars dernier, ERJA LYYTINEN a donc offert un beau cadeau à ses fans à travers une performance comme toujours électrique et pleine d’émotion. Pendant 90 minutes, la musicienne a parcouru sa discographie, et l’on mesure ainsi facilement son statut d’icône nationale dans sa Finlande natale.
A travers 15 morceaux soigneusement sélectionnés, on replonge dans la belle carrière de la blueswoman. Forcément, toutes ces chansons sont autant de moments qu’ERJA LYYTINEN joue et vit intensément. Parmi elles, on retiendra « One Thing I Won’t Change », sur laquelle le bassiste Sami Yaffa (Hanoï Rocks, New York Dolls, Joan Jett) l’accompagne aussi aux chœurs. Un beau moment de complicité. Bien sûr, et vu la proximité d’avec son dernier album studio en date, on retrouve plusieurs titres de « Smell The Roses ». Un disque qui vient marquer le second cadeau.
En effet, c’est un double-live qu’offre la Scandinave avec un autre concert enregistré durant sa dernière tournée au ‘Tempo’ de Mikkeli, toujours en Finlande, et en octobre 2025 cette fois. L’ensemble est plus Rock, à l’image de « Smell The Roses », et ERJA LYYTINEN est fascinante sur « Dragonfly », « Abyss », « Stoney Creek », « The Ring », le délicat « Empty Hours », sans oublier les versions dantesques de « You Talk Dirty » et « Wedding Day », désormais des classiques de son répertoire. Rayonnante, la rockeuse fait vibrer le Blues avec une approche nordique irrésistible.
Photo : Elsa Wellamo
Retrouvez l’interview d’ERJA LYYTINEN à l’occasion de la sortie de « Smell The Roses »…
La longue carrière de ROBIN TROWER est assez unique en son genre. Traversant les époques avec un talent qui témoigne d’une certaine intemporalité et fédérant au fur et à mesure les nouvelles générations, il a inscrit ce son de guitare si particulier dans l’inconscient collectif des fans de Blues. Tout en variation, son instrument fait littéralement parler ses accords dans des échanges musicaux majestueux. Une signature qui est même devenue une référence pour beaucoup, tant elle est singulière et toujours en mouvement. Avec « Shine », le bluesman écrit un nouveau chapitre étincelant et atteste d’une créativité qui se renouvelle avec beauté.
ROBIN TROWER
« Shine »
(Mascot Label Group)
Après une belle tournée aux Etats-Unis, immortalisée sur « One Moment In Time : Live In The USA » et un peu plus d’un an après « Come And Find Me », ROBIN TROWER n’a pas pris le temps de souffler et a préféré s’engouffrer en studio et concevoir « Shine ». A 81 ans, il n’aura jamais été aussi prolifique que ces dix derniers dernières années. Pourtant, chaque album se distingue du précédent, grâce à un jeu qui se bonifie au fil du temps et des musiciens partageant une même vision. Le Blues du Britannique conserve cette étincelle si particulière.
Enregistré entre les studios 91 de Newbury et The Pines Recording Studio, la nouvelle antre de l’ingénieur Sam Winfield, « Shine » rayonne une fois encore du feeling et du toucher de ce ROBIN TROWER décidément infatigable et à l’inspiration intarissable. A ses côtés, on retrouve Richard Watts et sa voix délicatement éraillée, qui sert si bien ces nouveaux morceaux, et Chris Taggart derrière les fûts. Un trio affûté, en parfaite osmose, et qui se meut avec élégance sur un groove presque félin. Le reste est affaire de mélodies ensorceleuses, de riffs brûlants et de solos lumineux.
Loin de se reposer sur un héritage personnel conséquent, ce maître du British Blues continue son aventure en explorant de nouvelles contrées bleutées. « Shine » respire de ses ondes réconfortantes, tout en gardant une part de mystère à travers les paroles. ROBIN TROWER donne un rythme tonique, alternant les ambiances Rock et Funky avec d’autres plus lancinantes. On notera la présence de la chanteuse Jess Hayes sur le profond « Truth », qui vient flirter avec le R&B. Une fois encore, l’Anglais régale et son langage musical est plus expressif que jamais.
Le temps que l’orchestre s’accorde et c’est une salve d’applaudissements qui accueille le héro local et son groupe. Ils étaient plusieurs dizaines sur scène ces deux soirs-là, il y a sept ans, pour accompagner WARREN HAYNES dans l’une de ses plus aventureuses performances. Et comme par magie, le Blues et le Southern Rock de cette légende se sont parés de notes symphoniques pour prendre encore plus d’ampleur et de volume, tout en ne s’éloignant pas d’un accord de ses racines. Tout simplement exceptionnel !
WARREN HAYNES
« Dreams & Songs : A Symphonic Journey »
(Artone Label Group/Provogue)
WARREN HAYNES est aussi créatif qu’il aime les défis. Et c’est dans sa ville natale d’Asheville en Caroline du Nord, là où tout a commencé et où il est venu applaudir d’autres dans sa jeunesse, qu’il avait posé ses guitares le temps de deux soirées mémorables en 2019. Le Thomas Wolfe Auditorium avait vibré à l’unisson grâce à ce grand bluesman, bien sûr, mais aussi aux 64 musiciens composant l’incroyable Asheville Symphony Orchestra. Et ceux qui l’accompagnent étaient sur la même longueur d’onde pour parcourir trois décennies d’une carrière époustouflante.
En effet, l’objectif de WARREN HAYNES était plutôt ambitieux, mais très largement à sa portée, si l’on en juge par le résultat. Ainsi, de Grateful Dead au Allman Brothers Band, en passant par Gov’t Mule bien sûr, sa carrière solo et quelques reprises auxquelles ils avaient participé, c’est tout un pan du Southern Rock et du Blues qui rayonne sur les 16 morceaux de ce « Dreams & Songs : A Symphonic Journey ». Orchestral sans être pompeux, ce nouvel album live se distingue aussi par les prouesses du grand Bob Clearmountain, dont le mix est magistral.
Comme toujours avec WARREN HAYNES, l’ensemble donne l’impression d’une vaste improvisation, tant il est surprenant et fluide. Pourtant, derrière ce feeling de chaque instant, se cache une précision d’orfèvre rendue possible après des heures de répétitions et un travail minutieux sur les arrangements. Ovationné titre après titre dans une ambiance chaleureuse, le citoyen d’Asheville effectue un retour aux sources encore et toujours virtuose (« Banks Of The Deep End », « Spots Of Time », « Broken Promised Land », « Just Another Rider », « Whipping Post »). Magistral !
Photo : David Simchock
Retrouvez l’interview de WARREN HAYNES à l’occasion de la sortie de « Million Voices Whisper » et la chronique de l’album…
Très épuré dans la forme, KEB’ MO’ a réduit à l’essentiel son Blues si reconnaissable. Presque seul aux commandes, il nous conduit avec « The Breakdown » dans un écrin d’une grande sérénité. Très lumineux malgré la simplicité affichée, le songwriter se met presque à nu pour présenter sa vérité. Avec sagesse et sérénité, il capte ici l’attention comme rarement avec la classe qu’on lui connaît, et les prises de son et le mix sont d’une sobriété qui les rend étincelants. Les difficultés de la vie mènent parfois à de très belles choses, lorsqu’elles sont si bien mises en musique.
KEB’ MO’
« The Breakdown »
(Concord Records/Universal Music)
On a l’habitude de dire que le Blues est un concentré d’expériences vécues, qu’on y raconte des tranches de vie et des états d’âme et que c’est essentiellement de cela qu’il se nourrit. Avec ce nouvel album de KEB’ MO’ va encore plus loin, puisque les circonstances qui ont vu naître « The Breakdown » sont un peu hors-norme et surtout véridiques. En effet, le bluesman a composé ces nouvelles chansons après une période qui l’a bouleversé intimement. Ayant subi une opération à cœur ouvert qui l’a sauvé, mis fin à 20 ans de mariage et affronté d’autres profondes épreuves, le chanteur aurait pu tirer sa révérence… mais ce serait bien mal le connaître.
Alors, forcément « The Breakdown » a une saveur toute particulière et surtout une atmosphère que l’on a peu souvent l’habitude de rencontrer chez KEB’ MO’. L’ensemble est acoustique, de bout en bout, et seul à la guitare et au chant, il se dégage même à la première écoute une impression d’infinie tristesse. Mais c’est sans compter sur le Californien qui parvient à renverser la vapeur, dès lors qu’on se penche un peu sur les textes. La souffrance et le vague à l’âme ont leur place, bien sûr, mais il émerge également une touche d’espoir et d’envie de poursuivre l’aventure comme si de rien n’était. Extraire la beauté du pire, telle est la mission du Blues.
Du haut de ses 74 ans, de ses 50 ans de carrière et de ses cinq Grammy Awards, KEB’ MO’ s’offre une belle et touchante perspective sur sa vie, son mouvementé parcours personnel et notre monde actuel. On pénètre dans l’intimité du chanteur avec une douceur extrême et la sensation d’être à ses côtés en studio. Pour accompagner cette voix et ces délicats accords, quelques contributions du Soweto Gospel Choir et du sextet gospel Take 6 sont parsemées sur quelques titres, apportant une profondeur et un relief aussi discret que tout en feeling. « The Breakdown » est un disque particulier dans la discographie de l’artiste et il mérite une attention toute spéciale.
Photo : Rachel Deeb
Retrouvez la chronique de son précédent album, « Good To Be… » :
Sorti au cœur de l’été, « Grits & Glory » est probablement l’album le plus étonnant du guitariste et chanteur américain. Envoûtant dans le son et les ambiances, percutant comme il sait le faire à travers ses riffs et ses solos, ALBERT CASTIGLIA offre cette fois une saveur très british à son Blues Rock. Enregistré aux célèbres studios Abbey Road de Londres, on se doute bien qu’il s’est laissé porté par des influences anglaises qu’il n’a d’ailleurs jamais reniées. Saisi en formule trio, l’ensemble est direct et dégage une proximité vraiment immédiate. Difficile de lâcher ce treizième opus du bluesman, dont l’univers se dévoile finalement au fil des disques. Rencontre avec un artiste au style très libre et à l’instinct redoutable.
– Tout d’abord, puisque ce nouvel album a été enregistré à Londres, j’aimerais savoir quel impact le Blues britannique a eu sur ton jeu, toi qui as grandi en Floride et à Chicago, où le style est très prononcé et assez unique ?
Le Blues britannique a eu une influence majeure sur moi. Mon oncle possédait de nombreux albums de Led Zeppelin, des Who et des Rolling Stones, et c’est grâce à lui que j’ai découvert leur musique. Eric Clapton a été ma plus grande influence à mes débuts, et c’est lui qui m’a fait découvrir le Blues de Chicago. Ce sont les bluesmen britanniques qui m’ont finalement orienté vers Muddy Waters, Howlin’ Wolf et d’autres.. (Sourires)
– L’idée d’enregistrer un album à Londres, aux studios Abbey Road, t’est venue en parlant avec Olly Overton de Gulf Coast Records. Entre-temps, tu assorti « Righteous Souls » en solo, ainsi que « Live In Canada » et « Help Yourself » de Blood Brothers avec Mike Zito. Avais-tu déjà en tête l’idée d’un album réalisé en Angleterre pendant toutes ces années, et comment envisageais-tu cette future expérience ?
En fait, l’idée d’enregistrer à Londres m’est venue au début de l’année dernière. Olly m’a proposé d’enregistrer au Royaume-Uni et, un peu par plaisanterie, je lui ai suggéré de se renseigner sur Abbey Road. Il a pris la chose au sérieux et a réservé une semaine à Abbey Road en décembre. Je n’aurais jamais imaginé, même en rêve, mettre les pieds à Abbey Road ! (Rires) La vie m’a tellement donné et continue de le faire. J’en suis très reconnaissant ! (Sourires)
– « Grits & Glory » reflète clairement ton style et il reste fidèle à tes albums précédents, avec toutefois quelques touches distinctives. L’idée de faire un album entièrement consacré au Blues britannique t’a-t-elle traversé l’esprit, ou était-ce plutôt l’expérience du lieu qui comptait pour toi ?
L’album, de par son ambiance typiquement britannique, était déjà imprégné de cette identité, ne serait-ce que par le fait d’être enregistré dans ce studio. Nous avons utilisé des amplis Marshall et Vox AC 30 pour l’enregistrement. Mon producteur, grand disciple de George Martin, a employé certaines de ses techniques pour donner à quelques morceaux une sonorité proche des Beatles. Cependant, mes autres influences sont très présentes sur l’album : beaucoup de Southern Rock, de Blues américain, de Funk, de R&B, de Jazz afro-cubain… On y trouve un bel équilibre avec d’autres genres ! (Sourires)
– J’imagine que jouer et enregistrer aux studios Abbey Road est une expérience incroyable pour un artiste, ne serait-ce que pour l’Histoire qui imprègne ces lieux. Pourtant, vous y êtes allés en trio et « Grits & Glory » a également été enregistré en live. Alors, au final, y a-t-il eu plus de joie que d’appréhension ?
Uniquement de la joie ! (Sourires) Le groupe et moi avons savouré chaque instant. Si j’avais eu vingt ans, j’aurais peut-être été nerveux, mais j’ai la cinquantaine maintenant et je n’ai plus vraiment d’appréhension face aux défis, ou aux situations, qui me dépassent ! (Sourires)
– Et puis, tu ouvres l’album avec « In My America », une chanson très forte sur les divisions aux Etats-Unis. L’as-tu finalement composée comme un message aux Anglais, et plus largement aux Européens, parmi lesquels tu séjournais, car le symbolisme pourrait être très pertinent dans la situation actuelle ?
Mon message s’adresse à tous ceux qui veulent bien l’écouter. J’aurais enregistré cette chanson que je sois aux Etats-Unis, ou non. Quand j’écris une chanson, elle doit être sincère. Mon pays est plus divisé que jamais, au point que le monde entier le sait. Ne pas en parler serait fermer les yeux. Mes albums sont comme des journaux intimes sur disque. Nous avons bien plus de points communs que de différences. C’était le message principal que je voulais transmettre avec « In My America ».
– Comme on l’a dit, tu travailles sur cet album depuis quelques temps déjà. Concernant la composition, tant les paroles que la musique, as–tu défini le son global de l’album au fil du temps, ou tout s’est-il mis en place rapidement avant ton départ pour l’Angleterre ?
La majeure partie était prête. Nous avons peaufiné quelques détails à la dernière minute concernant les paroles et les arrangements, mais l’essentiel a été finalisé aux Etats-Unis.
– D’ailleurs, si on écoute attentivement « The Milk Is Still Good », on peut reconnaître un extrait de la mélodie de « Come Together » des Beatles. Est-ce une sorte d’hommage subtil que tu voulais glisser, puisque tu étais dans le studio où ils enregistraient souvent ?
Le subconscient est une chose merveilleuse ! (Sourires) Tout ce que je compose est une compilation de toutes les musiques qui m’ont influencé, donc cela ne me surprend pas que tu aies repéré « Come Together » dans « The Milk Is Still Good »… (Sourires) Ce n’était pas intentionnel, mais parfois l’univers nous réserve des surprises… (Sourires)
– Etonnamment, « Grits & Glory » dégage une impression assez différente des précédents : celle d’une grande liberté artistique, qui te permet de révéler d’autres facettes de ton jeu. L’idée de départ était-elle de te laisser carte blanche et de développer pleinement les vastes émotions que le Blues évoque, c’est-à-dire sans aucune limite ?
Oui, c’est ainsi que j’aime travailler. Il y a un mouvement dans mon pays, qui veut restreindre les sentiments, les pensées et les opinions et cela se déverse dans la créativité. J’ai toujours été un fervent défenseur de la liberté d’expression et aujourd’hui plus que jamais, les gens ont besoin de créer sans les contraintes extérieures. Je suis très heureux d’être dans un label qui me permet cette liberté. Certains veulent imposer leurs auteurs et leurs idées aux artistes. C’est leur choix, mais pas le mien. Il y a toujours des gens dans l’industrie qui signent un artiste pour en faire leur propre outil de création. Je me suis battu contre ça pendant des années et j’ai parfois perdu cette bataille. Maintenant, j’ai atteint un âge où je ne me soucie plus de ce que pensent les autres et je refuse qu’ils m’imposent leur philosophie créative. Si j’ai de la chance, il me reste encore une trentaine d’années à vivre. Je ne les passerai pas à me soumettre aux désirs de la société… (Sourires)
– J’aimerais parler un peu de la préparation de « Grits & Glory », au-delà de la composition. Quand vous êtes arrivé aux studios Abbey Road, tout était-il déjà bien en place avec ton bassiste Cliff Moore et ton batteur Ray Hangen, avec qui tu tournes également ? Ou vous êtes-vous laissé une certaine marge d’improvisation une fois sur place ?
Il y a toujours de la place pour l’improvisation. On arrive toujours en studio avec un plan de base, mais il est toujours amené à évoluer. C’est un peu comme la constitution d’un pays. Un plan peut et doit toujours légèrement dévier, car on peut trouver une meilleure idée une fois en studio. Il ne faut jamais exclure de petits changements.
– Enfin, cet été, vous étiez en Europe pour quelques concerts avec Blood Brothers, juste au moment où ton album sortait avec une photo de toi en couverture devant le célèbre Big Ben. Prévoies-tu de revenir jouer à Londres dans les prochains mois, et si possible en France également ?
Nous préparons une tournée en Europe et au Royaume-Uni pour mai 2027 environ. La France est définitivement sur ma liste. J’adore la France et cela fait longtemps que je n’y ai pas joué ! (Sourires)
« Grits & Glory » par ALBERT CASTIGLIA est disponible chez Gulf Coast Records.
Photos : Rob Blackham / Blackham Images
Retrouvez quelques chroniques de ses albums précédents, ainsi qu’avec Blood Brothers :