Il y a 54 ans aujourd’hui, un groupe hors-norme voyait le jour sur la côte californienne, au nord de Los Angeles. Loin du ‘California Sound’ alors en vogue, c’est un Heavy Metal soigné, percutant et ténébreux qu’avait alors élaboré le quintet. Sous l’influence directe de l’œuvre de J.R.R. Tolkien, dont il tire son nom, il dénote de la scène locale et même plus largement du registre Metal d’alors. Pionniers et précurseurs du mouvement Doom, les Américains sont aussi opté pour ce style épique, dont il a aussi fait sa marque de fabrique. Certes, CIRITH UNGOL a fait des émules, notamment du côté de la NWOBHM, mais sans trouver encore actuellement de réel successeur. Après plus de cinq décennies d’activité, avec un break de 23 ans tout de même, cela fait plus d’une décennie que le groupe est revenu sur le devant de la scène et cette renaissance a donné d’incroyables albums. « All The Shadows » est son septième et peut-être même le plus abouti d’entre-eux. Captivant et sombre, il joue sur une intemporalité qui se fond désormais dans l’actualité. Membre fondateur, le batteur Robert Garven revient sur cette magnifique épopée et l’univers de ce combo si particulier et légendaire.

– Avant de parler de ce nouvel album, j’aimerais que l’on revienne un instant sur le « Live At Roxy » sorti l’an dernier. Quelles sensations aviez-vous ressenti 40 ans après avoir foulé ses mêmes planches pour la première fois ? L’émotion était-elle toujours présente ?
C’était incroyable ! J’y ai vu beaucoup de mes groupes préférés au fil des ans, et ça a fait ressurgir plein de bons souvenirs ! J’étais stupéfait de la qualité de l’enregistrement audio, car enregistrer un concert peut parfois être un vrai défi. Je suis très critique envers mes performances, mais je pense avoir bien joué ce soir-là, et ce concert restera gravé dans les annales ! (Sourires)
– D’ailleurs, vous aviez joué (sur le premier CD) l’intégralité de votre dernier album en date, « Dark Parade ». Peu de groupes le font encore aujourd’hui. En quoi était-ce important pour vous ? Est-ce dû justement au fait que vous faites assez peu de concerts ?
Nous ne l’avions jamais fait auparavant, et je suis ravi que nous l’ayons fait. Quand j’étais jeune, de nombreux groupes de la première heure jouaient l’intégralité de leur nouvel album en concert, comme Montrose, Judas Priest et Captain Beyond. Pouvoir reproduire cela a toujours été un rêve pour moi. Bien sûr, certains de ces groupes n’avaient sorti qu’un seul album à l’époque où je les ai vus, c’était donc facile pour eux ! (Sourires) Nous prévoyons de le refaire pour ce nouvel album, une fois à Los Angeles en février et une autre au festival ‘Up the Hammers’ à Athènes en mars prochain !

– Depuis ses débuts, CIRITH UNGOL n’a jamais caché l’influence de J.R.R. Tolkien et du « Seigneur des Anneaux » sur son univers musical. Depuis, des films et des séries ont été réalisés ces dernières années sur cette vaste œuvre. Est-ce qu’à un moment donné, vous vous êtes dits que votre musique ferait une bonne bande originale ? Et auriez-vous aimé participer, de près ou de loin, à l’une de ses aventures cinématographiques ?
Bien sûr, on y a tous pensé à l’époque, mais je crois que la musique qui correspond le mieux à ces sagas épiques était, et est, probablement le style acoustique médiéval qu’elles ont utilisé. La plupart de ces histoires ne mentionnaient pas l’électricité, alors adieu les guitares électriques ! (Rires) Bien que notre nom soit tiré du « Seigneur des Anneaux » de J.R.R. Tolkien, et que nos pochettes d’album représentent Elric de Meliniboné, le champion éternel de Michael Moorcock, la vérité est que ces œuvres littéraires et artistiques incroyables nous ont profondément influencés, mais n’ont jamais été destinées à nous définir en tant que groupe, ni à travers notre musique. C’était simplement une imagerie à laquelle nous nous sentions très attachés.
– Vous sortez « All The Shadows » trois ans après « Dark Parade », ce qui est assez rapide pour CIRITH UNGOL. D’ailleurs, depuis 2020, vos sorties sont plus régulières. Comment expliques-tu ce regain d’inspiration, car on ne peut pas dire que vous soyez très contraints par l’industrie musicale depuis vos débuts ?
A nos débuts, nous étions constamment à la recherche de financements, car nos deux premiers albums étaient autofinancés. Ensuite, d’autres problèmes, parfois indépendants de notre volonté, retardaient sans cesse leur sortie. Ironie du sort, à peine un album sorti, le suivant était déjà composé et prêt à être enregistré, mais nous étions constamment retardés par tous les facteurs évoqués précédemment. De plus, même une fois la musique composée, il faut encore l’enregistrer, la produire, la fabriquer et la distribuer, ce qui prend un temps considérable, généralement environ un an. Il faut donc en tenir compte. Depuis notre reformation, nous nous sommes davantage concentrés sur la finalisation de ces projets et nous avons eu la chance de trouver des maisons de disques prêtes à les distribuer, ce qui nous a énormément aidés.

– D’ailleurs, vous avez quitté Metal Blade Records pour No Remorse Records. Est-ce un désir de renouer justement avec un milieu plus underground, dont vous êtes un représentant de marque et qui vous correspond peut-être mieux ?
Ce n’est pas tout à fait vrai, car tout notre catalogue est toujours chez Metal Blade Records, avec qui nous entretenons d’excellentes relations. Pour la petite histoire, Chris de No Remorse Records est un grand fan de notre groupe. Il m’a contacté cinq ans avant même notre reformation pour savoir si nous comptions nous reformer un jour, ou sortir de nouveaux morceaux, et s’il pouvait faire quelque chose pour nous. Il a créé un label exceptionnel en Grèce, et No Remorse Records compte parmi ses artistes des groupes de Metal épique similaires. Nous avons donc pensé que c’était l’occasion idéale de collaborer avec lui !
– Chez CIRITH UNGOL, il est toujours question de sagas et « All The Shadows » est un nouveau chapitre dans votre discographie. Justement, qu’est-ce qui guide ces aventures ? La narration ou la musique ? Composez-vous vos chansons en fonction des textes et de leurs atmosphères ?
Je ne peux pas te dévoiler notre recette secrète, sinon tout le monde composerait des morceaux comme CIRITH UNGOL ! (Rires) Mais ces chansons ont été écrites selon cette même recette, qui a traversé les âges. Nous les forgeons comme un maître forgeron crée une épée de guerre héroïque. Il ajoute les alliages adéquats pour la rendre solide et authentique, puis martèle ces éléments de métal en fusion pour lui donner force et caractère, avant de la tremper dans le sang des impies ! Une fois la forge achevée, nos cœurs sont noircis et nos âmes brûlées ! (Sourires)
Le groupe a toujours eu une double personnalité avec des chansons sur le thème de l’épée et de la sorcellerie, comme « Frost & Fire », et une facette Doom très sombre et lugubre, à l’instar de « Death of the Sun », « Forever Black » et « Dark Parade ». Depuis la reformation du groupe, le monde semble avoir sombré dans le chaos. Notre musique est le reflet du monde qui nous entoure, alors quand vous tendez un miroir au monde, le reflet que vous voyez est notre son funeste !

– De fait, chaque album de CIRITH UNGOL est un concept en lui-même. Cette fois, il est question d’un futur dystopique qui, finalement, fait aussi écho à notre époque. Est-ce qu’en fin de compte, c’est l’intemporalité du groupe et de sa musique qui rattrapent le présent ?
Nos derniers projets étaient empreints de noirceur, et Tim (Baker, chant – NDR) a une vision bien précise de la genèse des paroles. Voici ce qu’il en dit : « All The Shadows » est la dernière étape du voyage tortueux qui définit CIRITH UNGOL. Des récits de cœurs noircis et de rêves brisés. Des échos de folie, de corruption, de péché, de visions démentes et d’horreur indicible. L’avenir dystopique de l’humanité mis à nu… La saga continue de notre descente sans fin dans les ténèbres. « All The Shadows » est l’aboutissement de tous nos efforts, entamés avec notre renaissance il y a plus de dix ans. Toutes les chansons qu’il contient sont les ombres de ces mêmes prophéties funestes, devenues la sinistre marque de fabrique de CIRITH UNGOL ».
– Enfin, comme toujours, « All The Shadows » a été enregistré chez vous à Ventura en Californie et la pochette est signée Michael Whelan. Malgré cette fidélité artistique, qu’est-ce qui fait de ce nouvel album l’un des plus aboutis de votre carrière ? Tout n’est pas uniquement question d’expérience, si ?
Bien sûr, tout est subjectif, et chacun a son propre point de vue. Mais pour ma part, je trouve cet album absolument incroyable. Pendant sa création, la musique nous est venue naturellement, comme si c’était une évidence ! Je crois à l’amélioration continue et j’ai le sentiment que chacun de nos albums est un pas en avant par rapport au précédent. C’est vrai que « Dark Parade » était vraiment excellent, alors le surpasser était un défi de taille, et je pense que nous l’avons relevé… (Sourires)
Le nouvel album de CIRITH UNGOL, « All The Shadows », est disponible chez No Remorse Records.

Photos : Nicolas Bremm (1) et Leandro Cherutti (2).
Retrouvez aussi les chroniques du « Live At Roxy » et de « Dark Parade » :
















































